00:00 [Générique]
00:23 L'histoire littéraire est jalonnée d'écoles ou de courants,
00:27 ou pour le moins de regroupements d'écrivains qui s'accordent sur une esthétique et la défendent.
00:33 Le symbolisme, le naturalisme, la hussard ou le nouveau roman
00:35 sont quelques-uns de ces courants dont le souvenir est arrivé jusqu'à nous.
00:40 D'autres ont été avalés par l'histoire.
00:42 C'est le cas du populisme qui, avant d'être l'offre politique que l'on connaît,
00:47 a été un courant littéraire qui a irrigué le roman français durant l'entre-deux-guerres
00:51 et nous a laissé quelques pépites.
00:54 On doit ce mouvement à deux écrivains.
00:57 André Thérive, le chef de file, un auteur aujourd'hui oublié
01:00 mais qui jouissait de son vivant d'une reconnaissance considérable.
01:03 Et Léon Lemoynier, son théoricien, oublié lui aussi,
01:08 auteur d'un manifeste publié en 1929 et réédité en 2017
01:13 par une petite maison d'édition de qualité, la Tebaïd,
01:17 qui inaugurait ainsi une collection intitulée "L'esprit du peuple".
01:24 Dans le populisme, bien sûr, il y a peuple.
01:26 Et c'est bien vers une représentation du peuple que Lemoynier voulait tirer le roman.
01:31 Il s'agissait en somme de replacer ce peuple au cœur de la création romanesque
01:36 et de suivre l'humble vérité préconisée par Maupassant.
01:42 Si la littérature des années 1920 proclamait la faillite du monde extérieur,
01:46 une nouvelle séquence s'ouvrait à la fin de cette décennie.
01:50 Le roman quittait, je cite, "la littérature d'inquiétude
01:53 liée aux répercussions psychologiques de la guerre".
01:57 Littérature dans laquelle de jeunes bourgeois,
01:59 rejetés dans leur vie plate après une période d'action brutale
02:03 et de danger quotidien, cherchaient à se chatouiller l'âme
02:06 pour se faire frissonner, comme le proclamait le manifeste.
02:12 Fini l'introspection maladive et la littérature du bizarre,
02:16 fustelle virtuose, le Monnier plaidait pour une exploration du réel,
02:21 c'est-à-dire au fond pour une littérature réaliste
02:24 qui puisait dans la grande tradition du roman français.
02:29 Parmi ces écrivains populistes ou prolétariens remarquables,
02:31 il y a Eugène Dabit, Henri Poulail, Marc Bernard, Louis Guillaume,
02:36 Panaït Istrati, Pierre Macorland, Jean Mekert, mais aussi Emmanuel Bove,
02:41 Jean Prévost, Marcel Aimé, Jean Gionnot et jusqu'au grand Céline,
02:45 dont le voyage au bout de la nuit, s'il brise tout cadre,
02:48 n'en est pas moins clairement d'inspiration populiste.
02:52 Mais il en est d'autres pour qui la postérité n'a pas été aussi généreuse.
02:56 Ceux que la tébaïde a entrepris de rééditer à la suite du manifeste de Le Monnier.
03:01 Il y a Louis Chaffurin, auteur de "Picpus",
03:05 un tableau des mœurs des tailleurs lyonnais qui date de 1928.
03:08 Il y a la féministe Marcel Capi, qui, dans "Les hommes passèrent" 1930,
03:12 écrit la chronique d'un village du sud-ouest de la France durant la guerre de 1914-1918.
03:18 Il y a l'excellent Jean Pallu, qui dans "L'usine", qui date de 1931,
03:22 dresse un portrait pudique et pathétique
03:26 de la condition morale des ouvriers à l'heure du taylorisme.
03:30 Il y a enfin André Terrive, le chef de file du mouvement,
03:34 et son magnifique roman intitulé "Anna", qui date de 1932
03:39 et qui a été réédité par la tébaïde en 2020.
03:43 Figure importante de la vie intellectuelle de l'entre-deux-guerres,
03:46 critique littéraire faisant autorité au temps,
03:49 romancier de première importance dans cette veine populiste,
03:52 intellectuelle tentée dans sa jeunesse par Maurras,
03:55 Roger, putoste à l'État civil, a brutalement disparu des librairies
04:00 au lendemain de sa mort en 1967.
04:03 "Anna" est son premier livre post-mortem.
04:07 L'intrigue se déroule en 1900
04:10 et met en scène une jeune épouse de 21 ans
04:12 et son mari, Édouard Chantiran,
04:14 sergent-chef au 80 Régiment d'Infanterie basé à Tulle.
04:19 Au retour d'une visite à son mari en manœuvre,
04:21 ayant raté son train,
04:23 la jeune femme va être aidée par un voyageur de commerce
04:26 et elle va passer la nuit dans une auberge de Traignac
04:30 avec une bande de joyeuderies
04:32 qui la prennent pour la maîtresse du commerçant.
04:35 Insignifiantes aventures qui se terminent
04:38 par la mort accidentelle du fêtard
04:40 et qui va prendre chez cette cousine de Madame Bovary
04:44 des proportions inquiétantes.
04:46 "Anna" se convainc en effet au fil des semaines
04:49 qu'elle a réellement été la maîtresse de l'homme
04:53 et s'invente une vie à frissonner au risque de se perdre.
04:57 Il serait criminel de dévoiler la suite du roman
05:00 et notamment la seconde partie centrée sur le mari qui rejoint l'Algérie
05:03 et qui lui aussi sera victime de son imagination.
05:06 Notons simplement que tout sonne juste
05:10 dans ce roman très pessimiste
05:12 et notamment les différents tableaux de mœurs
05:15 qui font revivre les petites gens de Corrèze et du Limousin en 1900,
05:20 loin, très loin de la belle époque.
05:22 Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org
05:25 Sous-titrage Société Radio-Canada
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