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Aurélien Barrau est astrophysicien et philosophe français, professeur à l’Université Grenoble-Alpes et directeur du Centre de Physique Théorique Grenoble-Alpes au CNRS, spécialisé en relativité générale, trous noirs, cosmologie et gravité quantique.
Acteur engagé dans la lutte contre la destruction du vivant et la crise écologique, il est reconnu pour ses interventions publiques, ses livres de vulgarisation et sa pensée critique sur la technologie et la modernité. Dans cette vidéo il développe une analyse incisive de l’impact du numérique, de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux sur notre rapport au réel, à la beauté et à l’existence humaine.
Une réflexion puissante pour comprendre les enjeux civilisationnels contemporains et repenser notre rapport à la technologie.

#technologie #ecologie #IA #philosophie #barrau

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Technologie
Transcription
00:00La puissance d'être, c'est ce qui nous différencie des machines.
00:03C'est exactement ce qui nous rend vivants.
00:06C'est notre capacité à déjouer l'inertie mécanique.
00:10Or, tout ou presque de nos inventions contemporaines affaissent cette puissance d'être.
00:16Alors désinstallons GPT, fermons nos comptes X, épargnons-nous le cirque des médias aux ordres.
00:22C'est le moins que l'on puisse faire pour commencer à être sérieux.
00:31Il ne sert à rien de dire que les projets de l'Occident sont stupides ou maléfiques.
00:38On le sait.
00:40Demandons-nous plutôt, sont-ils beaux ?
00:43Ce n'est pas un détail.
00:44Tant que l'on trouve que les fusées sont plus belles que les étoiles,
00:48que les images de GPT sont plus belles que les œuvres d'art,
00:52que les rapports de prédation, d'humiliation et de domination sont plus beaux
00:57que ceux de coopération, de compréhension et d'admiration,
01:01que les yachts avec héliports sont plus beaux que les petits voiliers en bois,
01:05que les colons arrogants sont plus beaux que les indigènes résilients,
01:10que les clashs sur X sont plus beaux que les haïkus ditsa.
01:14On inventera toujours des arrangements avec l'éthique et la logique
01:18pour privilégier les premiers au détriment des seconds.
01:22Vous voyez bien que ça commence par une certaine idée de la beauté.
01:26Et je crois que c'est ici qu'il faut travailler.
01:29Ce n'est pas une posture guilleraite, un divertissement d'un télo ou une lubie de bobos.
01:36C'est extraordinairement concret et même radical,
01:40c'est-à-dire aux prises avec la racine.
01:43Finalement, la seule belle chose de cette catastrophe écologique,
01:47c'est que cette effraction de la factualité matérielle
01:50nous oblige, qu'on le veuille ou non, à poser les bonnes questions,
01:55celles que nous avions pris un soin infini à ne surtout pas mettre sur la table.
02:01Quand René Char écrit dans nos ténèbres,
02:05« Il n'y a pas de place pour la beauté.
02:07Toute la place est pour la beauté. »
02:10D'abord, de quoi parle-t-il ? C'est ça la question importante.
02:13De l'extrême inverse du réel aseptisé, artificialisé, normé et prévisible,
02:19bugué comme un site web et chiant comme une application que nous élaborons fièrement.
02:24Mais surtout, pourquoi ce verre est-il sublime ?
02:26Parce que tout est référentiel, parce que René Char était résistant
02:30et que chaque mot réfère à une chaîne symbolique
02:32dans l'esprit de l'auteur d'une part et dans le réel d'autre part.
02:36Si un agent conversationnel, un algorithme, avait écrit exactement le même vers,
02:43il n'aurait pas une valeur faible, il aurait une valeur nulle, strictement nulle.
02:51Alors désinstallons GPT, fermons nos comptes X,
02:54épargnons-nous le cirque des médias aux ordres,
02:57c'est le moins que l'on puisse faire pour commencer à être sérieux.
03:00Mais c'est infiniment plus profond.
03:04Bien sûr, nous pouvons avoir des avis divergents sur beaucoup de questions,
03:08heureusement d'ailleurs.
03:09Mais le minimum minimum commun, ce sur quoi je crois,
03:13on ne peut pas être en désaccord,
03:15je l'appellerais la puissance d'être.
03:17La puissance d'être, c'est ce qui nous différencie des machines.
03:20C'est exactement ce qui nous rend vivants.
03:24C'est notre capacité à déjouer l'inertie mécanique.
03:28Or, tout ou presque de nos inventions contemporaines
03:31affaisse cette puissance d'être.
03:34Je ne vous parle pas des émissions de CO2.
03:37Je ne vous parle même pas de l'extraordinaire inefficacité
03:41que nous avons tous et toutes constatée
03:44avec ces machines ubuesques et prédatrices.
03:46Non, je ne veux pas créer mon dix-millième compte client,
03:50ni recevoir la newsletter,
03:51ni bénéficier de cookies personnalisés.
03:53Bien sûr que je ne veux pas, personne ne veut.
03:56Je vous parle de ce qu'Illich appelait le monopole radical.
04:01C'est la position de la technologie actuelle.
04:04Non seulement prendre tout l'espace,
04:07mais nous faire oublier que nous pouvons faire sans elle,
04:10et bien mieux,
04:11alors que c'était encore le cas il y a quelques années.
04:15Cela relève d'un non-sorcellement.
04:18On ne veut pas devoir passer un doctorat d'informatique
04:21pour acheter un billet de train,
04:23et un autre en psychologie capitaliste
04:25pour comprendre pourquoi,
04:27quand on achète sa carte de réduction SNCF,
04:29la moitié des trajets ont disparu.
04:31Pourquoi n'importe quel processeur de PC portable
04:33peut faire des milliards d'opérations par seconde,
04:36mais changer un billet direct pour un billet avec correspondance,
04:39ce qui se faisait avec deux sourires au guichet,
04:41n'est plus possible sur le site,
04:43lequel d'ailleurs connecte Ouigo ou ITGV,
04:46puisqu'il faut maintenant errer dans cette tartufferie nébulaire.
04:50Pourquoi la direction de la SNCF
04:52tient-elle à ce point à nous faire prendre l'avion ?
04:55J'aimerais le comprendre.
04:56Le train qui était pourtant si digne,
04:59si beau dans sa désuétude.
05:00Mais qu'on se rassure pour ceux qui trouvaient
05:03que la première classe était un peu trop populaire,
05:07bientôt nous aurons la classe optimum avec, je cite,
05:10« vaisselle en porcelaine ».
05:12Ouf ! C'était vraiment, vraiment ça qui manquait.
05:16On ne veut pas que le pharmacien ou la pharmacienne
05:19ait 382 clics à faire, avec un stress palpable,
05:23parce qu'il ou elle ne comprend rien au niveau débit logiciel,
05:27et parfois sans parvenir à nous délivrer le médicament escompté
05:31plutôt que de s'attacher à expliquer la posologie.
05:34C'est un monde de tarés.
05:36On ne veut pas devoir commander un repas
05:39sur une putain de borne ou en scannant un QR code
05:41alors que l'être humain auquel on pourrait parler
05:44est à quelques mètres de nous.
05:46On ne veut pas de tablettes et de tableaux numériques
05:50dans les salles de classe,
05:51dont le bénéfice pédagogique n'est pas nul,
05:53mais négatif, qui coûte une fortune,
05:56qui plante tout le temps,
05:56qui pollue, qui consomme,
05:59qui prenne toute la place,
06:00qui empêche de faire court.
06:01On ne veut pas de satellites qui défigurent le ciel,
06:05de fusées phalliques qui maculent le firmament
06:09dans un déluge de feu et de fureur,
06:12en détournant nos regards du magique et du tragique
06:15qui se déroulent pourtant ici, résolument ici.
06:21Les milliardaires, à l'âme mesquine,
06:24peuvent bien s'amuser avec leurs jouets mortifères.
06:27En ce moment, il semble que la testostérone
06:29des patrons des GAFAM s'emballe un peu
06:31avec les grosses roquettes.
06:33Mais mon Dieu, qu'ils sont pauvres, ces gens.
06:37Que ce réel est indigent.
06:39J'ignore si on doit les plaindre ou les détester,
06:42mais certainement pas les envier ou les jalouser.
06:46La technologie n'est pas heuristique.
06:48Elle est ontologique.
06:50Ce n'est pas un outil,
06:51c'est une reconfiguration existentielle.
06:53C'est pourquoi l'art est vital,
06:56infiniment plus que l'ingénierie.
06:58En tant qu'outil d'affrontement
06:59de cette monstrueuse machine de mort,
07:02nous sommes devenus, et ce n'est pas une hyperbole,
07:05les esclaves de nos machines
07:07et les monstres de nos subordonnés.
07:10Cessons aussi de grâce de voir les spationautes
07:12comme des héros.
07:13Ce sont des pantins du techno-capitalisme triomphant,
07:16de la société du spectacle
07:18et de l'envoûtement ingénierique.
07:20Les héros aujourd'hui,
07:22ce sont les Indiens qui tentent de sauver leur forêt.
07:24Les parents qui tentent de sauver leurs enfants
07:27des bombes et de la faim.
07:29Les artistes qui tentent de s'exprimer
07:32quand presque toutes les structures
07:33ne s'intéressent plus qu'au divertissement
07:36ou au déjà institué.
07:37Ce sont celles et ceux qui s'élèvent
07:39contre la doxa et les propagandes.
07:42Je me résume.
07:44La folle machine en roue libre,
07:47que nous servons sans la contrôler,
07:50n'est pas une arche de Noé qui servirait la vie,
07:53ce qui pourrait justifier
07:54quelques sacrifices ou efforts,
07:56peut-être même de renoncer
07:58à certaines libertés ou à certains droits.
08:00C'est tout au contraire un missile
08:02dirigé contre nous-mêmes,
08:04et bien sûr, plus encore,
08:06sur les pauvres et les colonisés.
08:09Atrophier et amoindrir notre puissance d'être,
08:12notre capacité à infléchir à l'avenir,
08:14à exister,
08:16en faisant de nous-mêmes de simples rouages,
08:19d'une mécanique,
08:20lancée donc dans une direction prédatrice
08:23et suicidaire,
08:24ce n'est pas très malin.
08:26Et pour sortir de cet auto-affaissement,
08:28comme des agressions et exterminations,
08:30je crois que la question posée,
08:32le point de mire,
08:33doit être esthétique.
08:35Ce monde,
08:36où nous avons méticuleusement rasé l'histoire
08:39et détruit le subtil,
08:40le précieux,
08:41le vivant,
08:42pour y installer des centres commerciaux
08:44et y déployer des avions de combat,
08:46il est moche avant d'être faux.
09:17Sous-titrage MFP.
09:25Abonnez-vous !
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