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00:21 Tenu en suspicion par l'intelligentsia progressiste de son époque,
00:26 mis à l'index par le régime soviétique après la révolution de 1917,
00:31 Nikolai Semyonovich Leskov, né en 1831 et mort en 1895,
00:37 fait partie de ces écrivains pour qui la postérité n'a pas été très généreuse.
00:43 Depuis la chute de l'Union soviétique, ce géant des lettres a pourtant repris la place
00:47 qui était la sienne en Russie, au côté d'un Gogol, d'un Dostoyevski ou d'un Tolstoy,
00:53 tandis qu'en France, il est progressivement réédité.
00:57 Nul doute qu'il finira par rencontrer ses lecteurs parmi les amateurs de grande littérature.
01:04 Leskov est l'un des conteurs russes les plus originaux du XIXe siècle.
01:10 Doté d'une verve intarissable et d'une puissance d'évocation phénoménale,
01:14 il nous a légué un des panoramas les plus vivants de la Russie de son époque.
01:19 À 16 ans, l'adolescent entre au service de son oncle, intendant de vastes domaines.
01:24 Il sillonnera la Russie pendant 15 ans et engrangera la matière de son œuvre à venir.
01:30 Une grande chronique consacrée au peuple russe dans toutes ses composantes.
01:36 Ses personnages sont exaltés, anarchiques, contestataires jusqu'au boutiste,
01:41 mécontents de tous les ordres.
01:43 Ce sont des peintres d'icônes itinérants, des vieux croyants,
01:47 des Lady Macbeths au village, des vagabonds excentriques et superstitieux
01:51 qui s'épanchent, prient, tuent, se morfondent,
01:55 n'ont aucun amour propre, mais sont capables de compassion et même d'abnégation.
02:02 L'écrivain n'hésite pas à moquer la forfanterie russe,
02:05 comme dans Le Gaucher ou Un artisan bigleux.
02:08 Et Gaucher, donc, pour satisfaire le tsar Nicolas Ier et flatter l'orgueil national,
02:14 parvient à ferrer les pattes d'une puce mécanique en acier,
02:18 sans microscope et sans rien connaître des quatre règles de l'arithmétique.
02:23 Après quoi, il ira se saouler à la Russe, c'est-à-dire beaucoup et longtemps.
02:30 Avant d'écrire cette œuvre où se mêlent le grotesque et le grandiose,
02:33 Leskov avait commencé sa carrière d'écrivain avec deux romans plus politiques.
02:38 Sans Issue, édité sous le titre "Vers nulle part" par l'Âge d'Homme en 1998,
02:43 et "À couteau tiré", paru pour la toute première fois en France en 2017,
02:48 aux éditions des Cirthe.
02:50 Après avoir traversé la Russie de long en large,
02:52 Leskov s'est installé à 30 ans à Saint-Pétersbourg,
02:55 où il est devenu journaliste.
02:57 On est à l'époque des grandes réformes d'Alexandre II,
02:59 et la capitale est en ébullition.
03:01 Les philosophies européennes du doute ont engendré dans l'âme russe tourmentée
03:06 un radicalisme destructeur, le fameux nihilisme.
03:10 Révolutionnaires, socialistes, démocrates, matérialistes, scientistes,
03:14 adeptes du pessimisme de Schopenhauer ou du positivisme d'Auguste Comte,
03:19 tous se font les apôtres de la destruction universelle
03:23 réclamée par Erdsen et Bakounine,
03:27 laquelle débouchera 20 ans plus tard sur une série d'assassinats,
03:30 dont celle du Tsar.
03:32 C'est contre ce nihilisme que Leskov écrit son premier roman en 1864,
03:36 7 ans avant Dostoevsky,
03:38 qui répondra de son côté avec "Les démons",
03:41 que l'on a longtemps appelé "Les possédés".
03:44 En 1870, il réitère avec le monumental "À couteau tiré",
03:49 un roman de près de 1000 pages,
03:51 dans lequel il décrit une petite société provinciale
03:54 corrompue par des nihilistes de Pétersbourg.
03:58 Il y a le faible et pathétique Joseph Platonovich Vyslenev,
04:01 qui n'hésite pas à spolier et vendre sa propre sœur,
04:05 mariée à un riche commerçant dont elle prépare méthodiquement l'assassinat
04:08 pour s'emparer de son héritage.
04:11 Il y a surtout l'affairiste sans foi ni loi,
04:13 Pavel Nikolaïevich Gordanov, un homme cynique et amoral,
04:18 qui ne recule devant aucun crime et aucune bassesse
04:21 pour faire avancer ses affaires et satisfaire son plaisir.
04:26 C'est une spirale, que décrit Leskov,
04:28 dans laquelle le mal engendre le mal
04:31 et ne permet aucun retour en arrière.
04:33 À la fin, il ne reste plus que lui, brut, absurde.
04:38 Ayant légalement obtenu l'héritage,
04:40 la sœur de Vyslenev n'a plus aucune raison de faire tuer son mari.
04:43 Elle n'arrête pourtant pas la machination.
04:46 L'odeur de crime qui plane sur ce roman et le massacre final
04:50 ne laissent aucun doute sur la prémonition de Leskov.
04:54 La dernière phrase du roman,
04:55 "Tout cela n'est que le prologue à un cataclysme
04:59 qui surviendra inéluctablement",
05:01 annonce bien entendu la révolution de 1917.
05:06 Ces personnages qui se servent des institutions
05:08 comme tremplin à leur ambition personnelle,
05:11 cette inversion permanente des valeurs,
05:13 ce refus de tout héritage,
05:15 cette obsession pour les affaires et l'enrichissement,
05:17 ce narcissisme embrageux,
05:19 ce refus de distinguer le bien du mal,
05:22 cette fascination pour la canaille,
05:24 cette négation de toute solidarité entre les êtres,
05:28 cette société à couteau tiré
05:30 où les individus se livrent d'une guerre sans fin,
05:33 cette décomposition sociale, enfin,
05:35 ne peuvent que nous inviter à penser
05:37 que Leskov a vu beaucoup plus loin
05:39 que l'explosion révolutionnaire.
05:41 C'est bel et bien notre monde moderne
05:43 qu'il a entreaperçu dans la crise nihiliste des années 1860.
05:47 Un monde qui s'est renié en tout
05:49 et qui, depuis ce reniement, danse au bord de l'abîme.
05:53 Le temps de Leskov n'est pas encore venu.
05:56 Leskov est un écrivain de l'avenir, a dit Tolstoy à sa mort.
06:00 L'avenir est là, c'est notre présent,
06:04 et c'est bien celui que nous avait annoncé cet écrivain visionnaire.
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