00:00La puissance d'être, c'est ce qui nous différencie des machines.
00:03C'est exactement ce qui nous rend vivants.
00:06C'est notre capacité à déjouer l'inertie mécanique.
00:10Or, tout ou presque de nos inventions contemporaines affaissent cette puissance d'être.
00:16Alors désinstallons GPT, fermons nos comptes X, épargnons-nous le cirque des médias aux ordres.
00:22C'est le moins que l'on puisse faire pour commencer à être sérieux.
00:31Il ne sert à rien de dire que les projets de l'Occident sont stupides ou maléfiques.
00:38On le sait.
00:40Demandons-nous plutôt, sont-ils beaux ?
00:43Ce n'est pas un détail.
00:44Tant que l'on trouve que les fusées sont plus belles que les étoiles,
00:48que les images de GPT sont plus belles que les œuvres d'art,
00:52que les rapports de prédation, d'humiliation et de domination sont plus beaux
00:57que ceux de coopération, de compréhension et d'admiration,
01:01que les yachts avec héliports sont plus beaux que les petits voiliers en bois,
01:05que les colons arrogants sont plus beaux que les indigènes résilients,
01:10que les clashs sur X sont plus beaux que les haïkus ditsa.
01:14On inventera toujours des arrangements avec l'éthique et la logique
01:18pour privilégier les premiers au détriment des seconds.
01:22Vous voyez bien que ça commence par une certaine idée de la beauté.
01:26Et je crois que c'est ici qu'il faut travailler.
01:29Ce n'est pas une posture guilleraite, un divertissement d'un télo ou une lubie de bobos.
01:36C'est extraordinairement concret et même radical,
01:40c'est-à-dire aux prises avec la racine.
01:43Finalement, la seule belle chose de cette catastrophe écologique,
01:47c'est que cette effraction de la factualité matérielle
01:50nous oblige, qu'on le veuille ou non, à poser les bonnes questions,
01:55celles que nous avions pris un soin infini à ne surtout pas mettre sur la table.
02:01Quand René Char écrit dans nos ténèbres,
02:05« Il n'y a pas de place pour la beauté.
02:07Toute la place est pour la beauté. »
02:10D'abord, de quoi parle-t-il ? C'est ça la question importante.
02:13De l'extrême inverse du réel aseptisé, artificialisé, normé et prévisible,
02:19bugué comme un site web et chiant comme une application que nous élaborons fièrement.
02:24Mais surtout, pourquoi ce verre est-il sublime ?
02:26Parce que tout est référentiel, parce que René Char était résistant
02:30et que chaque mot réfère à une chaîne symbolique
02:32dans l'esprit de l'auteur d'une part et dans le réel d'autre part.
02:36Si un agent conversationnel, un algorithme, avait écrit exactement le même vers,
02:43il n'aurait pas une valeur faible, il aurait une valeur nulle, strictement nulle.
02:51Alors désinstallons GPT, fermons nos comptes X,
02:54épargnons-nous le cirque des médias aux ordres,
02:57c'est le moins que l'on puisse faire pour commencer à être sérieux.
03:00Mais c'est infiniment plus profond.
03:04Bien sûr, nous pouvons avoir des avis divergents sur beaucoup de questions,
03:08heureusement d'ailleurs.
03:09Mais le minimum minimum commun, ce sur quoi je crois,
03:13on ne peut pas être en désaccord,
03:15je l'appellerais la puissance d'être.
03:17La puissance d'être, c'est ce qui nous différencie des machines.
03:20C'est exactement ce qui nous rend vivants.
03:24C'est notre capacité à déjouer l'inertie mécanique.
03:28Or, tout ou presque de nos inventions contemporaines
03:31affaisse cette puissance d'être.
03:34Je ne vous parle pas des émissions de CO2.
03:37Je ne vous parle même pas de l'extraordinaire inefficacité
03:41que nous avons tous et toutes constatée
03:44avec ces machines ubuesques et prédatrices.
03:46Non, je ne veux pas créer mon dix-millième compte client,
03:50ni recevoir la newsletter,
03:51ni bénéficier de cookies personnalisés.
03:53Bien sûr que je ne veux pas, personne ne veut.
03:56Je vous parle de ce qu'Illich appelait le monopole radical.
04:01C'est la position de la technologie actuelle.
04:04Non seulement prendre tout l'espace,
04:07mais nous faire oublier que nous pouvons faire sans elle,
04:10et bien mieux,
04:11alors que c'était encore le cas il y a quelques années.
04:15Cela relève d'un non-sorcellement.
04:18On ne veut pas devoir passer un doctorat d'informatique
04:21pour acheter un billet de train,
04:23et un autre en psychologie capitaliste
04:25pour comprendre pourquoi,
04:27quand on achète sa carte de réduction SNCF,
04:29la moitié des trajets ont disparu.
04:31Pourquoi n'importe quel processeur de PC portable
04:33peut faire des milliards d'opérations par seconde,
04:36mais changer un billet direct pour un billet avec correspondance,
04:39ce qui se faisait avec deux sourires au guichet,
04:41n'est plus possible sur le site,
04:43lequel d'ailleurs connecte Ouigo ou ITGV,
04:46puisqu'il faut maintenant errer dans cette tartufferie nébulaire.
04:50Pourquoi la direction de la SNCF
04:52tient-elle à ce point à nous faire prendre l'avion ?
04:55J'aimerais le comprendre.
04:56Le train qui était pourtant si digne,
04:59si beau dans sa désuétude.
05:00Mais qu'on se rassure pour ceux qui trouvaient
05:03que la première classe était un peu trop populaire,
05:07bientôt nous aurons la classe optimum avec, je cite,
05:10« vaisselle en porcelaine ».
05:12Ouf ! C'était vraiment, vraiment ça qui manquait.
05:16On ne veut pas que le pharmacien ou la pharmacienne
05:19ait 382 clics à faire, avec un stress palpable,
05:23parce qu'il ou elle ne comprend rien au niveau débit logiciel,
05:27et parfois sans parvenir à nous délivrer le médicament escompté
05:31plutôt que de s'attacher à expliquer la posologie.
05:34C'est un monde de tarés.
05:36On ne veut pas devoir commander un repas
05:39sur une putain de borne ou en scannant un QR code
05:41alors que l'être humain auquel on pourrait parler
05:44est à quelques mètres de nous.
05:46On ne veut pas de tablettes et de tableaux numériques
05:50dans les salles de classe,
05:51dont le bénéfice pédagogique n'est pas nul,
05:53mais négatif, qui coûte une fortune,
05:56qui plante tout le temps,
05:56qui pollue, qui consomme,
05:59qui prenne toute la place,
06:00qui empêche de faire court.
06:01On ne veut pas de satellites qui défigurent le ciel,
06:05de fusées phalliques qui maculent le firmament
06:09dans un déluge de feu et de fureur,
06:12en détournant nos regards du magique et du tragique
06:15qui se déroulent pourtant ici, résolument ici.
06:21Les milliardaires, à l'âme mesquine,
06:24peuvent bien s'amuser avec leurs jouets mortifères.
06:27En ce moment, il semble que la testostérone
06:29des patrons des GAFAM s'emballe un peu
06:31avec les grosses roquettes.
06:33Mais mon Dieu, qu'ils sont pauvres, ces gens.
06:37Que ce réel est indigent.
06:39J'ignore si on doit les plaindre ou les détester,
06:42mais certainement pas les envier ou les jalouser.
06:46La technologie n'est pas heuristique.
06:48Elle est ontologique.
06:50Ce n'est pas un outil,
06:51c'est une reconfiguration existentielle.
06:53C'est pourquoi l'art est vital,
06:56infiniment plus que l'ingénierie.
06:58En tant qu'outil d'affrontement
06:59de cette monstrueuse machine de mort,
07:02nous sommes devenus, et ce n'est pas une hyperbole,
07:05les esclaves de nos machines
07:07et les monstres de nos subordonnés.
07:10Cessons aussi de grâce de voir les spationautes
07:12comme des héros.
07:13Ce sont des pantins du techno-capitalisme triomphant,
07:16de la société du spectacle
07:18et de l'envoûtement ingénierique.
07:20Les héros aujourd'hui,
07:22ce sont les Indiens qui tentent de sauver leur forêt.
07:24Les parents qui tentent de sauver leurs enfants
07:27des bombes et de la faim.
07:29Les artistes qui tentent de s'exprimer
07:32quand presque toutes les structures
07:33ne s'intéressent plus qu'au divertissement
07:36ou au déjà institué.
07:37Ce sont celles et ceux qui s'élèvent
07:39contre la doxa et les propagandes.
07:42Je me résume.
07:44La folle machine en roue libre,
07:47que nous servons sans la contrôler,
07:50n'est pas une arche de Noé qui servirait la vie,
07:53ce qui pourrait justifier
07:54quelques sacrifices ou efforts,
07:56peut-être même de renoncer
07:58à certaines libertés ou à certains droits.
08:00C'est tout au contraire un missile
08:02dirigé contre nous-mêmes,
08:04et bien sûr, plus encore,
08:06sur les pauvres et les colonisés.
08:09Atrophier et amoindrir notre puissance d'être,
08:12notre capacité à infléchir à l'avenir,
08:14à exister,
08:16en faisant de nous-mêmes de simples rouages,
08:19d'une mécanique,
08:20lancée donc dans une direction prédatrice
08:23et suicidaire,
08:24ce n'est pas très malin.
08:26Et pour sortir de cet auto-affaissement,
08:28comme des agressions et exterminations,
08:30je crois que la question posée,
08:32le point de mire,
08:33doit être esthétique.
08:35Ce monde,
08:36où nous avons méticuleusement rasé l'histoire
08:39et détruit le subtil,
08:40le précieux,
08:41le vivant,
08:42pour y installer des centres commerciaux
08:44et y déployer des avions de combat,
08:46il est moche avant d'être faux.
09:17Sous-titrage MFP.
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