00:00Aujourd'hui, ce qui a permis la spécialisation des régions agricoles, c'est comme je le disais tout à l
00:03'heure, les transports intermédiaires.
00:05Dans un monde dans lequel vous n'avez pas l'abondance de transports intermédiaires qu'on a aujourd'hui,
00:09ça ne flotte pas d'avoir tout le maïs dans le sud-ouest, tous les cochons en Bretagne et tous
00:14les consommateurs en Ile-de-France.
00:15Ça ne marche pas, ce genre de choses.
00:24Juste pour faire un petit rappel historique, pourquoi est-ce que la valeur s'est très fortement déplacée des exploitants
00:30agricoles,
00:31enfin dans le ticket de caisse, vers les transformateurs et les distributeurs ?
00:35C'est notamment lié au fait que nous sommes devenus des urbains.
00:37Comme on est devenus des urbains, on n'habite pas dans les champs,
00:40et par ailleurs on est devenus des gens qui travaillent à l'extérieur et donc on arrête de faire la
00:43cuisine.
00:45Le mode d'alimentation des Français il y a un siècle, c'était qu'on habitait tous à côté du
00:49paysan du coin,
00:49ou de la paysanne du coin, que M. ou Mme Dupont allait chercher les légumes et les oeufs et le
00:54poulet pour faire le frishti,
00:55et qu'on mangeait ce qu'on avait cuisiné.
00:57Aujourd'hui ce n'est pas du tout le cas, il n'y a pas de paysan du coin,
01:00enfin en tout cas celui qui est à côté de l'Assemblée nationale je ne le connais pas,
01:03quand on sort dans la rue de l'université là.
01:06Et donc nous mangeons des produits qui sont nécessairement venus d'ailleurs,
01:09donc il y a du transport, de l'emballage, donc de la distribution.
01:11Donc la logistique, il ne s'agit pas de marge, il s'agit de valeur ajoutée,
01:15enfin moi je ne parle pas des marges au sens du résultat net des activités,
01:18il y a de la valeur ajoutée qui est passée parce qu'il y a des gens qui tout simplement
01:20doivent être occupés
01:21à fabriquer des camions pour transporter, conduire les camions,
01:24fabriquer les emballages parce que c'est un auxiliaire indispensable du transport,
01:27dès que vous avez du transport vous avez des emballages,
01:29fabriquer les rayons pour mettre en rayon, fabriquer les magasins,
01:33accessoirement faire les campagnes de pub pour nous donner envie d'aller dans le magasin.
01:36Et par ailleurs, il y a longtemps qu'on ne fabrique plus les yaourts nous-mêmes,
01:39on achète les yaourts tout fait,
01:41et donc il y a des industriels de l'agroalimentaire qui se sont installés,
01:45on ne fait pas les pâtes nous-mêmes avec le blé qu'on est allé acheter à côté, etc.
01:49Donc en fait, toutes ces entreprises qui sont apparues
01:52sont la conséquence du fait que les gens n'habitent plus
01:56là où a lieu la production agricole
01:58et ne transforment plus, pour l'essentiel, la production agricole eux-mêmes.
02:03Je vais revenir à l'exemple du budget des ménages,
02:06les gens achètent moins cher de légumes que de cigarettes, aussi, il faut le savoir,
02:10et ils achètent moins cher de nourriture que d'abonnements numériques,
02:14de télévision, d'ordinateurs, de smartphones et autre chose de cette nature.
02:19Donc ces activités économiques sont apparues, j'ai envie de dire, conjointement,
02:24avec la façon dont les gens se sont mis à vivre, là où ils habitent, etc.
02:30Et demain matin, on ne pourrait pas rêver,
02:33peut-être que moi j'en rêve, mais ça n'a pas tellement de valeur pratique,
02:36on ne peut pas rêver d'un monde dans lequel on a supprimé les distributeurs
02:38et les industriels de l'agroalimentaire demain matin.
02:41Ça ne marche pas, parce que dans ce système-là,
02:43les gens ne mangent plus dans les villes.
02:47Mais tout ça, on va s'y attaquer quand on regardera
02:49la partie transformation et distribution,
02:52c'est-à-dire la partie alimentation et les flux physiques qui vont derrière.
02:56Sur la partie diversification et adaptation,
03:00avant de laisser mes collègues répondre,
03:01alors adaptation, on s'en préoccupe,
03:03parce que bien évidemment, l'agriculture qu'on a aujourd'hui,
03:05ce n'est pas l'agriculture qu'on aura dans 50 ans,
03:07ce n'est pas possible.
03:08Et vous savez très bien que les schémas culturels,
03:11dans n'importe quelle activité, ça met une à deux générations à changer.
03:14C'est ça le temps qu'il faut pour changer la façon dont les choses se passent
03:17de manière un peu significative dans un secteur,
03:19il faut une à deux générations.
03:20Voilà, c'est partout pareil.
03:23Donc il faut se préoccuper maintenant
03:26de la façon dont on fait évoluer les paysages agricoles
03:28dans les 50 ans qui viennent,
03:29parce que là où il y a, par exemple,
03:32il y a des gens qui disent qu'au sud de la Loire,
03:34il n'y aura plus d'élevage dans 50 ans.
03:35Il n'y aura plus de foin, il n'y aura plus de...
03:37Enfin voilà, donc il faut évidemment s'en occuper tout de suite,
03:40puisque c'est une à deux générations.
03:42Alors même si, encore une fois,
03:43on ne sait pas qui sera Premier ministre dans trois mois.
03:46Et en ce qui concerne la diversification,
03:48c'est évidemment un facteur de résilience.
03:51On a clairement ça présent à l'esprit.
03:53Aujourd'hui, ce qui a permis la spécialisation des régions agricoles,
03:56c'est comme je le disais tout à l'heure,
03:57les transports intermédiaires.
03:58Dans un monde dans lequel vous n'avez pas
03:59l'abondance de transports intermédiaires qu'on a aujourd'hui,
04:02ça ne flotte pas d'avoir tout le maïs dans le sud-ouest,
04:06tous les cochons en Bretagne
04:07et tous les consommateurs en Ile-de-France.
04:09Ça ne marche pas, ce genre de choses.
04:11Et toutes les usines d'engrais, je ne sais pas où, sur des...
04:13Donc la façon dont il faut évidemment...
04:16Enfin le point focal vers lequel il faut essayer d'aller,
04:18c'est évidemment, et ça aussi c'est présent dans nos travaux,
04:21une agriculture qui se rediversifie dans certaines limites régionalement,
04:26parce que, en tout cas, tant que le climat n'a pas changé,
04:29même s'il va changer,
04:30on fait du champagne en champagne,
04:31on n'en fait pas beaucoup en Bretagne
04:33et on n'en fait pas beaucoup dans la région d'Aix.
04:35Voilà, donc il y a quand même évidemment la question du terroir
04:38qui est aussi une question qui se pose
04:39et qui est une question difficile,
04:40parce que le terroir renvoie précisément à des traditions
04:43et à des trucs dont on n'a pas envie que ça change,
04:45alors qu'il va falloir que ça change
04:46à cause des raisons qu'on a évoquées.
04:48De manière générale, dans tous les sujets de long terme,
04:50c'est quand même très très compliqué
04:52d'arriver à...
04:54Comment dire ?
04:55De se projeter
04:57quand il y a un aléa de court terme aussi fort.
04:59Je ne vous apprends rien
05:00et ce n'est pas du tout vous insulter que vous dire ça,
05:02c'est juste un fait,
05:02c'est la situation dans laquelle on est, point.
05:08Sur la question de l'affichage environnemental,
05:10je vais répondre sur ce point
05:11et puis après je laisserai mes collègues répondre sur le reste.
05:14Alors c'est typiquement le genre de choses
05:16qui sur le papier semble une très bonne idée,
05:18parce qu'on se dit, tiens,
05:19si le consommateur est informé,
05:21ça lui donnera un élément de décision.
05:24Et puis dans la vraie vie,
05:25il peut y avoir un certain nombre de choses
05:28qui font que ça ne marche pas
05:29ou que ça ne marche pas aussi bien, etc.
05:31En particulier, si on veut que l'affichage environnemental
05:34descende au niveau de la différenciation entre produits
05:37d'une même catégorie, d'accord ?
05:39Entre deux pommes qui ne sont pas cultivées de la même manière,
05:42entre deux yaourts qui ne contiennent pas les mêmes ingrédients
05:45et qui ne sont pas fabriqués de la même manière, etc.
05:47Ça fonctionne à partir du moment où tous les acteurs de la chaîne
05:50qui ont permis la création du produit
05:53tiennent eux-mêmes une comptabilité environnementale
05:55sur le critère qu'on cherche à mettre en avant.
05:57Alors je vais prendre le carbone pour illustrer.
05:59Si vous voulez avoir le contenu carbone d'un produit,
06:03donc je vais chez mon charcutier
06:04et je veux savoir quel est le contenu carbone d'une saucisse de Francfort,
06:07je vais au supermarché
06:08et je veux savoir quel est le contenu carbone
06:10de l'offre que j'achète
06:11et pas celui de la marque d'à côté du reste, etc.
06:14Ça veut dire que les gens qui sont dans toute la chaîne de valeur
06:18qui ont été jusqu'à la mise à disposition du produit
06:21ont tenu une comptabilité carbone précise et analytique
06:25puisque un transporteur, il transporte plein de trucs à la fois
06:28donc il faut qu'il soit capable d'imputer les émissions du camion
06:31à tous les produits qui sont dans la caisse du camion.
06:34L'agriculteur qui a fait, si je prends ma voisine de gauche,
06:37à la fois des moutons et des vergers,
06:38il faut que je sois capable d'imputer le tracteur
06:40qui a été utilisé pour les deux à l'élevage
06:44et aux fruits, etc.
06:45Donc c'est ça qui est nécessaire
06:47chez tous les acteurs de la chaîne
06:49si on veut qu'à l'arrivée,
06:50vous ayez l'équivalent d'un Nutri-Score
06:52ou un Carbon-Score
06:53qui serait véritablement différenciant d'un produit à l'autre.
06:56J'ai dit tout à l'heure qu'en fonction des conditions d'élevage,
06:58un même kilo de bœuf,
06:59enfin un kilo de bœuf, pas le même justement,
07:00mais un kilo de bœuf pouvait avoir des émissions de production
07:03qui varient d'un facteur 10.
07:04Donc vous voyez bien que si on veut refléter cette différenciation
07:07dans l'information rendue au consommateur,
07:10un de vos collègues a dit tout à l'heure
07:11qu'il ne faut pas de complexité administrative.
07:14Si vous voulez avoir ce genre de choses,
07:16malheureusement, il faudra introduire de la complexité
07:18puisqu'il faudra chez chaque acteur de la chaîne
07:20une comptabilité carbone précise.
07:22Alors c'est possible techniquement,
07:24mais ça représente à l'évidence
07:27une charge de travail et une charge économique
07:30alors qui n'est pas monstrueuse,
07:33mais comme c'est une novation,
07:34les gens n'ont jamais envie d'y rentrer très...
07:36Voilà, l'innovation, on se dit toujours
07:38bon, on a bien le temps d'attendre,
07:40demain il fera jour et on s'en occupera plus tard.
07:42Mais c'est... Voilà.
07:43Et par ailleurs, comme on est,
07:44comme je l'ai dit tout à l'heure,
07:45dans une économie mondialisée,
07:47pas nécessairement dans les productions,
07:48mais dans les maillons amont,
07:50eh bien il faut également que le fabricant
07:51John Deere de tracteurs,
07:52il ait sa propre comptabilité carbone
07:54si on veut avoir la comptabilité carbone
07:56de la production d'un kilo de blé, etc.
07:58Vous voyez donc,
07:58et que Yara qui fabrique les engrais
08:00et sa propre comptabilité carbone, etc.
08:02Donc c'est quelque chose qui est une très bonne idée
08:05sur le papier parce qu'on se dit
08:06tiens, le consommateur,
08:07ça pourrait lui rendre service
08:08d'avoir cette information.
08:09En fait, quand on regarde
08:11les difficultés pratiques de mise en œuvre,
08:14c'est pas si simple.
08:15Et il vaut mieux aujourd'hui
08:17procéder par des analyses un peu macroscopiques
08:21et des règles de fonctionnement
08:23un peu macroscopiques au sein même des secteurs
08:25plutôt que d'essayer d'imaginer cet affichage
08:27qui, à mon avis,
08:29et c'est mon métier de faire ça tous les jours
08:30donc c'est pour ça que je vous en parle aussi
08:31avec un peu de détail,
08:34ça va être très très compliqué
08:35d'arriver à faire quelque chose
08:37qui soit à la fois juste
08:39et qui ait une portée pratique.
08:40Voilà, c'est à mon avis quelque chose
08:42qui est aujourd'hui difficile à envisager
08:44en toute rigueur.
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