- il y a 4 mois
Mardi 23 septembre 2025, retrouvez Magali Lafourcade (Magistrate) dans LEX INSIDE, une émission présentée par Arnaud Dumourier.
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00:00On commence tout de suite ce Lexi Inside et on va parler du livre Démasculiniser la justice publié aux éditions Les Petits Matins avec son autrice Magali Lafourcade, magistrate.
00:23Magali Lafourcade, bonjour.
00:24Bonjour.
00:25Dans votre ouvrage Démasculiniser la justice, vous interrogez les fondements d'une institution encore largement marquée par la culture masculine.
00:36Pour commencer, qu'est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage ?
00:40Je suis maïs lustrate comme vous l'avez mentionné mais ça fait à peu près 10 ans que j'exerce des fonctions en dehors de l'institution judiciaire tout en ayant des liens encore très forts avec celle-ci.
00:50Ce qui m'a permis de constater que dans d'autres ministères, il y avait une modernisation qui avait été un grand mouvement qui avait accompagné une égalité professionnelle entre les femmes et les hommes,
01:02qu'on constatait quand même un peu moins au sein d'institutions judiciaires qui restent marquées par une histoire qui est quand même très patriarcale et où les femmes sont entrées très tardivement,
01:11avec aussi des effets sur les justiciables femmes et hommes qui ne sont pas tout à fait placés au même endroit.
01:16Alors le titre interpelle, démasculiniser la justice.
01:22Vous avez même du mal à le dire.
01:23Tout à fait. Concrètement, qu'est-ce que ça veut dire ?
01:26Alors en fait, je voulais appuyer sur deux paradoxes.
01:29On est dans une république qui affirme que l'égalité entre les femmes et les hommes est un acquis du droit.
01:34Et pourtant, quand on observe les effets des décisions de justice, on voit qu'il y a des effets différenciés selon si les justiciables sont femmes ou hommes.
01:40Et par ailleurs, l'institution est largement féminisée, ce qui peut peut-être nous empêche de penser justement les biais de genre à l'intérieur d'institutions,
01:49qui est encore... Il y a 71% de femmes magistrates dans le corps des magistrats.
01:54Et pourtant, les postes les plus prestigieux sont encore aux mains des hommes.
01:58Et puis, il y a une division sexuée à l'intérieur des parois de verre, pas seulement un plafond vert, à l'intérieur des fonctions judiciaires.
02:06Et enfin, il y a donc cette idée que cette féminisation aurait peut-être, dans l'opinion publique, l'image d'une justice gynocrate,
02:17alors que c'est tout l'inverse qui se passe.
02:19Et donc, je voulais appuyer sur ce paradoxe-là aussi.
02:21Donc, des paroisses verts, une justice gynocrate.
02:25Comment vous expliquez encore que la justice reste une affaire d'hommes ?
02:29Comment expliquez ce paradoxe alors que la profession est largement féminisée ?
02:33Eh bien, au niveau individuel, on peut dire que ce n'est pas parce que vous êtes une femme que vous devez être féministe,
02:38de même qu'il y a des hommes qui sont féministes.
02:40Il y a un travail de déconstruction des biais cognitifs dans lesquels nous baignons tous.
02:45Et les magistrats, hommes ou femmes, sont des humains comme les autres.
02:49Ils baignent dans une société qui est marquée par des stéréotypes de genre.
02:53Ils peuvent être amenés à les perpétuer.
02:55Et puis, il y a un aspect structurel qui est que l'institution elle-même est assise sur une histoire très très longue, plurimillinaire.
03:03Et donc, on arrive à un moment où les femmes sont entrées qu'en 1946.
03:07C'est une histoire récente.
03:09Et cette hyperféminisation date de quelques décennies seulement.
03:13Et donc, l'institution est encore marquée par l'idée d'une impartialité qui est androcentrée.
03:19Et c'est le cœur, en fait, de ma démonstration, c'est que l'impartialité est quand même marquée par le regard que peuvent porter les justiciables hommes
03:27sur une justice rendue par des femmes, avec des avocats de femmes, avec des greffières femmes, dans une enceinte, même l'université d'une femme.
03:34Et pourtant, on a encore cette justice d'hommes.
03:36Exactement.
03:37Et il y a quelque chose qui est assez marquant aussi que vous soulignez dans votre ouvrage,
03:41c'est que beaucoup de décisions de justice se retournent contre les femmes.
03:45Comment vous l'expliquez ?
03:46Alors, ça, c'est parce que la justice met en scène des contentieux genrés.
03:51C'est-à-dire que pas tous les contentieux, mais beaucoup d'entre eux, posent des intérêts antagonistes entre hommes et femmes.
03:57Je prends comme exemple les violences sexuelles,
04:00où la justice doit faire familial avec des pères et des mères autour de la prestation compréhensatoire,
04:06la pension alimentaire, la garde des enfants.
04:08Et dans ces contentieux-là, quand on observe les effets sur les évolutions,
04:14les destins, en fait, après le post-sententiel, après la décision judiciaire,
04:20quand on observe les effets, on voit qu'ils sont très différenciés selon ce type de justice,
04:25homme et femme.
04:26Il y a des exemples très marquants, comme des réformes,
04:30comme sur la prestation compensatoire en 9000,
04:33qui a fait que le montant des prestations compensatoires ont été divisé par 4.
04:38Il y a le fait que la pension alimentaire est fiscalisée.
04:42Or, donc ça a l'air d'être neutre,
04:44or la fiscalisation des pensions alimentaires se retourne contre les femmes,
04:48les femmes les plus précaires,
04:49puisque 97% des pensions alimentaires sont versées par des papas aux mamans,
04:54et que les femmes les plus précaires préfèrent souvent renoncer à le demander,
04:57parce que sinon elles perdent un certain nombre de droits liés au fait que ça rentre dans leur revenu fiscalisé.
05:05Donc on voit que les inégalités sont marquantes.
05:08Tout à fait.
05:09Et le pire des cas, c'est bien sûr les violences sexuelles.
05:13Mais la justice a fait des progrès sur les violences conjugales.
05:16Elle a su changer de paradigme.
05:18Et donc je m'appuie aussi sur cet élan d'espoir,
05:20pour montrer qu'en fait, comme elle est capable d'évoluer,
05:23même si elle est marquée par cette histoire très patriarcale...
05:26Il peut être répercuté dans notre domaine peut-être ?
05:28Il peut y avoir, voilà.
05:29Et donc là, on est à un moment où la société attend,
05:31depuis huit ans avec MeToo,
05:33que MeToo entre dans les prétois,
05:35et qu'il y a un changement de paradigme autour des violences sexuelles.
05:38Et on a encore eu hier le rapport du Grévio du Conseil de l'Europe,
05:42qui pointe les dysfonctionnements de la loi
05:45et du contexte judiciaire qui suit derrière au niveau des violences sexuelles.
05:50Et on a eu encore plein de condamnations de la France dans des affaires de viol.
05:53Alors, on a ce constat d'inégalité qui perdure,
05:57même si vous soulignez quand même quelques améliorations.
05:59Comment faire pour avoir une justice plus égalitaire ?
06:02Alors, il y a une dimension, bien sûr, de travail individuel sur les biais cognitifs.
06:07C'est-à-dire qu'il faut former les magistrats sur ce que c'est qu'une véritable impartialité.
06:11Et il faut former les magistrats pour qu'ils déconstruisent eux-mêmes leurs biais cognitifs
06:15et que hommes et femmes se réfèrent à une impartialité complète,
06:20c'est-à-dire pas androcentrée, pas dans le regard du justiciable homme.
06:23Ça veut dire qu'aujourd'hui, la formation n'est pas adaptée ?
06:25Il y a cette formation qui s'appelle « Juger contre soi-même »
06:28dans le catalogue de formation continue, mais donc j'en ai relevé qu'une seule.
06:31Il y a d'autres formations, dont une qui dirige sur la haine et les stéréotypes,
06:35mais qui ne vise pas le processus judiciaire.
06:38Et puis je crois que l'institution elle-même doit faire une démarche,
06:42c'est-à-dire qu'il n'est pas normal que les postes qui orientent l'institution
06:47soient réservés à des hommes, alors qu'on a un corps qui est à 71% féminin.
06:52Il faut que cette égalité professionnelle, elle soit partout.
06:55Donc il y a aussi cet effort-là de modernisation autour d'un concept simple,
06:59c'est-à-dire que la représentation des femmes dans les postes clés
07:03qui peuvent donner une vision, un cap à l'institution,
07:06doit se refléter dans les postes clés.
07:08Vous voulez dire qu'aujourd'hui, les postes clés sont occupés majoritairement par des hommes ?
07:12Alors, pour moi, les postes clés, c'est tout simplement les postes à la Cour de cassation.
07:17Il n'y a jamais eu de procureur général après la Cour de cassation qui soit une femme.
07:22Jamais.
07:22Donc ça voudrait dire que jamais une femme aurait pu prétendre à être la meilleure pour ce poste.
07:26Donc ça pourrait commencer par là.
07:27Voilà.
07:28Et il n'y a eu que deux femmes qui ont occupé le poste de première présidente.
07:31Et puis ce qui m'inquiète le plus, c'est que dans les postes de première présidente,
07:35de cours d'appel, qui sont des postes très importants,
07:38il y a un recul du nombre de candidatures féminines.
07:41Donc elles renoncent dans les baromètres du ministère de la Justice.
07:46Je m'appuie sur des chiffres ressourcés.
07:48Il y a un recul des candidatures.
07:50Et donc il y a une attrition du nombre de femmes dans ces postes.
07:53Et comment vous l'expliquez, ce recul ?
07:55Eh bien c'est aussi parce qu'on exige, pour pouvoir avoir des parcours qui permettent d'aboutir à ce type de poste,
08:02à se construire une carrière.
08:04Et donc il faut pouvoir être très mobile géographiquement.
08:08Or vous savez que la société tout entière renvoie aux femmes la responsabilité d'être un peu la gardienne du temple de la famille.
08:15Et donc du coup, quand vous êtes en situation, vous êtes maman, avec des enfants petits,
08:21ça peut être plus compliqué de prendre des postes outre-mer.
08:23Il faut aussi avoir un conjoint qui est capable de suivre,
08:25ce qui est beaucoup moins facile pour les femmes que pour les hommes.
08:28Ça c'est la sociologie des couples dans la magistrature que j'ai aussi explorée.
08:32Et donc c'est beaucoup plus difficile de construire une carrière
08:34quand il ne faut pas seulement des évolutions de change de poste fonctionnelles,
08:38mais qu'il faut de la géographie.
08:40Ça veut dire que l'évolution de l'institution judiciaire ira en même temps que la société s'ouvrira davantage
08:47et favorisera plus d'égalité ?
08:49Eh bien de mon point de vue, elle est un peu en retard.
08:51C'est-à-dire que la société, elle, elle est beaucoup plus en avance.
08:53Et les autres ministères, puisque donc moi j'évolue dans le ministère des services de Matignon,
09:00je vois à quel point les choses ont évolué en 10 ans.
09:04Et que beaucoup de ministères ont pris cette voie-là.
09:07Et il faudrait que le fait d'avoir une surféminisation n'empêche pas cette réflexion collective
09:12sur la nécessité de changer de l'intérieur pour être plus proche des attentes du citoyen et de la société.
09:18On va conclure là-dessus. Merci Magali D'Afoukade.
09:21Merci à vous.
09:22Tout de suite, l'émission continue.
09:23On va parler de l'intelligence artificielle face aux données personnelles des citoyens européens.
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