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00:23 Les amateurs de romans noirs le tiennent en haute estime
00:26 et le considèrent comme un précurseur du néopolar,
00:29 ce courant apparu à la fin des années 70
00:32 qui fit prendre un tournant militant aux romans noirs français,
00:36 principalement dans le sens du gauchisme.
00:40 Jean Amila est l'auteur d'une vingtaine de romans à la série noire,
00:43 dont "Jusqu'à plus soif" en 1962, "La lune d'Omaha" en 1964
00:48 ou "Le boucher des hurlus" en 1982,
00:51 qui sont des petits bijoux en la matière.
00:54 Cultivant des opinions anarchistes,
00:57 il a en effet politisé le roman noir dès les années 50,
01:01 mais à la différence d'un Jean-Patrick Manchette,
01:04 l'un des instigateurs du néopolar,
01:06 il a su créer une langue à lui,
01:09 qui semble d'ailleurs avoir jailli de nulle part
01:12 et ne s'est pas contenté de singer Dachiel Hamet ou Raymond Chandelier.
01:19 Mais sa production à la série noire en est venue à occulter
01:21 la première partie de son œuvre,
01:23 celle publiée sous son vrai nom,
01:26 que les éditions Joël Lossfeld ont entrepris de rééditer depuis quelques années
01:31 et qui vaut largement la deuxième.
01:35 Car avant Jean Amila, il y a en effet Jean Mekert,
01:39 né en 1910 dans le 10e arrondissement de Paris,
01:42 dans une famille de prolétaires.
01:46 Dans certaines biographies, on lit encore que son père, anarchiste lui aussi,
01:50 fut parti des fusillés pour l'exemple de 1917,
01:53 ce qui aurait nourri la haine de l'armée du fils.
01:59 Il semble pourtant acquis que son père a déserté et abandonné son foyer
02:04 et que sa mère inventa le mensonge pour éviter le déshonneur.
02:09 Il n'en reste pas moins qu'elle supporta mal le choc
02:11 et fut internée en asile psychiatrique,
02:14 le fils placé en orphelinat.
02:18 Le jeune Mekert devint apprenti à 13 ans,
02:20 puis employé de banque durant la crise,
02:23 salarié d'un garage ensuite.
02:26 Mobilisé en 1939, il se retrouva interné en Suisse
02:29 avec son unité au terme de la Drôle de guerre,
02:32 expérience qu'il racontera dans La marche au canon,
02:35 un inédit publié par Joel Lossfeld en 2005.
02:41 C'est lors de ses vacances forcées qu'il écrivit son premier livre,
02:45 Les coups, avant de l'envoyer à Gallimard.
02:49 Raymond Queneau, qui était lecteur, en fut émerveillé
02:52 et le livre parut en 1941,
02:54 salué notamment par André Gide et Roger Martin Dugar.
03:00 Très pessimiste, le roman met en scène un manœuvre
03:02 et son épouse, comptable, dont la difficulté à communiquer
03:06 va engendrer la violence et les coups.
03:11 Au-delà de la description d'un amour en miettes,
03:13 Mekert confronte deux milieux sociaux et leur psychologie.
03:17 Celui des ouvriers, fiers de leur appartenance au prolétariat,
03:21 et celui des employés du bureau,
03:23 qui singent les manières de la petite bourgeoisie
03:26 par désir de s'élever dans la hiérarchie sociale.
03:30 On trouve dans ce premier roman les thèmes récurrents de l'écrivain.
03:34 L'incommunicabilité entre les êtres, la solitude, l'échec
03:38 et la révolte qui finit par en découler.
03:43 Mekert, qui au retour de Suisse avait trouvé un emploi de bureau
03:46 à la mairie du 20ème arrondissement,
03:48 en démissionne pour vivre de sa plume.
03:51 Suivront "L'homme au marteau" et "La lucarne",
03:54 deux romans étouffants dans la lignée du premier,
03:57 explorant le vide intérieur et l'ennui d'un employé de bureau
04:01 et la honte d'un chômeur seul et incompris.
04:06 Mais en 1947, l'écrivain délaisse la ville
04:09 et ses personnages écrasés par la médiocrité
04:11 et prend une nouvelle voie avec "Nous avons les mains rouges"
04:16 qui annonce les meilleurs romans noirs.
04:19 L'histoire est celle de Laurent Lavalette,
04:21 un jeune homme de 24 ans qui, à peine sorti de prison
04:24 pour un meurtre en légitime défense,
04:26 est embauché dans la scierie de M. De Sarto,
04:28 près d'Entrevaux, dans les Basse-Alpes,
04:30 aujourd'hui les Alpes de Haute-Provence.
04:33 Nous sommes en 1946 et l'homme a dirigé un maquis pendant la guerre.
04:39 La paix revenu, la plupart des maquisards
04:40 qui se sont salis les mains pour la bonne cause
04:43 n'entendent pas rendre les armes
04:45 avant d'avoir vu la révolution triompher.
04:48 Ils continuent ainsi leur œuvre d'épuration sauvage
04:51 et se transforment peu à peu en bandits.
04:55 La force du roman est d'être raconté du point de vue de Laurent,
04:59 un titi parisien qui déteste les ploucs,
05:02 ne pense qu'à la bagatelle
05:03 et considère la petite compagnie comme légèrement givrée
05:07 avant de s'apercevoir que les discours radicaux
05:10 sont suivis d'actes effrayants
05:12 et de se faire entraîner à son tour dans le carnage.
05:17 L'une des filles de Dessartaux, âgée de 20 ans,
05:19 annonce avec un quart de siècle
05:22 le fanatisme idéologique qui conduira à l'action directe.
05:26 Étouffée par la haine,
05:28 desséchée par la soif de pureté,
05:30 comme elle l'avoue elle-même,
05:31 la jeune fille en vient à admirer les SS qu'elle a combattues.
05:37 C'est donc sans complaisance que Meckert
05:39 dresse le tableau tragique de ces soldats perdus de la Résistance,
05:42 sujet très peu traité dans la littérature,
05:45 dont il donne une évocation sombre et violente.
05:50 C'est après avoir lu ce superbe roman
05:51 que Marcel Duhamel contactera l'auteur
05:54 pour le lancer dans sa seconde carrière.
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