00:00 [Générique]
00:22 Miloš Cernianski est né en 1893 à Xongrade, en Vojvodine,
00:28 dans la minorité serbe de cette petite ville de l'Empire Austro-Hongrois,
00:32 qui se trouve aujourd'hui en Hongrie.
00:34 Au lendemain de la guerre, il s'installe à Belgrade
00:37 et s'affirme très vite comme l'un des chefs de file des modernistes yougoslaves.
00:41 En 1929, il fait paraître le premier volet de Migration,
00:45 un roman consacré à la diaspora serbe dans la monarchie austro-hongroise au XVIIIe siècle,
00:50 qui ne sera achevé qu'en 1962.
00:53 En parallèle, il rejoint le corps diplomatique du royaume de Yougoslavie
00:59 avant d'être affecté en Allemagne de 1935 à 1938,
01:02 puis en Italie de 1939 à 1941.
01:07 À cette date, il rejoint son gouvernement réfugié à Londres
01:11 sans savoir qu'il restera exilé dans cette ville près de 25 ans.
01:15 La Yougoslavie communiste qui se met en place en 1945
01:19 le déclare en effet "persona non grata" et met son œuvre à l'index.
01:24 Pour survivre, Ternianski est contraint d'accepter des petits boulots.
01:29 Il achève la deuxième partie de Migration et publie la même année "Lamento pour Belgrade",
01:34 un long chant d'amour extatique adressé à la capitale serbe depuis son exil londonien.
01:40 Réhabilité par le régime, il rentre enfin à Belgrade en 1965, accueilli dans la gloire.
01:46 Puisant dans sa longue et douloureuse expérience de l'exil,
01:51 c'est alors qu'il écrit "Le roman de Londres", paru en 1971,
01:56 traduit en 1992 par les éditions de l'Âge d'homme
02:00 et réédité par les éditions Noir sur Blanc il y a deux ans.
02:04 C'est un roman lyrique et tragique, d'un rythme lent et envoûtant,
02:09 servi par une langue obsessionnelle qui multiplie les répétitions,
02:13 semble tourner sur elle-même, revient sans cesse à ses idées fixes,
02:17 celles du héros en l'occurrence, qui lui aussi tourne en rond dans son malheur.
02:23 Ce héros, c'est le prince russe Nikolai Rodionovitch Repnin,
02:28 un ancien officier tsariste attaché à l'état-major de Denikin,
02:32 cultivé et polyglotte, âgé de 53 ans en 1946.
02:38 Après la défaite de la dernière armée blanche commandée par le général Wrangel en novembre 1920,
02:43 il a fui la Russie par la Crimée avec 150 000 civils et militaires.
02:48 À Kerch, il a rencontré Nadia, la jeune fille d'une princesse et d'un général de 10 ans sa cadette,
02:54 avec qui il s'est marié peu de temps après en Grèce.
02:58 Le couple a erré 20 ans en Europe, d'une capitale à l'autre,
03:01 avant de rejoindre Londres en 1941, en plein bombardement,
03:05 où Repnin trouve un emploi de professeur d'équitation dans la banlieue de Mill Hill.
03:12 C'est là qu'à l'hiver 1946 commence le roman.
03:15 Le prince a perdu son emploi depuis un an,
03:18 sa femme façonne des poupées en chiffon qu'elle essaye de vendre à Londres,
03:22 ils se débattent avec la misère.
03:26 Nadia est belle, intelligente, gaie, pleine d'espoir malgré leur situation déplorable.
03:31 Lui est fière et hautain, obsédé par ce que penseraient ses ancêtres de sa déchéance,
03:36 hanté par le suicide.
03:39 Il est prêt à exécuter tous les travaux, même les plus humiliants,
03:43 et ne comprend pas pourquoi on ne lui donne pas de travail,
03:45 lui qui appartient à un peuple qui a combattu aux côtés de la Grande-Bretagne.
03:51 Fils d'un député libéral anglophile de la Douma, il en vient à haïr les Anglais,
03:55 et surtout Londres, cette immense fourmilière
03:57 qui vomit au quotidien des centaines de milliers d'individus
04:01 de ses bouches de métro en le laissant, lui, sur le carreau.
04:07 L'aristocrate russe que demeure Reitnin n'a que mépris
04:10 pour cette immense compagnie d'assurance qu'est l'Angleterre.
04:13 Il découvre l'individualisme, l'égoïsme, l'indifférence courtoise,
04:18 les fausses promesses, sans parler des progrès sociaux,
04:22 de l'élevage industriel et du salariat qui le laissent dubitatif.
04:27 Il découvre surtout la classe moyenne, sa veulerie et son sentimentalisme,
04:31 et la liberté sexuelle que sont en train de conquérir les femmes,
04:34 licences qui l'épouvantent et le fascinent.
04:39 Sa hantise est que sa femme finisse sa vie en clocharde.
04:43 Il réussit ainsi à la convaincre de rejoindre une tente en Amérique,
04:46 avec la promesse de l'y rejoindre plus tard, ce qui bien sûr entraînera sa chute.
04:52 Reitnin met fin à toute vie sociale, erre dans la ville en s'héloquant
04:56 avec les statues qu'il croise, notamment celle de Napoléon qu'il hait.
05:00 Il consulte tous les soirs son album de photos de Saint-Pétersbourg,
05:04 ce qui lui brise le cœur chaque fois un peu plus.
05:08 Cet ancien Juncker a tout perdu, ses palais de Saint-Pétersbourg
05:11 et le village que lui avait offert sa mère à sa majorité.
05:14 Il ne regrette pourtant pas son destin absurde,
05:17 finit par accepter ce qu'il est devenu.
05:20 Il s'oppose au comité des émigrés russes tsaristes qui veulent continuer
05:23 la lutte contre l'URSS pour faire renaître la vieille Russie qu'il sait morte à jamais.
05:29 Lui au contraire finit par admirer l'armée rouge qui s'est couverte de gloire
05:33 pendant la guerre, ce qui provoque la fureur des tsaristes
05:36 et les accusations de bolchevisme.
05:39 Baloté par le hasard, le prince s'est retrouvé dans le camp des vaincus
05:43 par fidélité à la Russie et découvre que cette fidélité transcende les régimes.
05:48 Tragédie dans la tragédie.
05:52 Sur une photo d'un défilé de l'armée rouge, il constate que les soldats
05:56 ont le même pas que celui de l'armée dans laquelle il a servi
05:59 et cette découverte le bouleverse.
06:02 Envoûté, Repnien s'arrête net et passe la main sur son front
06:07 comme s'il chassait un papillon de nuit qui tournoie autour de sa tête.
06:11 Il sonne dans la rue. Il entend cependant un rire.
06:14 Il l'entend distinctement et il reprend sa marche, toujours plus ferme,
06:17 toujours plus rageur.
06:19 Comme si quelqu'un marchait vraiment à ses côtés ou devant lui,
06:22 son pas involontairement se fit plus sûr, plus cadencé
06:26 et il croit entendre crier, crier une multitude dans son dos.
06:29 Et il marche, marche d'un pas assuré, même les morts, sur un ancien ordre russe.
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