00:00 [Générique]
00:23 Si elle est aujourd'hui décriée,
00:25 l'éducation sévère de Naguère n'avait pas que des défauts.
00:29 Mais elle pouvait aussi braquer des fortes têtes et en faire des révoltés.
00:35 C'est le cas d'Oscar Wörle, un écrivain alsacien de langue allemande,
00:40 que la Nuit Bleue, une maison d'édition alsacienne elle aussi,
00:44 a eu la bonne idée de rééditer il y a quelques années.
00:47 Aîné de cinq enfants, là des coûts reçus de son père et de ses professeurs,
00:52 l'adolescent quitte le foyer familial de Saint-Louis, à la frontière suisse,
00:57 et le destin d'instituteur qui lui était réservé pour devenir vagabond.
01:03 Il traverse la France et l'Italie, s'engage dans la Légion étrangère pour ne pas crever de faim,
01:09 combat en Algérie avant de déserter et de rentrer chez lui, tel l'enfant prodigue.
01:16 C'est cette aventure qu'il raconte dans "Baldamus ou le diable trousse",
01:21 son premier roman autobiographique publié en 1913.
01:27 Le livre rencontre un énorme succès en Allemagne,
01:30 avant de sombrer dans l'oubli après la Seconde Guerre mondiale
01:34 et d'être timidement réédité à Karlsruhe en 1992.
01:41 Le XXe siècle a vu se multiplier en littérature les personnages dégarrés,
01:45 les déracinés balottés par les événements.
01:48 En la matière, Verleu fait figure de précurseur,
01:51 avant le Knut Hamsun de Vagabond, 1927,
01:54 avant Beethoven et son Vaisseau des morts, qui date de 1926,
01:59 avant Jacques Kerouac, bien sûr, le clochard céleste,
02:02 trouvant sur la route quatre décennies plus tard l'accomplissement de soi.
02:07 Et que dire du cousinage entre Baldamus, le narrateur de Verleu,
02:12 et Bardamu, celui du "Voyage au bout de la nuit" de Céline ?
02:16 Il est pour le moins troublant, d'autant que Verleu possède lui aussi
02:20 une langue truculente, faite d'oralité, d'argot et de parlé populaire.
02:26 Mais si Céline puisait dans le langage faubourrien,
02:29 Verleu, lui, fait son marché dans le dialecte alsacien du Sungo,
02:33 cette langue de paysans concrète et imagée,
02:37 parfois grossière, toujours vivante et drôle.
02:42 Avec ses cheveux longs et son violon dont il joue en cheminant sur les routes,
02:46 Baldamus a tout du vendeur allemand de l'époque romantique,
02:50 celui qui dort à la belle étoile sur une meule de foin
02:53 et compose des poèmes au petit matin.
02:57 Sauf que chez lui, le réalisme a remplacé le romantisme.
03:00 Et plutôt que de contempler les étoiles, son anti-héros se débat avec les poux
03:05 et les puces attrapées dans les refuges pour clochards.
03:09 Il lutte contre le froid, la pluie et la faim,
03:12 sans compter les vols dont il est victime de la part des autres trimardeurs
03:16 et le matraquage des gendarmes.
03:19 L'idéalisme allemand en prend un sacré coup.
03:23 Mais ce qui fâche le plus Baldamus,
03:25 ce n'est pas d'être rossé par les autochtones lorsqu'il tente de voler une pomme,
03:29 cela il le comprend, c'est la bureaucratie naissante,
03:32 le royaume de la paprasserie et l'exigence qui lui est faite sans cesse de présenter ses papiers.
03:40 Une contrainte qui ne choque plus personne aujourd'hui,
03:42 mais qui à l'époque était encore capable d'insupporter un aristocrate de la cloche,
03:47 digne héritier de la liberté médiévale.
03:51 Du sud de l'Alsace à Naples, en passant par Paris, Marseille, Nice, Gênes et Rome,
03:55 le périple de Baldamus se fait à pied, en compagnie de cheminots de passage,
04:00 ses frères du soleil, qui sont des professionnels du vagabondage,
04:04 possédant un savoir-faire, des règles et une morale.
04:08 Cela nous vaut une savoureuse galerie de portraits
04:11 qui font peu à peu surgir un monde mystérieux
04:13 dont l'histoire et la littérature ont très peu parlé,
04:16 pour la simple raison qu'il n'a laissé aucune trace.
04:20 Ses trimarères dans une Europe sous tension qui se prépare à l'affrontement.
04:25 Baldamus est fasciné par la ville lumière,
04:27 mais il est étonné par l'ambiance électrique qui y règne.
04:31 Les Français veulent leur revanche avec son pays, ça ne fait aucun doute.
04:35 Lorsqu'avec son comparse du moment
04:38 où il commet l'erreur de parler allemand sur les grands boulevards,
04:42 la foule se fait aussitôt menaçante.
04:45 Plus tôt, sur la route, un soldat français,
04:47 apprenant que le vagabond est alsacien,
04:49 le considère amicalement comme un compatriote.
04:52 Et l'on réalise alors que le malaise du rattachement de l'Alsace à la France
04:55 quelques années plus tard se trouve en germe dans ce roman.
05:00 Car Baldamus et Verleu avec lui sont Allemands de langue et de culture,
05:04 complètement Allemands.
05:06 Lorsque les Français découvriront le poteau rose en 1918,
05:09 quand ils réaliseront qu'en dehors de la grande bourgeoisie,
05:11 personne ne parle le français en Alsace,
05:14 quand ils comprendront que les Alsaciens
05:15 entendent conserver leurs spécificités linguistiques et culturelles,
05:19 le sentiment anti-bosh se tournera parfois contre les indigènes
05:24 qu'ils tenteront de franciser brutalement.
05:26 Mais ceci est une autre histoire.
05:28 Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org
05:31 Sous-titrage Société Radio-Canada
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