00:00 [Musique]
00:22 Rédacteur en chef du journal collaborationniste "Je suis partout",
00:26 condamné à mort pour intelligence avec l'ennemi et fusillé le 6 février 1945,
00:32 Robert Braziac est un fantôme qui hante les lettres françaises.
00:38 La haine qu'il suscite est toujours aussi farouche,
00:41 empêchant toute lecture sereine de son œuvre.
00:45 Admirez ses livres, faites de vous un salaud.
00:50 On parvient, chez un Louis Ferdinand Céline, à distinguer l'homme et l'œuvre,
00:54 le premier étant unanimement condamné et le second unanimement loué.
01:00 Mais rien de tel chez Braziac, dont les lecteurs rasent les murs avec un air coupable.
01:08 Décider d'en parler malgré tout ne relève pourtant d'aucun désir de provocation,
01:12 mais du sentiment que l'écrivain a payé assez cher ses prises de position,
01:18 que celles-ci ont eu lieu il y a bien longtemps,
01:20 et qu'il est aujourd'hui temps de redécouvrir un immense romancier.
01:26 C'était le sens de "Sept nuances de gris",
01:28 un bel essai écrit par François Jonquière il y a quelques années,
01:32 dans lequel cet avocat prenait intelligemment la défense de l'écrivain,
01:36 avant d'en appeler au pardon.
01:40 Il y a bien sûr "Notre avant-guerre", ses mémoires rédigées à 30 ans,
01:43 sur le modèle de "Notre jeunesse" de Peggy,
01:46 où Braziac évoque avec nostalgie ses souvenirs de la rue Dulme,
01:50 ses amitiés, la vie littéraire et intellectuelle française,
01:54 son engagement dans l'action française et sa découverte du fascisme,
01:58 pour lequel il prendra fait et cause après le 6 février 1934.
02:04 Paru en 1939, le livre sera complété par le journal d'un homme occupé,
02:09 interrompu par le peloton d'exécution et publié en 1955.
02:16 Mais auparavant, Braziac avait écrit trois romans,
02:20 "Le voleur d'étincelles" en 1932, "L'enfant de la nuit" en 1934
02:25 et "Le marchand d'oiseaux" en 1936.
02:29 Trois romans magnifiques, dans lesquels se faisait sentir
02:33 l'influence réaliste du roman populiste des années 30,
02:36 mais un réalisme transfiguré par la fantaisie,
02:40 parfois même par l'étrange, et que hante le fatalisme social.
02:47 "L'enfant de la nuit" met en scène un certain Robert B,
02:51 le narrateur, un jeune architecte d'intérieur,
02:53 habitant le quartier de Vaugirard,
02:55 un vieux quartier ouvrier et noble, nous dit Braziac,
02:59 qui ressemble à la province.
03:01 Pour tromper sa solitude, il va consulter une cartomancienne,
03:04 Madame Pluche, plus pour y observer la clientèle
03:08 qui tire réconfort de ses séances divinatoires
03:11 que pour connaître son avenir.
03:14 Celle-ci va le mettre en rapport avec des personnages du quartier,
03:17 M. Olivier, le bibliothécaire, le cordonnier poète juste contre-moulin
03:22 qui regrette la belle ouvrage d'antan,
03:24 fustige la mauvaise qualité des produits de l'âge industriel
03:27 et rappelle le socialiste conservateur anglais William Morris.
03:33 Parmi ces personnages, il y a aussi un petit joueur d'échecs muets
03:36 et surtout la petite Anne, l'héroïne du roman.
03:40 Recueillie par Madame Pluche, issue d'un milieu misérable,
03:44 elle est sans grâce, une douce petite fille, sans beauté,
03:48 sans intelligence peut-être, comme il y en a tant,
03:50 écrit Braziac.
03:52 Le narrateur la prend en pitié et la sort dans Paris.
03:55 Mais bientôt, l'adolescente rencontre Pauline Garouste
03:58 qui a une mauvaise influence sur elle,
04:00 si bien que la bande d'amis décide de monter un stratagème
04:04 pour l'éloigner.
04:06 Hélas, comme le dit Horace, cité par Braziac,
04:10 chercher le bonheur d'un être humain en dehors de sa destinée
04:15 est voué à l'échec.
04:18 Par la sensibilité à la condition féminine de son époque,
04:21 par la douceur franciscaine avec laquelle il décrit les petites gens,
04:25 pour reprendre l'expression de Maurice Bardèche,
04:28 ce roman triste et envoûtant adapte la tragédie au temps démocratique,
04:33 une aventure a priori banale
04:35 que la singularité des êtres finit par rendre grandiose.
04:39 Sous-titrage Société Radio-Canada
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