00:00 [Générique]
00:23 C'est un épisode très peu connu des historiens.
00:26 À la belle époque, des ouvriers anarchistes,
00:30 doutant de l'imminence d'une révolution sociale
00:33 et prenant acte de l'échec du terrorisme
00:35 dans lequel s'étaient lancés leurs aînés,
00:38 se réfugièrent dans des communautés
00:40 avec l'idée bien arrêtée d'y appliquer le communisme,
00:44 ici et maintenant.
00:46 Qualifiés de "milieux libres" ou de "colonies libertaires",
00:50 ces expériences se multiplièrent un peu partout en France,
00:53 à Mérissure-Oise en 1898,
00:56 à Vaud dans l'Aisne en 1902,
00:58 à Aiglemont dans les Ardennes l'année suivante,
01:01 à La Rize dans le Rhône en 1907
01:03 ou à Bascon dans l'Aisne en 1911.
01:08 L'idée principale de ces colonies était de s'émanciper du salariat
01:11 et de montrer que des individus regroupés librement
01:14 sur une terre possédée en commun
01:16 pouvaient produire ce qui leur était nécessaire
01:19 à leur propre consommation.
01:23 Ils éliminèrent donc tous les besoins artificiels
01:25 créés par la société
01:27 et pratiquèrent une économie cénobitique.
01:30 Ils bannirent tabac, alcool et viande,
01:32 cessaient dans certaines colonies de cuire leurs aliments,
01:35 allèrent dans d'autres jusqu'à retirer leurs pantalons.
01:39 Échappés de l'Éden, c'est donc chevelus et nus
01:42 qu'ils grignotaient de la salade
01:44 un demi-siècle avant les hippies.
01:47 Tout cela s'acheva bien sûr en échec.
01:51 À l'âge de 18 ans, l'écrivain Albert Tser Stevens,
01:55 né en 1885 et mort en 1974,
01:58 avait participé à l'un de ses Phalanstères,
02:01 expérience de laquelle il tira en 1919
02:04 un formidable roman, Un Apostolat,
02:07 réédité il y a quelques années par les éditions Motifs.
02:11 Albert Tser Stevens, ce drôle de nom
02:14 est aujourd'hui cruellement oublié
02:16 et ne sonne plus qu'aux oreilles
02:18 de certains admirateurs de Blaise Sandrares,
02:20 dont il fut l'ami pendant 40 ans.
02:23 Écrivain français d'origine provençale par sa mère,
02:26 belge par son père,
02:28 il est issu d'une grande famille bruxelloise.
02:31 Les généalogistes d'outre-Kiévrain
02:33 nous informent que le fameux T' précédant son nom
02:37 fut attribué par décision impériale vers le XVIIe siècle
02:40 à cette famille honorable de la capitale du Brabant,
02:43 en guise de distinction.
02:46 Son oncle, le juge Théodore Tser Stevens,
02:49 tient une petite place dans notre histoire littéraire.
02:52 C'est lui qui condamna Verlaine à deux ans de prison
02:55 après qu'il eût tiré un coup de revolver sur Rimbaud.
02:59 Poète, romancier, essayiste, traducteur,
03:03 Tser ainsi que la Blaise Sandrares
03:05 étaient avant tout un bourlingueur,
03:07 doublé d'un érudit,
03:09 autant à l'aise sur un cargo
03:11 que dans l'impressionnante bibliothèque
03:13 de son hôtel particulier du quai de Bourbon à Paris,
03:16 où il résidait quand il ne courait pas le monde.
03:20 D'une curiosité insatiable et toujours émerveillée,
03:24 se fichant de la littérature et de la postérité,
03:27 il a laissé une œuvre importante, près de 70 livres,
03:30 et difficilement réductible à une étiquette,
03:33 serait-ce celle d'écrivain voyageur
03:35 sous laquelle on le range généralement.
03:38 Il a certes écrit de nombreux récits de ses voyages en Espagne,
03:41 en Italie, au Maroc, au Mexique, en Grèce ou aux Antilles,
03:44 mais aussi des romans de flibustes ou d'aventures,
03:47 une traduction du Prince de Machiavel,
03:50 un livre de souvenirs sur Blaise Sandrares,
03:52 et donc un apostolat,
03:55 ce récit satirique de son expérience collectiviste.
04:00 Le roman débute à Montparnasse,
04:02 dans un restaurant proposant une cuisine végétarienne,
04:05 hygiénique et rationnelle.
04:08 C'est là que se réunissent des jeunes idéalistes à barbe d'apôtre
04:11 que domine Chapelle, propagandiste
04:14 à la tête d'une petite feuille hebdomadaire,
04:16 la cité régénérée,
04:18 qui préconise, je cite,
04:20 "les moyens infaillibles pour supprimer la misère,
04:23 le travail et les maladies vénériennes".
04:26 Profitant du désarroi existentiel d'un fils de famille,
04:29 Pascal Marin,
04:31 Chapelle va le subjuguer avec ses théories
04:33 et le convaincre, à la mort de son père,
04:36 d'utiliser son héritage pour acheter un terrain
04:39 ou bâtir une colonie,
04:41 la cité Kropotkine,
04:43 où l'on vivrait selon les principes du communisme.
04:46 Mais Chapelle devient très vite autoritaire.
04:49 Il insiste pour que les femmes soient collectives,
04:52 se proclame trésorier.
04:54 Sans selle, la cuisine n'a pas de goût
04:56 et ceux qui veulent aller en acheter dans le commerce
04:58 se disputent avec ceux pour qui cet acte sera une trahison.
05:02 Affamé par le régime végétarien,
05:04 le peintre Krablinks va manger du boudin en cachette.
05:07 Les champs que personne ne sait travailler tombent en jachères.
05:10 Beautrou finit par piquer la caisse
05:13 et l'hommel se pend.
05:15 Bref, l'expérience est un désastre.
05:18 Pascal se réfugie alors à Londres
05:21 où il devient un prédicateur illuminé,
05:23 tentant de convertir les foules à son idéal tolstoyen
05:27 avant de rentrer à Paris vendre sur les boulevards
05:29 une brochure utopiste qu'il a rédigée.
05:33 Mais petit à petit, il perd la foi
05:36 et se met à brûler les idées généreuses
05:38 qu'il avait adorées jadis.
05:40 Jusqu'à décider qu'il n'y a qu'une seule réalité qui compte,
05:44 la jouissance immédiate et son facteur, l'argent.
05:50 Il se promit d'appliquer toutes les énergies
05:52 sans scrupule d'un aventurier moderne
05:55 à s'amasser des biens terrestres,
05:57 une opulence globale, car, pensait-il,
06:00 la richesse ne peut être qu'une débauche,
06:03 sans réserve, une royale prodigalité.
06:07 Et le lecteur doit comprendre que ce vieux prophète de Sir Stevens
06:11 a décrit, 50 ans avant qu'il ne survienne,
06:14 l'itinéraire des 68 arts
06:17 qui, après avoir rêvé de changer le monde,
06:20 s'y sont allègrement vautrés.
06:22 [Générique]
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