00:05Est-ce qu'il y a des pays qui vous inspirent en termes de politique publique sur les aspects économiques
00:10?
00:14C'est une bonne question, merci.
00:16Disons, le seul dans lequel pour l'instant j'aurai des espoirs sérieux, ce serait le Mexique, avec le Claudia
00:22Sheinbaum.
00:23Il faut voir ce qu'elle arrive à faire.
00:25Mais sinon, en Europe, pour l'instant c'est compliqué, il reste l'Espagne évidemment.
00:28Mais sinon c'est assez compliqué.
00:30Et si vous voulez, la difficulté c'est que nous nous sommes donnés à nous-mêmes des règles bureaucratiques
00:34qui rendent quasiment impossible la mise en œuvre d'une économie politique saine.
00:41Un symptôme de ça, si vous voulez, c'est, en zone euro, l'indépendance de la Banque Centrale Européenne.
00:48Elle n'a de sens, donc j'explique ça dans le cours, que si la monnaie peut vraiment être détachée
00:54de l'économie réelle.
00:55Ou, pour reprendre le vocabulaire des économistes, si la monnaie vraiment est un voile,
00:59autrement dit, si la quantité de monnaie en circulation n'a pas d'autre impact sur l'économie
01:04que de fixer le niveau général des prix, donc l'inflation.
01:08Mais elle n'a pas d'impact sur les dettes, sur le chômage, sur la croissance, sur la balance commerciale,
01:13etc.
01:14Donc cette fiction-là, qu'on appelle la neutralité de la monnaie,
01:18elle est enseignée, j'ai dû l'enseigner aussi à l'université, à nos braves têtes blondes.
01:23Évidemment, elle est fausse.
01:24Donc elle est falsifiée par tous les papiers empiriques de recherche
01:28qui ont essayé de vérifier la neutralité de la monnaie.
01:32Donc mes collègues économistes disent, oui, en fait, vous n'avez pas tort à court terme,
01:36comme les gens ne sont pas très rationnels, la monnaie n'est pas neutre.
01:38Mais, cherchez un peu plus à moyen terme.
01:41Alors, il y a des chercheurs qui ont cherché, ils ont vu qu'elle n'était toujours pas neutre à
01:44moyen terme.
01:45Ah, mais à long terme ?
01:47À long terme, ça commence quand ?
01:48En fait, on n'y est jamais au long terme.
01:50Il y a une petite guerre entre les deux, une grande crise financière, voilà.
01:53Donc le long terme est impossible à falsifier empiriquement.
01:57Donc ça devient une proposition métaphysique, non vérifiable empiriquement, ou bien religieuse, si vous voulez.
02:03Et à certains points de vue, je crois que l'économie conventionnelle est vraiment de l'ordre d'une religion.
02:07Alors, tout à fait païenne, mais une religion quand même.
02:11Alors, il n'empêche que cette neutralité de la monnaie,
02:14c'est ça qui justifie l'indépendance de la Banque Centrale Européenne,
02:17qui mène sa politique monétaire uniquement, prétendument,
02:21en essayant de veiller à un objectif d'inflation de 2% par an, et c'est tout.
02:27Alors, en fait, quand vous écoutez nos banquiers centraux,
02:29vous voyez qu'ils n'arrivent pas de parler de tout le reste.
02:31Ils parlent du chômage, de la politique budgétaire, de la fiscalité, des dettes, etc.,
02:37qui ne sont pas du tout de leur ressort, emprincés.
02:39Donc on a un peu envie de leur dire, mais mes amis,
02:42occupez-vous déjà de votre mission, sur laquelle vous échouez complètement depuis 15 ans.
02:46Ça fait 15 ans qu'on n'a pas un taux d'inflation à 2%.
02:48Soit il est très en dessous, ça a été le cas pendant quasiment toute la décennie 2010,
02:52soit il est très au-dessus, depuis 2020, mais 2%.
02:56Donc essayez déjà de faire votre boulot, puis vous donnerez des leçons aux autres après, par exemple.
03:00Mais la vérité, c'est que comme la monnaie n'est pas neutre,
03:03en fait, la politique monétaire a une incidence majeure
03:06sur les marges de manœuvre budgétaires dont dispose un pays.
03:10Donc en réalité, ces deux politiques devraient être coordonnées
03:13pour tous les pays de la zone euro.
03:15Et elles ne peuvent pas l'être, puisque la BCE a été rendue indépendante des États.
03:20Donc là, en fait, nous nous sommes liés les mains,
03:22ou plutôt comme si on avait lié la main de l'État dans son dos,
03:25il ne peut rien faire avec sa main gauche, qui est sa politique monétaire.
03:27Il ne lui reste plus que la main droite, sa politique budgétaire.
03:31Mais il y a toute une série de sports où si on n'avait qu'une seule main,
03:34on ne pouvait pas jouer.
03:35Et donc, en particulier, pour faire de l'économie politique.
03:39Donc, ça devient des règles qui rendent impossible
03:42la mise en œuvre d'une politique économique saine.
03:45Et donc, c'est ça qui est très compliqué.
03:47C'est qu'une fois que nous avons accepté ces règles,
03:49soit on accepte le carcan, la contrainte,
03:52soit on commence à renégocier la contrainte.
03:54Ce qui est compliqué. Je ne dis pas que c'est simple.
03:56Mais, vous voyez, c'est pour ça qu'à l'intérieur de la zone euro,
03:58ça va être très très dur.
04:01Et malheureusement, les nouvelles règles que nous nous sommes données à nous-mêmes
04:03à l'issue de ce qu'on appelle le « trilogue »,
04:05donc le « trilogue » entre la Commission, le Conseil et le Parlement européen
04:09au printemps dernier, ne vont faire que renforcer encore cette question.
04:13Alors, comment est-ce qu'on pourrait, pour ne pas trop déprimer ce soir quand même,
04:16comment est-ce qu'on pourrait sortir de cette impasse ?
04:20Un moyen d'en sortir, c'est l'énorme concession
04:23qu'a faite Angela Merkel en 2019-2020,
04:26en acceptant enfin que l'Europe, que la zone euro émette des euro-bonds,
04:31donc des obligations européennes.
04:34Pourquoi ? Parce que ces obligations européennes,
04:36alors, soit on fait la bêtise de demander aux États séparément
04:40de rembourser, par exemple, le prograta du PIB de chaque pays
04:44dans le PIB d'une zone euro,
04:46pour la France, en gros, c'est un cinquième,
04:48mais dans ce cas-là, en fait, ce n'est pas vraiment des euro-bonds.
04:51On a mutualisé les dettes, mais à la fin,
04:53chaque État doit aller puiser dans ses recettes fiscales,
04:55de nouveau, pour rembourser ça.
04:58Soit, on dit, il faut qu'on ait des recettes fiscales
05:00au niveau européen, pour rembourser cette dette.
05:04Comme vous avez compris, on ne rembourse pas la dette,
05:05mais pour payer le service de la dette.
05:09Et ces recettes fiscales, qu'est-ce que ça peut être ?
05:10Par exemple, une taxe carbone aux frontières de la zone euro.
05:14C'est bien qu'en France, le mot « taxe carbone »,
05:17c'est tabou à cause des gilets jaunes,
05:18mais en fait, vous voyez bien que ce n'est pas la taxe qui est une mauvaise idée.
05:21Ce qui est une très mauvaise idée, c'est de faire des cadeaux fiscaux
05:23à tout le monde, enfin, à tout le monde, disons,
05:25aux plus favorisés, au capital, aux entreprises,
05:27et ensuite d'augmenter la taxe carbone
05:30sans aider les ménages modestes
05:32qui sont complètement piégés
05:33par l'explosion du prix du pétrole
05:35à la station essence.
05:38Et donc, si au moins, on prend avec intelligence,
05:40on prend soin de ceux qui sont victimes,
05:43qui sont piégés,
05:43parce qu'ils ne peuvent pas, par exemple,
05:45faire leur boulot sans une voiture,
05:47on pourrait très bien mettre en place
05:49une taxe carbone aux frontières de la zone euro
05:50qui alimenterait des recettes fiscales
05:52qui permettraient de payer le service
05:54de la dette des euro-bonds.
05:56Et ça, ça voudrait dire qu'on aurait
05:57un embryon de budget européen.
06:00Qui dit budget européen, dit
06:01ministère du budget européen,
06:03qui dit ministère du budget européen,
06:04dit un exécutif européen.
06:06Autrement dit, la jambe politique
06:07qui manque à la jambe économique et financière
06:11que nous avons construite dans les années 90.
06:13Vous voyez ?
06:14Alors, si on faisait ça,
06:16bon, alors là, on pourrait recommencer à discuter,
06:18parce que ça permettrait de remettre tout sur la table,
06:20en disant, bon, au passage,
06:21on pourrait peut-être s'affranchir
06:22d'un certain nombre de règles comptables stupides
06:24que nous sommes donnés à nous-mêmes,
06:25du type les 3% de déficit public, etc., etc.,
06:28et remettre ça à un gouvernement européen
06:31qui décide ce qu'on peut faire,
06:32qui pourrait de nouveau avoir une souveraineté
06:34en termes d'économie politique pour agir.
06:37Je sais bien que c'est un sujet dédicat,
06:38parce que ça supposerait
06:39qu'un État comme la France
06:41renonce vraiment à une partie de sa souveraineté
06:42en termes d'économie politique,
06:44mais en réalité,
06:45il y a déjà à renoncer aujourd'hui,
06:47ne fût-ce que, par exemple,
06:48à travers l'indépendance de la BCE.
06:50Et donc, si c'est un moyen pour nous
06:52de récupérer de la souveraineté politique
06:54au niveau européen,
06:55moi, j'y suis favorable.
06:57Mais vous voyez, ça, c'est une ligne
06:58qu'on pourrait espérer explorer.
07:00Ça vous va ?
07:01Un peu comme réponse.
07:02Voilà.
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