00:00La sphère technique a, dans une certaine mesure, déjà pris son autonomie.
00:06Ce sont des machines qui construisent des machines.
00:09Ce sont des logiciels qui conçoivent des logiciels.
00:12Sous notre contrôle, évidemment, et avec notre intervention.
00:16Mais quelque chose se déploie déjà en parallèle.
00:21Si, par exemple, vous demandez à l'administration de l'école centrale
00:24de faire preuve d'humanité, dans une situation d'injustice criante, par exemple,
00:28la réponse la plus probable du ou de la secrétaire que vous allez voir sera
00:33« J'aimerais beaucoup, mais je ne peux pas avec ce logiciel. »
00:38Le logiciel ne veut pas.
00:46Bien sûr, il y a d'autres causes que le réchauffement climatique
00:52à la disparition en cours de la vie sur Terre.
00:55Sur exploitation, destruction des habitats, pollution, invasion biologique
01:02due aux espèces introduites par l'homme, etc.
01:05Mais le dire comme ça, c'est encore, voire trop petit.
01:09La véritable éthiologie, il me semble qu'il faut la chercher en amont,
01:14au cœur de notre ontologie, c'est-à-dire de notre construction du réel,
01:19dans notre fascination pour les rapports de domination et d'exploitation
01:24des humains et des non-humains.
01:28Alors, sous couvert de respectabilité, nous feignons de ne pas comprendre
01:32que nous sommes, nous autres, occidentaux,
01:36la civilisation la plus meurtrière qui a jamais habité cette planète.
01:44On le redit. Nous sommes, vous, moi, la civilisation la plus meurtrière
01:49du point de vue de la biosphère qui a jamais habité cette planète.
01:55Ce n'est pas une croyance, ce n'est pas une idée, ce n'est pas une posture,
01:59c'est un fait.
02:02En résumé, quelles que soient nos convictions et nos désirs,
02:07il est acté que le monde tel qu'il est ne tiendra pas.
02:12Mais ce n'est qu'un petit bout de la question.
02:14La partie intéressante est, puisqu'il faut qu'on le veuille ou non,
02:20une révolution.
02:22Laquelle allons-nous mener ?
02:25Est-ce qu'on va s'embourber dans une dernière éjaculation nihiliste
02:28de plaisir mortifère et prédateur
02:31ou usé de cette contrainte
02:34pour nous interroger sur ce qui est véritablement désiré ?
02:41Il y a quelques jours, avant-hier, je crois,
02:44le journal d'universitaire La Conversation
02:47titrait pour l'un de ses articles
02:49« Sortir du capitalisme,
02:52conditions nécessaires mais non suffisantes
02:55face à la crise écologique ».
02:57C'est tout à fait exact.
02:59Nous sommes ici face à quelque chose qui est plus profond
03:03qu'une simple nécessité de renouvellement du système économique,
03:07ce qui pourtant semble déjà infaisable
03:10à la plupart de nos dirigeants.
03:13De grâce.
03:14Si vous réfléchissez à ces questions,
03:17dites-vous bien que même les plus grandes remises en cause
03:21sont encore trop petites.
03:24Nous vivons quand même dans un temps, n'est-ce pas,
03:27où l'accueil d'un malheureux bateau de réfugiés fait polémique,
03:33alors même qu'aujourd'hui même,
03:36on révèle qu'une enquête accablante
03:41montre que les secours français ont, l'année dernière,
03:45sciemment laissait se noyer des dizaines de pauvres gens
03:48qui tentaient de survivre en mer.
03:50Alors bien sûr, on peut moquer la bêtise de Trump
03:54ou le bellicisme de Poutine.
03:56Très bien, j'applaudis, je soutiens.
03:59On les aime pas.
04:00Mais le sale, c'est quand même ici aussi,
04:04en notre nom et avec notre aval.
04:06Et je ne vois pas que l'évolution de l'opinion publique
04:10pousse aujourd'hui vers une épiphanie d'entraide,
04:14de commun, de déconstruction et de partage,
04:17tout au contraire.
04:19Alors soyons, pour aller vers la fin,
04:22un peu plus spécifiques
04:23et revenons au cœur de ce qui nous intéresse.
04:28Je crois qu'il y a deux enjeux fondamentaux.
04:31Le premier consisterait à bien identifier,
04:36si l'on peut dire, le système prédateur.
04:39En ce sens, je trouve que les travaux de Catherine Thomas
04:43sont particulièrement intéressants.
04:45Et par d'autres voies, d'ailleurs,
04:46j'étais arrivé à peu près à la même conclusion qu'elle.
04:49Il repose sur un constat.
04:52Globalement, aujourd'hui, la technique tue.
04:55Naturellement, je le dis une dernière fois,
04:58on pourra toujours trouver ici et là
05:00quelques bienfaits.
05:01C'est exact.
05:03Et personne ne le nie.
05:04Et personne ne veut revenir à l'âge de Pierre.
05:07Mais on ne peut pas éternellement
05:09se laisser leurrer
05:10par ce que j'appelle l'effet paracétamol.
05:13C'est-à-dire, j'ai un peu mal à la tête,
05:15je prends un cachet, j'ai moins mal à la tête.
05:17Donc je prends 40 cachets
05:18pour n'avoir plus du tout mal à la tête.
05:20Ah, ben non, là, ça ne marche plus.
05:22Je suis mort.
05:23Ou pour le dire de façon un peu moins triviale,
05:26au concept de pharmacone,
05:28voire la pharmacie de Platon,
05:30théorisée par Derrida.
05:32Entre le poison et le remède,
05:34tout est une question de dosage.
05:38Ainsi en va-t-il de notre technophilie aveugle
05:42qui ne comprend pas
05:43que ce qui peut être effectivement bienvenu
05:46à dose infinitésimale
05:48devient nécessairement létal
05:51lors d'un gavage.
05:54Ce que je trouve pertinent,
05:56c'est de noter sur les pas donc de Mme Thomas
05:59que la sphère technique
06:02a, dans une certaine mesure,
06:05déjà pris son autonomie.
06:07Ce sont des machines qui construisent des machines.
06:10Ce sont des logiciels
06:12qui conçoivent des logiciels.
06:13Sous notre contrôle, évidemment,
06:15et avec notre intervention.
06:17Mais quelque chose se déploie déjà en parallèle.
06:22Si, par exemple,
06:23vous demandez à l'administration
06:24de l'école centrale
06:25de faire preuve d'humanité
06:26dans une situation d'injustice criante,
06:29par exemple,
06:30la réponse la plus probable
06:31du ou de la secrétaire
06:33que vous allez voir sera
06:34« J'aimerais beaucoup,
06:36mais je ne peux pas avec ce logiciel. »
06:39Le logiciel ne veut pas.
06:41Dans une certaine mesure,
06:43les machines ont déjà un peu pris le pouvoir.
06:48Nous en sommes parfois les hôtes consentants,
06:52parfois les hôtes consternés.
06:54Demandez à votre maman ou à votre grand-père
06:56d'acheter un billet de train sur Internet,
06:58vous allez tout de suite sentir
06:59la montée d'adrénaline.
07:01Oui, oui, ils préféraient aller au guichet.
07:04Et ça ne veut pas forcément dire,
07:05figurez-vous, qu'ils sont séniles.
07:07De mon côté, je vois une sorte
07:10de développement quasi cancéreux, ici.
07:15Là encore, je trouve que l'analogie
07:16est frappante.
07:17Regardez, mutation, métastase,
07:19prolifération.
07:20Mais ce qui est le plus important,
07:22c'est l'autonomie.
07:24Les cellules malignes
07:26vivent leur propre mécanisme de sélection.
07:30Elles échappent à l'homéostasie
07:33et à la sénescence.
07:35Elles ont bien sûr besoin
07:37d'un hôte pour exister,
07:39comme les machines.
07:40Mais elles n'en dépendent plus que marginalement,
07:44jusqu'à son trépas.
07:46Je crois que nous sommes dans une situation
07:48qui est relativement analogue.
07:51Ceci posé,
07:52et c'est important,
07:54parce que je crois qu'il est pertinent
07:55d'intégrer que nous faisons face
07:57à un ennemi qui est à la fois intérieur
07:59et étranger,
08:01la question cardinale
08:03est bien évidemment
08:05celle des leviers d'action.
08:08Bon.
08:08Je vous conseille la lecture
08:11d'un texte saisissant
08:12de Donnella Midos.
08:15La femme du fameux Denis
08:18est l'une des autrices
08:20du rapport du MIT de 1972
08:22qui annonçait la catastrophe actuelle.
08:25Au passage, au passage.
08:27Et à propos des conclusions essentielles
08:29de ce rapport,
08:31je suis quand même un peu stupéfait
08:32fait qu'il ait fallu 51 ans
08:34à nos politiques
08:36pour assimiler quelque chose
08:37aussi trivial
08:38quand vous le lisez.
08:40Qu'ils découvrent aujourd'hui
08:41la nécessité d'une sobriété
08:45dont ils n'ont en réalité
08:47pas commencé à cerner
08:48la véritable profondeur
08:50ne peut quand même pas poser
08:51une question,
08:52ne peut pas ne pas poser
08:54une question de compétence.
08:57D'ailleurs, le dire ainsi,
08:58c'est-à-dire en termes de prélèvement
09:00et de ressources,
09:01c'est déjà commettre
09:02une erreur cardinale
09:04parce que c'est s'enfermer
09:05dans le système de valeurs
09:07qui rend essentiellement
09:08tout impossible.
09:09Celui où l'on considère
09:11que fermer un réseau social
09:13pour réentendre les chants d'oiseaux
09:15et redécouvrir les livres
09:17est une atrophie
09:19ou une agression.
09:21Ce que je veux dire,
09:22c'est que vous avez remarqué
09:23depuis quelques jours,
09:25il nous est expliqué dans les médias
09:26que l'Europe, les Etats-Unis,
09:29l'Occident
09:29va devoir comprendre
09:31que, je cite,
09:33« l'abondance, c'est terminé ».
09:36Oui, enfin,
09:37ça invite quand même
09:37à deux remarques, n'est-ce pas ?
09:38La première,
09:39c'est que l'abondance,
09:40ça n'a jamais été pour tout le monde,
09:42donc certains n'auront pas de mal
09:43à le découvrir.
09:44Et deuxièmement,
09:46c'est que l'immense majorité
09:48de cette dite abondance,
09:50en réalité,
09:51c'est un poison addictif
09:53qui génère des dépendances
09:55et atrophie nos possibles.
09:57C'est ça qui est dingue.
09:58En réalité,
09:59l'immense nécessité
10:00de ce qu'il va nous falloir perdre
10:07ne s'instancie
10:08comme une perte de confort
10:10que du point de vue
10:11d'un système de valeurs
10:12qui, quand on y réfléchit,
10:13est totalement délirant.
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