00:00Cette activité humaine est bien sûr responsable de la façon dont le système Terre se détraque par rapport à ce qu'on a connu pendant très longtemps, très longtemps.
00:11Mais cette sortie des gonds du système Terre aujourd'hui est autonome et exponentielle.
00:17Quand même qu'on se terrerait tous aujourd'hui à manger de la luzerne et avoir une empreinte écologique à peu près nulle, ça continuerait de lui-même parce que le processus est enclenché.
00:30Je me fais un peu l'avocat du diable.
00:39Est-ce que tu ne penses pas que si on était en 1928, par exemple, avant la crise de 1929,
00:45les observateurs de l'époque ou les philosophes comme toi à l'époque auraient pu dire que ce qu'on est en train de vivre est inouï ?
00:53Ou si on est à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, on était aussi face à une forme d'inouï ?
01:00Pourquoi cet inouï-là que nous vivons aujourd'hui est plus inouï ou l'est-il que les autres inouïs ?
01:07Il est vrai que dans tout événement, il y a deux l'inouï.
01:09Il y a toujours quelque chose de singulier à un événement.
01:11Il y a toujours quelque chose d'irréductible à lui-même.
01:12Ce qui changeait en 1914, c'est l'échelle.
01:17Mais la notion de guerre, elle, restait à peu près la même.
01:21Et l'échelle, on l'a un peu découverte chemin faisant.
01:25On n'a pas su, en 1914, qu'on déclenchait une guerre mondiale.
01:28Ça s'est produit autrement.
01:31C'est après coup qu'on la nomme ainsi.
01:33Et aussi, on pouvait toujours se dire qu'il y allait quand même d'une volonté humaine.
01:39D'où les pacifistes qui disaient qu'on a les moyens politiques de faire en sorte que le pire n'advienne pas.
01:45Aujourd'hui, on est dans quelque chose de tout autre.
01:47Le réchauffement climatique, à moins d'être encore très orgueilleux, ce n'est plus une affaire humaine.
01:52Bien sûr que l'activité humaine que les capitalistes identifient très pudiquement ainsi,
01:58mais qui veut en quelque sorte dire l'activité industrielle, principalement de l'Occident,
02:03et des bénéficiaires principaux du capitalisme.
02:06Cette activité humaine est bien sûr responsable de la façon dont le système Terre se détraque
02:13par rapport à ce qu'on a connu pendant très longtemps, très longtemps.
02:18Mais cette sortie des gonds du système Terre aujourd'hui est autonome et exponentielle.
02:24Quand même qu'on se terrerait tous aujourd'hui à manger de la luzerne et avoir une empreinte écologique à peu près nulle,
02:30ça continuerait de lui-même parce que le processus est enclenché.
02:35Vous avez la fonte des glaciers.
02:37Imaginez que cette table est un glacier, elle fond à vue d'œil, elle réfléchit moins.
02:42Les rayons solaires.
02:43Donc, les espaces océaniques qui sont, eux, grandissants, capent davantage de chaleur,
02:48ce qui entretient le phénomène de lui-même jusqu'à ce que le pergélisol, à un moment donné, se fende,
02:52libère du méthane qui est naturellement contenu depuis des millions d'années.
02:56Et là, on a un gaz à effet de serre plus redoutable encore et de beaucoup.
03:00Et là, on vous est entré dans une logique où on perd une Autriche en forêt par année,
03:04donc moins de puits de carbone et le reste et le reste.
03:06Et c'est parti de lui-même.
03:08Et d'ailleurs, les tonnes de mètres cubes de CO2 qu'on envoie dans le ciel à chaque année
03:13vont avoir leur effet seulement dans dix ans.
03:15Donc déjà, on vit aujourd'hui ce qu'on a généré en 2014.
03:20Donc, vous voyez que le processus est enclenché.
03:22Donc, ne pensons pas, comme on pouvait le faire il y a 100 ou 150 ans, que nous sommes aux commandes.
03:28Nous subissons le désastre que nous avons organisé.
03:31Et le « nous » est problématique.
03:32Je vais justement te lire.
03:34Je poncturerai notre entretien de citations que j'ai relevées dans ton texte qui correspondent.
03:40« Nous enfonçons inexorablement dans le récit tragique de notre régime.
03:44Cela perdurera jusqu'au jour où le réel prendra d'assaut nos sociétés pour leur inculquer
03:49ce qu'elle tarde, le sens des limites. »
03:52La transition énergétique est en réalité une addition énergétique.
03:55Et nous payerons la note.
03:57Mais à t'écouter, on se dit que cette note...
04:03Enfin, quelle est-elle, cette note ?
04:04Enfin, je veux dire, comme elle est en constante évolution,
04:07tu as l'impression que chaque année, chaque mois, chaque jour, tu vas payer l'addition.
04:11Et à la fin, à t'écouter, il y a une sorte de tragique qui, d'ailleurs, peut-être te rend nerveux
04:19ou te rend...
04:19À écrire ce livre, ça n'a pas dû te...
04:22Je ne vais pas te poser la question stupide du pessimisme ou de l'optimisme,
04:25mais ça plombe quand même le moral.
04:29Oui, non.
04:30En fait, ce qui nous plombe le plus, c'est d'être orphelin d'objet.
04:36Nous n'avons pas d'objet.
04:37J'insiste là-dessus.
04:38Et c'est la raison pour laquelle, il y a deux chapitres avant que j'en arrive à une proposition objective,
04:45c'est pour montrer la nécessité de se donner un objet pour ne pas chouard dans l'angoisse ou l'anxiété.
04:56Un objet est quelque chose de structurant.
04:59Pour les gens du Moyen-Âge, la chrétienté était un objet structurant.
05:03Au 18e siècle, la science, la raison était un objet structurant.
05:07Un objet, c'est ce sur quoi la pensée porte, en tant qu'elle organise l'action.
05:11Le socialisme a été un objet structurant.
05:15Aujourd'hui, l'écologie politique peine à se donner des objets structurants,
05:18parce que tout va trop vite.
05:19Je veux dire, soyons indulgents, il ne s'agit pas de jeter la pierre.
05:22Tout va trop vite, va si vite.
05:24Rachel Carson parle des insectes dans les années 60,
05:27qui doivent s'adapter à 500 nouveaux produits chimiques par an.
05:30Mais nous sommes un peu ces insectes-là.
05:31Nous devons nous adapter, non seulement à des effectifs produits chimiques
05:35qui nous pourrissent la vie,
05:37mais sur un plan symbolique, psychologique et intellectuel,
05:41à des mutations qui vont tellement vite
05:43que nous n'arrivons pas à suivre.
05:45Je ne parle pas encore de l'informatique
05:47et de combien de productions qui nous échappent.
05:52Et nous n'arrivons pas à nous donner un objet structurant.
05:54Nous sommes complètement éclatés.
05:56Et lorsqu'on est dans cette situation-là, forcément, on a angoisse.
05:59Qu'est-ce que c'est l'angoisse ?
06:00Beaucoup plus que l'anxiété, l'angoisse est ici le maître mot.
06:04L'angoisse concerne des états d'âme douloureux, privés d'objets.
06:11Lorsqu'on est angoissé, on a des espèces de bouffées d'affects
06:14qui n'ont pas d'objets correspondants.
06:16Et qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est angoissé ?
06:18C'est la pire chose à faire.
06:20On cherche des objets de substitution.
06:22Ça va être qui ?
06:22Ça va être la femme voilée, ça va être je ne sais quelle figure publique.
06:26Ça sera, je veux dire, un bouc émissaire qui servira d'objet
06:30pour consoler le sujet qui est dépourvu d'explications quant à son malaise.
06:36Et ce qui explique énormément de faux débats
06:38qui pourrisse la vie publique aujourd'hui
06:40et qui sont débusqués grâce à des médias comme celui-ci.
06:44Mais pour arriver à s'en sortir,
06:47l'intérêt pour l'écologie politique
06:50est de concevoir des objets qui sont à la fois lucides et joyeux.
06:57Lucides, parce que ce n'est pas la peine de nous parler
06:59de développement durable, de capitalisme vert.
07:02Tu parles de hold-up sémantique à un moment donné
07:05et c'est vrai que c'est très intéressant
07:06parce que en réfléchissant sur tes questions d'objets,
07:11tu définis d'abord des tas de faux objets
07:13ou de fausses directions vers lesquels les médias
07:16et les politiques, mais surtout les médias d'ailleurs nous amènent.
07:22Tu t'en prends par exemple au développement durable,
07:25mais il y en a d'autres,
07:26mais est-ce que tu peux expliquer
07:27pourquoi le développement durable est un faux objet
07:29et pourquoi c'est particulièrement bidon
07:31que d'aller dans cette direction-là ?
07:33Parce qu'on ne voit plus que ce sont des objets
07:34qui ne répondent pas à l'envergure des enjeux.
07:38Le développement durable,
07:39c'est une réponse déjà de 1987
07:44de la commission Brundtland,
07:47commission onusienne portant sur le développement
07:49et l'environnement.
07:52Une réponse, en fait en 1987,
07:55au rapport Meadows de 1972 du Club de Rome
07:59qui lui parlait de société viable,
08:02sustainable society.
08:04Et ça, je reviens sur les termes d'origine anglaise
08:06parce qu'on va voir qu'ils sont mal traduits,
08:08mais la société viable dont parlait le rapport Meadows
08:11qui s'intitulait « Limite à la croissance »,
08:14faisait du développement l'objet de la pensée.
08:18Le développement, c'était l'objet de la critique.
08:20On disait, mais en raison du développement,
08:22pour ne pas dire à cause du développement,
08:24voilà où nous en sommes
08:25et ce qu'il faut limiter, c'est le développement.
08:29Et le tour de passe-passe formidable
08:31de ces sémanticiens idéologues
08:34a été l'air de rien
08:37de faire passer le développement
08:39du statut d'objet au statut de sujet.
08:42Et le développement s'est trouvé,
08:43en quelque sorte, le substantif éventuellement adjectivé,
08:46social, humain, durable, etc.
08:49Le développement s'est trouvé le sujet de l'histoire.
08:52Si vous voulez lutter contre la pollution,
08:56la crise écologique,
08:58il vous faudra penser le développement
08:59d'une façon ou d'une autre.
09:02Et bon, ça tombe bien
09:03parce que nous, on a le pognon,
09:04parce qu'en polluant beaucoup,
09:06on s'est fait énormément de capitaux
09:07et c'est nous qui avons aujourd'hui les fonds requis
09:10pour générer ces grands parcs
09:12de tours éoliennes,
09:15cette énergie solaire.
09:16Écoutez, les gens de Total,
09:18c'est exactement ça.
09:19Donc là, vous avez un tour de passe-passe
09:22qui consiste à faire passer le développement
09:23pour une panacée du moment qu'il est durable,
09:27ce qui est un oxymore.
09:28C'est important.
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