Ce vendredi 29 août, Gaspard Estrada, politologue et membre de l'unité Sud Global à la LSE, était l'invité d'Annalisa Cappellini dans Le monde qui bouge - L'Interview, de l'émission Good Morning Business, présentée par Laure Closier. Ils sont revenus sur la récompense proposée par les USA contre le chef d'État vénézuélien. Retrouvez l'émission du lundi au vendredi et réécoutez la en podcast.
00:00Les tensions sont très fortes entre le Venezuela et les Etats-Unis après l'annonce du déploiement de navires militaires américains dans les eaux vénézuéliennes.
00:08Le pays qui est dirigé par Nicolas Maduro lui a répondu avec l'envoi de navires de la marine dans les Caraïbes.
00:14Gaspard Estrada, bonjour.
00:15Bonjour.
00:15Vous êtes politologue, membre de l'unité Sud-Global à la London School of Economics.
00:21Ce qu'on peut dire c'est que les Etats-Unis aujourd'hui font passer clairement Nicolas Maduro pour le grand, grand, grand méchant,
00:27c'est-à-dire celui qui organise une partie de la criminalité aux Etats-Unis, notamment autour du narcotrafic.
00:35Oui, c'est à ce titre qu'aujourd'hui les Etats-Unis offrent une récompense de 50 millions de dollars contre le chef d'Etat vénézuélien,
00:44ce qui veut dire le double de ce que les Etats-Unis proposaient pour obtenir des informations visant à repérer Osama Binagène.
00:52Mais c'est-à-dire qu'ils ont mis sa tête à prix, tout simplement ?
00:55Oui, très concrètement, les Etats-Unis offrent, Washington offre 50 millions de dollars pour quelqu'un qui apporterait des informations
01:05qui permettraient d'arrêter Nicolas Maduro.
01:09Cela étant dit, il faut bien avoir en tête que la politique états-unienne vis-à-vis du Venezuela est plus ambiguë qu'il n'y paraît.
01:18Pourquoi ? Parce que d'autre part, alors certes, d'une part, il y a cette politique maximaliste, l'envoi de troupes,
01:26mais d'autre part, il y a aussi sur le plan plus stratégique et notamment des intérêts pétroliers,
01:31une volonté américaine de renouer avec le Venezuela, puisque les sanctions qui avaient été décrétées par Washington vis-à-vis de Caracas
01:43s'estompent depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, des entreprises, des majors américaines
01:50qui n'avaient plus le droit d'accéder au marché.
01:53Ces chevronnes qui n'avaient plus le droit de forer en fait.
01:58Exactement. Donc de ce point de vue-là, la situation est plus ambiguë qu'il n'y paraît.
02:02Annalisa.
02:02Gaspard Estrada, on peut comprendre que ce déploiement militaire fait partie de la stratégie de Donald Trump
02:07pour intimider ses adversaires, pour essayer de résoudre un maximum de dossiers pendant son mandat.
02:13Finalement, est-ce qu'il essaye d'accélérer la chute du régime de Maduro ?
02:17Alors oui et non. Alors d'une part, il y a cette volonté très claire et qui est assumée par Washington
02:23de refaire de l'Amérique latine un précaré.
02:27Et donc de ce point de vue-là, c'est une vraie rupture par rapport à l'administration Biden
02:32en employant justement des méthodes fortes avec l'armée, avec un discours très martial.
02:39Mais d'autre part, s'il y avait vraiment la volonté d'asphyxier le régime vénézuélien,
02:45on couperait aussi ce volet économique et cet accès aux ressources.
02:50Or, ce n'est pas ce qui est en train d'arriver aujourd'hui.
02:54Et donc c'est pour ça que je pense que la situation est in fine plus ambiguë qu'il n'y paraît.
02:58C'est une démonstration de force, mais un peu factice, si je comprends bien ce que vous nous dites.
03:04Oui, parce que ça illustre aussi les tensions qui existent au sein de la propre administration américaine
03:09entre les tendants d'une ligne dure.
03:13Je pense notamment au secrétaire d'État, Marco Rubio, qui est d'origine cubaine
03:18et pour qui la question vénézuélienne est une question fondamentale
03:23pour maintenir ses électeurs, des électeurs notamment dans l'État de Floride
03:29et d'autre part d'autres acteurs beaucoup plus liés au secteur pétrolier
03:34qui, eux, poussent pour un rétablissement des relations avec Caracas.
03:39Ce qui devient encore plus intéressant, c'est que la Chine a donné son point de vue
03:43sur les tensions entre le Venezuela et les États-Unis, la Chine qui est aussi accusée
03:48de pousser les narcotrafiquants, notamment sur le fentanyl.
03:52Là, ça devient un jeu mondial désormais.
03:55Très clairement, l'Amérique latine est devenue un terrain de jeu de la rivalité sino-américaine.
04:04Le Venezuela est un cas tout à fait particulier, puisque en raison des sanctions
04:09qui ont été prononcées par Washington vis-à-vis du régime vénézuélien,
04:13d'autres États, et je pense notamment à la Chine, mais aussi à la Russie, à l'Iran,
04:18ont développé une stratégie de soutien au régime de Maduro
04:24en contournant les sanctions, en permettant à ce pays d'écouler son brut dans des marchés.
04:31Et ce que souhaite aussi Pékin, c'est de faire en sorte, comme le souhaite de la Russie aussi,
04:38c'est d'utiliser le Venezuela comme un terrain de projection vis-à-vis des États-Unis
04:43dans une zone considérée comme une zone d'influence américaine.
04:47Annalisa ?
04:47Un sujet mondial, un sujet régional aussi.
04:49Que pensent les voisins du Venezuela ?
04:52Quelle est la position des autres pays d'Amérique latine ?
04:54Alors, la Colombie, qui est donc l'imitrophe du Venezuela,
04:58le président colombien Gustavo Petro s'est prononcé publiquement
05:02et il a défendu son voisin vénézuélien.
05:08D'autres capitales ont envoyé des signaux similaires,
05:12même s'ils n'en sont pas allés jusqu'au point de défendre le régime de Caracas.
05:18Ce qui est clair, c'est que la volonté américaine de reprendre ce discours,
05:24ce narratif martial en Amérique latine est vraiment une rupture.
05:30C'est très mal vécu par le régime latino-américain.
05:34Cela étant dit, le régime vénézuélien est beaucoup plus isolé aujourd'hui
05:38qu'il n'était hier, en fonction aussi de la situation
05:41et du manque de respect de la parole de Nicolas Maduro
05:46vis-à-vis de la communauté internationale
05:48lors du scrutin de l'élection présidentielle de l'année dernière.
05:51Mais en fait, pour mesurer un petit peu le niveau de tension
05:54entre le Venezuela et les Etats-Unis,
05:55mieux vous regarder du côté du pétrole
05:58et de la manière dont on traite par exemple Chevron
06:02que de regarder l'envoi de troupes.
06:03C'est là pour vous que ça se passe ?
06:04C'est là le thermomètre ?
06:05Bien sûr, parce qu'on voit bien qu'il y a quand même une dispute
06:08qui a lieu au sein de l'entourage du président Trump,
06:12que la vraie ligne, si précipitait un changement de régime
06:18ou si plutôt s'accommoder de la présence de Maduro.
06:22Disons, cette ligne n'a pas encore été tranchée.
06:25Et donc, de ce point de vue-là, il faut regarder avec beaucoup d'attention
06:29ce qui se passe au niveau des sanctions américaines vis-à-vis de Caracas.
06:32Merci beaucoup, Gaspar Estrada,
06:33à être venu ce matin dans la matinale de l'économie.
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