00:00Leur stratégie consiste à se demander comment rendre notre monde plus durable.
00:06Alors, j'ai une mauvaise nouvelle, c'est qu'ils ne vont pas y arriver.
00:10Mais j'ai une bonne nouvelle, c'est que c'est pas grave.
00:13Parce que plutôt que de rendre ce monde durable, il faudrait le rendre souhaitable.
00:23Cette alliance entre la science et la technique est liée peut-être à une mauvaise compréhension
00:29de la notion de progrès.
00:31Donc on a fini avec la révolution industrielle par résumer cette notion au progrès technique,
00:37celle de progrès, j'entends, et que ce dernier, comme le dénonçaient déjà avant nous
00:42des gens comme Jacques Ellul ou Bernard Charbonneau, est devenu une fin en soi et non un moyen.
00:48Comment pourriez-vous aujourd'hui redéfinir cette notion de progrès pour qu'elle soit de nouveau viable ?
00:53Oui, mon ami d'ailleurs, le philosophe Jean-Luc Nancy, qui est hélas décédé il y a deux ans environ,
00:59avait écrit, c'est un de ses derniers petits opuscules, un très beau minuscule livre,
01:04ouvrage qui s'intitulait « L'infinité du progrès est un mauvais infini ».
01:08Alors évidemment, c'était une sorte de boutade pour expliquer que, enfin pour sous-entendre
01:13que cette assertion s'appliquait au progrès tel qu'il est usuellement considéré.
01:18Je me souviens que quand j'avais laissé entendre que la cinquième génération de téléphonie mobile
01:22n'était peut-être pas une très bonne idée, le président du MEDEF s'était ému de ce que certains
01:29de nos contemporains, de ses contemporains, soient donc contre le progrès.
01:33Mais cher monsieur, je vous dénie le droit d'appeler ce gadget techno-zinzin,
01:37qui ne nous apporte absolument rien, mais qui développe des addictions tout à fait conséquentes
01:43chez nos enfants, qui engendre une pollution gigantesque avec environ un milliard de nouveaux
01:47terminaux mobiles, et qui s'accompagne d'une augmentation d'usage tellement grande
01:53qu'elle contrebalance la hausse d'efficacité et conduite à une consommation énergétique
01:59deux à trois fois plus élevée qu'avec la 4G. Je vous dénie donc, disais-je, le droit de nommer
02:03cela progrès.
02:04En réalité, qu'il s'agisse de GPT que vous évoquiez tout à l'heure, ou qu'il s'agisse
02:09de toutes ces dérives
02:11qui sont fondamentalement réifiantes, pour moi, de ce que je pourrais appeler
02:17une atrophie de notre puissance d'être. Vraiment, littéralement.
02:22Et donc, je crois que ça permet de poser la vraie question, qui est pour moi peut-être
02:25le message central et le point nodal de ce qu'il faut penser aujourd'hui.
02:30Nos dirigeants commencent à comprendre qu'une croissance exponentielle n'est pas éternellement possible
02:36dans un monde fini. Normalement, il ne faut pas cumuler les doctorats pour comprendre ça,
02:40mais bon, mieux vaut tard que jamais, ils le comprennent aujourd'hui.
02:44Les autres l'avaient compris il y a 50 ans.
02:47Et donc, face à cette évidence factuelle, leur stratégie consiste à se demander
02:54comment rendre notre monde plus durable.
02:57Alors, j'ai une mauvaise nouvelle, c'est qu'ils ne vont pas y arriver.
03:01Mais j'ai une bonne nouvelle, c'est que ce n'est pas grave.
03:04Parce que plutôt que de rendre ce monde durable, il faudrait le rendre souhaitable.
03:08« À quoi bon tenter de faire perdurer un réel qui ne nous rend pas heureux ? »
03:14Alors, ça paraît un peu trivial dit comme ça, mais ça n'allait pas tant que ça.
03:18Quand vous réfléchissez, pardonnez-moi, n'y voyez aucune offense,
03:23mais les gens de plus de 60 ans dans cette pièce, honnêtement,
03:27pouvez-vous nier qu'acheter un billet de train est devenu un pic d'angoisse ?
03:31Ça allait tout simplement mieux quand on allait au lichet.
03:33Et en réalité, même pour les jeunes, sauf qu'ils n'osent pas l'avouer,
03:36mais c'est pareil pour eux.
03:37En réalité, ça ne nous rend pas heureux, toutes ces conneries.
03:41C'est ça le point fondamental.
03:43C'est que je crois que nos enfants, ou nous-mêmes, quand nous étions plus jeunes,
03:46nous n'étions pas plus stupides quand, à l'arrêt de bus, nous ouvrions un livre,
03:51fusse celui de Thomas Pesquet,
03:53plutôt que de regarder TikTok, Insta ou Snap.
03:56En réalité, ça ne nous rend pas meilleurs.
03:59Et donc, la vraie question, et c'est pour ça que la notion de progrès est centrale,
04:03ce n'est pas de se demander comment continuer encore un peu le suicide
04:08avec moins d'externalité négative et donc avec une échéance repoussée de quelques années,
04:12mais ça serait plutôt de nous demander pourquoi empruntons-nous délibérément une voie
04:17dont finalement nous commençons presque tous à ressentir organiquement qu'elle n'est pas améliorative.
04:26Et ça, je n'ai pas de réponse à cette assertion triviale.
04:29Mais c'est vrai partout.
04:30Même dans les petits détails infimes.
04:32Moi, dans mon métier au CNRS, on doit faire des missions.
04:35Quand on va quelque part, quand on est fonctionnaire, ça s'appelle une mission.
04:37Mais en ce moment, il y a une quasi-révolution au CNRS
04:40parce que notre logiciel de mission ne marche pas.
04:42Moi, ça m'agace un peu parce qu'il y a quand même des problèmes plus graves
04:45en cet automne 2023 que les missions du CNRS.
04:49Mais c'est quand même un problème. C'est vrai.
04:52Et quand vous dites aux gens, mais il y a 20 ans, ça prenait exactement 4 secondes.
04:56On écrivait 3 mots sur une feuille de papier et ça marchait.
04:59Je vous disais, bah oui, mais ça, c'est plus possible.
05:01Pourquoi ?
05:02Ah bah parce que c'est plus possible.
05:04Non mais pourquoi ?
05:05Puisque ça marchait.
05:06Et si ça marchait, ça devrait encore marcher.
05:08Mais on ne sait pas pourquoi.
05:10Et même les collègues qui, comme moi, souffrent de cette absurdité
05:14vont réclamer un meilleur logiciel.
05:15Mais ils ne vont pas oser demander plus de logiciel du tout.
05:19Ça nous emmerde.
05:20Ça ne sert absolument à rien.
05:22Et même les personnes de l'administration
05:24ne sont pas soulagées par ces logiciels.
05:26Parce que si encore, c'était un petit effort pour les chercheurs
05:28qui permettent aux administratifs de vivre au mieux,
05:31ça, ça pourrait s'entendre.
05:32Mais ce n'est pas le cas.
05:33Les gens qui faisaient l'émission à la main
05:35trouvent eux aussi que la situation a empiré.
05:38Et en fait, cette espèce de bulle technique
05:41prend une place, on y reviendra sans doute tout à l'heure,
05:43qui est quasi autonome.
05:45Dans une certaine mesure,
05:46nous devenons les esclaves de ces machines.
05:49Alors, je caricature un peu,
05:50mais on l'a tous vécu quotidiennement, ça.
05:53Vous demandez quelque chose à quelqu'un.
05:55Quand vous arrivez à parler à quelqu'un.
05:57C'est quand même de plus en plus rare au téléphone, par exemple.
05:59Vous arrivez à parler à un être humain.
06:01D'un seul coup, là, il y a une sorte d'euphorie qui vous prend.
06:04L'être humain vous comprend.
06:06Alors là, c'est quasiment l'orgasme.
06:09Mais l'être humain ajoute presque toujours
06:11« Vous avez raison, mais le logiciel ne veut pas. »
06:16C'est tout de même étrange.
06:17En fait, ça ne nous rend pas heureux, ces affaires-là.
06:49Sous-titrage Société Radio-Canada
06:52Sous-titrage Société Radio-Canada
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