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  • il y a 10 heures
Le capitaine Nicolas Brault, auteur de "Donner l'ordre ne suffit pas" (éditions Michel Lafon) sera l’invité du Grand Portrait de Sonia Devillers. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-mercredi-27-mai-2026-4153459

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Transcription
00:00Nicolas Brault, 33 ans, capitaine, ancien commandant des troupes de montagne dans la Légion étrangère,
00:07militaire sous contrat pendant 10 ans, a quitté les armes, mais pas l'armée.
00:10Son podcast, Quartier Libre, devient une vitrine parlante pour cette grande muette
00:15qui, dans tous les pays d'Europe, veut convaincre les jeunes de s'engager.
00:19Engagement, obéissance, commandement, les thèmes de prédilection du capitaine Brault.
00:25Il essaime sur les réseaux sociaux et ce faisant repense la notion même d'autorité.
00:30Qu'est-ce qu'un bon chef ? Qu'est-ce qu'un meneur ? Qu'est-ce qu'un
00:32leader ? Qu'est-ce qu'un boss ? Qu'est-ce qu'un patron ?
00:35Commander n'est pas ordonné, affirme Nicolas Brault. Mais alors, c'est quoi ? Portrait numéro 147.
00:44Bonjour mon capitaine. Bonjour.
00:46Bonjour Nicolas Brault. Donner l'ordre ne suffit pas aux sources du commandement.
00:50C'est ce livre qui paraît chez Michel Laffont et qui est en train de faire un carton en librairie.
00:55Je l'ai dit, vous êtes en train de sortir de ces dix ans de contrat dans l'armée.
01:00Vous avez vécu un premier défilé de la Légion très particulier, c'est-à-dire sur le côté, c'est
01:07ça ?
01:07Sur le banc de touche, oui.
01:08Sur le banc de touche, ça fait un pincement ?
01:11Ça fait un pincement et en même temps, on se rend compte de choses qu'on ne peut pas réaliser
01:14quand on est soi-même dans la troupe.
01:16J'en parle dans le livre. Le fait que le chef n'ouvre pas le défilé, il n'est pas
01:20en premier.
01:21Il met devant lui ce qu'on appelle les pionniers.
01:23Et je trouve qu'il y a derrière peut-être aussi un modèle de société, celle qui met en avant,
01:28celle qui met au tout premier rang,
01:29les hommes et les femmes qui prennent le plus de risques pour les autres.
01:32Mais vos premières expériences dans l'armée ne sont pas extraordinairement enthousiasmantes ni extraordinairement positives.
01:39Vous décrivez une chambre de caserne avec des bidasses persuadées qu'ils vont devenir Rambo,
01:45où l'humanité se divise en deux catégories, les forts, les faibles.
01:50Ça vous fait penser à toutes vos rentrées d'école ratées, de la maternelle au lycée.
01:54D'ailleurs, pourquoi elles étaient toutes ratées ces rentrées d'école ?
01:57Elles n'étaient peut-être pas toutes ratées, mais c'est vrai que c'est un moment comme pour tout
02:00le monde,
02:00à un moment, j'imagine, de stress. C'est encore plus vrai quand on s'engage dans l'armée.
02:04En effet, moi, ma première expérience militaire, c'était une préparation militaire et qui s'est passée très mal
02:09parce que je n'avais pas la bonne condition physique. Je pense que j'étais trop jeune aussi, j'avais
02:1221 ans.
02:13À mon avis, il y a un temps pour tout. C'est aussi la raison pour laquelle je pense que
02:16les armées aujourd'hui
02:17ne recréent pas un service militaire obligatoire pour tous à l'ancienne,
02:21mais créent plutôt le service national pour avoir des volontaires,
02:23pour que ces hommes et ces femmes qui s'engagent, ces jeunes adultes, ce soit le bon moment.
02:28Pour moi, 21 ans, ce n'était pas le bon moment.
02:29Donc, il fallait un peu plus de maturité.
02:31J'avais besoin de plus de maturité et c'est en effet à 25 ans que je me suis engagé.
02:34Et là, ça a commencé à fonctionner pour moi.
02:38Pourquoi devenir prof ?
02:40Moi, c'était mon rêve depuis toujours.
02:41Après toutes ces rentrées d'école ratées, de la maternelle au lycée.
02:45C'était mon rêve depuis toujours.
02:48Ma mère enseigne le solfège à des petits dans un conservatoire municipal.
02:52Je pense qu'elle m'a transmis cette passion de transmettre.
02:56Et puis, je voulais devenir prof d'histoire.
02:59Et c'est ce que j'ai fait en rejoignant un collège du 9-3 à Saint-Denis.
03:03D'ailleurs, je salue mes anciens élèves s'ils se souviennent de moi.
03:06C'est sûr qu'ils se souviennent de vous.
03:07Ça veut dire que vous n'êtes pas fils de militaire ?
03:10Pas du tout.
03:10Vous êtes ce qu'on appelle dans Harry Potter un moldu.
03:13Oui, exactement.
03:14Puisque vous filez la métaphore à Harry Potter du début, à la fin du livre.
03:32On n'a pas besoin de faire Saint-Cyr, dites-vous, Nicolas Brault, pour devenir un chef.
03:48On n'a pas besoin de faire Saint-Cyr.
03:49Si c'était le cas, les armées auraient un problème.
03:52Parce qu'on a des militaires du rang, des sous-officiers qui commandent.
03:55Dans l'armée, tout le monde commande.
03:57Du chef de chambre jusqu'au chef d'armée.
04:00Là, vous venez d'entendre dans le champ du caporal au colomb, du légionnaire au colomb, au colonel.
04:04Tout le monde commande.
04:05Et on apprend parfois grâce au rang, grâce à des sous-officiers.
04:11Moi, j'ai eu un adjoint qui était un sous-officier.
04:13C'est lui quasiment qui m'a tout appris.
04:14Mais c'est vrai qu'à Saint-Cyr, à ce qu'on appelle la grande école du commandement,
04:17là, on apprend la tactique.
04:19On apprend cet art d'être chef, d'emmener fédérer des collectifs.
04:22Et c'est ça que j'ai voulu partager aux Français.
04:24Parce que je crois que, et c'est ce qui est dans le livre Donner l'ordre ne suffit pas,
04:27je pense qu'il y a intérêt à aller voir ce qui se passe depuis 1500 ans dans les armées.
04:31L'armée française qui a appris, à travers ses humiliations et ses gloires, ses triomphes et ses défaites,
04:36à emmener fédérer ces collectifs.
04:38À un moment où, plus que jamais en France, on a besoin de réapprendre à travailler ensemble.
04:41Sauf que quand on arrive à Saint-Cyr, quand on est de votre génération,
04:45on a l'impression d'être à Poudlard, comme dans Harry Potter.
04:48Et donc, c'est très, très drôle la description que vous faites de Saint-Cyr.
04:52Vous savez quel est le cours, le premier cours qu'on reçoit à Saint-Cyr,
04:57qui est le même qu'on reçoit à Poudlard ?
04:59Non.
04:59On apprend à se servir d'un ballet.
05:00C'est-à-dire ?
05:01Et bien, quand on est à Poudlard, on apprend à voler sur son ballet.
05:05Quand on est à Saint-Cyr, la première chose qu'on nous remet, c'est une serpillère, une éponge, un
05:09ballet.
05:09Ah oui, c'est la corvée de chiottes.
05:10Et on fait les corvées de chiottes, oui.
05:12D'accord.
05:12Pour rappeler qu'avant d'apprendre à commander, on apprend à oublier.
05:15En attendant, à Saint-Cyr, il y a quatre maisons, comme à Poudlard.
05:19Et ce qui est intéressant, c'est qu'il y a quand même une maison qui est la maison reine,
05:25la maison de ceux qui ont réussi le concours extérieur, ce qui n'est pas votre cas.
05:29Non.
05:30Et c'est aussi là où on retrouve tous les fils d'eux.
05:33C'est-à-dire qu'il y a quand même des grandes familles dans l'armée.
05:37Il y a les descendants de généraux, il y a les descendants de colonels, il y a les descendants de
05:41ministres.
05:42Et si, il y a une forme d'aristocratie, il y a une forme d'élite dans l'armée.
05:45Alors, je dirais comme dans tout métier.
05:48Et au début, ça me piquait un peu, je dois le dire, venant pas du tout de ce Sénat,
05:53qu'on se rend compte qu'on a un peu un retard aussi culturel.
05:55On a du mal à s'y faire.
05:57On n'a pas les codes.
05:59Maintenant, je me suis apaisé avec ça.
06:01Je me suis rendu compte aussi, c'est peut-être un peu indicible,
06:05c'est un sujet difficile en société,
06:06mais il y a peut-être aussi des métiers dont il est important d'hériter.
06:11J'espère ne pas trop choquer avec cette phrase.
06:14Mais par exemple, quand on pense à des agriculteurs,
06:16c'est bon aussi d'hériter d'un savoir-faire, d'une connaissance d'une terre.
06:21Si je devais réapprendre en tant qu'agriculteur la connaissance de ma terre,
06:25parcelle par parcelle, où est-ce que ça pousse bien, où est-ce que ça pousse moins bien.
06:27Alors, est-ce que vous nous parlez d'héritage ou est-ce que vous nous parlez de transmission ?
06:31Voilà, c'est de l'héritage de la transmission.
06:32Donc, finalement, maintenant, au début, c'est vrai que ça me piquait,
06:35mais ça me choque beaucoup moins de comprendre qu'on a aussi besoin de familles
06:38qui se transmettent des savoir-faire de père en fils, de mère en fille.
06:41J'aimerais bien que vous parliez, Nicolas Brault, de cette remise du sabre.
06:44Parce que c'est un moment important et c'est un moment qui s'inscrit aussi dans notre histoire collective.
06:50parce qu'en 2015, la France bascule.
06:54La remise du sabre, c'est une cérémonie qu'on appelle le Grand Soir,
06:56qui est le moment solennel dans lequel un officier rentre dans le corps des officiers.
07:03Il est adoubé selon un rite millénaire, qui est celui de la chevalerie d'Occident.
07:07On lui pose l'épée sur l'épaule gauche, sur l'épaule droite, et ainsi il devient officier.
07:11Et le jour de ma remise de sabre, c'était le 14 novembre 2015, donc le lendemain des attentats.
07:20Et je me souviendrai toute ma vie de cette nuit, des attentats du Bataclan.
07:23Il était 22h, je pense.
07:24J'étais en train de repasser ma chemise,
07:27y faire les beaux plis pour porter le bel uniforme qui serait le nôtre le lendemain matin,
07:31le lendemain soir, pardon.
07:32Et on reçoit, comme vous, comme tout le monde, ces premières notifications.
07:36Et on bascule dans ce tunnel des éditions spéciales,
07:39parce que des terroristes sont en train de massacrer le Bataclan.
07:42Et donc on s'est retrouvé dans la même chambre à écouter ces éditions spéciales,
07:46cette veillée d'armes, qui est exactement celle que vivaient finalement les chevaliers,
07:52une nuit de prière, de discussion, de conscientisation de la force,
07:57de cet engagement qui va être le nôtre.
07:59Et on s'est retrouvé le lendemain soir sur cette place d'armes,
08:02où j'ai entendu une Marseillaise chantée par nos proches,
08:05par nos familles qui étaient venues pour l'occasion.
08:07Une Marseillaise qui a été peut-être la première que j'entendais comme ça,
08:12et j'espère la dernière.
08:13Et c'est à ce moment, quand on nous a dit
08:15« A genoux les hommes, debout les officiers »,
08:17que j'ai senti que ce n'était pas juste une expérience,
08:20ça allait être une partie de ma vie.
08:21Et pourtant, vous tenez des propos qui sont assez étonnants.
08:27C'est-à-dire, vous dites, des jeunes qui arrivent dans l'armée,
08:29ils sont en quête de sens.
08:31Oui.
08:31Et c'est un problème.
08:33Oui.
08:34C'est une erreur.
08:35Je me méfie de cette quête de sens,
08:39et ce sens qui devient un peu l'alpha et l'oméga du commandement.
08:42Je crois que, d'abord, on n'a pas besoin de sens.
08:45Quand on est un jeune adulte, on a surtout besoin d'abord d'un cadre.
08:49Beaucoup de jeunes qui viennent chez nous,
08:50viennent chercher cette limite gauche et cette limite droite,
08:53à l'intérieur desquelles on peut s'exprimer,
08:55on peut être libre, on peut faire preuve de créativité,
08:57mais il faut forcément, en fait, comme un cadre,
08:59comme le cadre d'une peinture.
09:01Et c'est ça qu'on trouve dans les armées.
09:03Pour beaucoup de jeunes, on trouve ces cadres qui nous apportent un cadre.
09:05S'engager, c'est être capable de faire un premier pas
09:08sans se poser de questions ?
09:10Je crois qu'à un moment, il faut être capable d'appartenir à un collectif.
09:13C'est le philosophe Jean Kélévitch, que je cite d'ailleurs dans le livre,
09:16que j'aime beaucoup, qui dit qu'on ne s'engage pas, on est engagé.
09:20On est engagé par une histoire.
09:22Je l'ai vu chez des légionnaires, d'anciens officiers de l'armée rouge
09:25qui ont quitté l'armée russe parce qu'ils ne voulaient pas combattre leurs frères slaves.
09:30On le vit aussi, par exemple, la Génération Climat.
09:32Je pense que les jeunes qui s'engagent dans la lutte contre le réchauffement climatique,
09:36ce n'est pas qu'ils s'engagent, c'est qu'ils se sentent engagés.
09:39Ils refusent de se désolidariser d'un avenir collectif.
09:42Et donc, en effet, à un moment, je pense qu'il faut être capable,
09:46en tant qu'individu, de se dire, si je veux avoir un poids,
09:49il faut appartenir à un collectif et donc, il faut pouvoir s'engager.
09:52Et ça, ça exige à un moment de mettre derrière soi,
09:56peut-être sa propre philosophie, son propre sens,
10:00pour être autour d'un projet commun.
10:01Parce que vous, par exemple, vous dites, une des choses les plus difficiles,
10:05humiliantes, consternantes, c'est difficile à comprendre quand on commence,
10:08c'est marcher au pas, tout simplement marcher au pas.
10:10Oui, vous avez eu du mal.
10:11Ça, c'était très, très, très dur pour moi.
10:13Et j'en ai appris, finalement, les mérites.
10:15Marcher au pas, c'est aussi, d'abord, mettre de côté sa créativité
10:20qui peut nous dominer.
10:21Et apprendre que la discipline, c'est une manière de libérer sa créativité.
10:25Apprendre à être en groupe, c'est une manière d'avoir plus de pouvoir d'action.
10:29Apprendre à marcher au pas, c'est aussi être capable de se mettre en marche,
10:32ensemble, avec un collectif.
10:34La Légion marche vers le fond, en chantant, nous suivons.
10:45Héritier de ces traditions, nous sommes avec elle.
10:54Nous sommes les hommes des troupes d'assauts, soldats de la vieille Légion.
11:05Qu'est-ce qu'on écoute ?
11:06On écoute un chant Légion qui est d'ailleurs magnifique.
11:09Le chant est très important dans les armées.
11:11C'est aussi une manière pour nous de vivre l'unisson,
11:14de vivre le fait d'appartenir à une communauté.
11:16Avant de commander, il faut savoir obéir.
11:20Il faut apprendre à obéir.
11:22Et vous parlez, Nicolas Braud, de la religion du devoir.
11:26Et moi, j'aimerais bien comprendre ce que c'est que cette religion de l'obéissance aussi.
11:30Cette façon de se déprendre d'une forme de créativité, vous dites,
11:36d'une forme d'identité, de singularité, quand on rentre dans le rang.
11:40Parce qu'un soldat peut être amené à désobéir.
11:46Et même un chef dans l'armée peut être amené à désobéir.
11:50Vous ne croyez pas ?
11:50Alors, ce qu'on dit, c'est que l'initiative est la forme la plus sophistiquée d'obéissance.
11:57On a besoin parfois d'avoir des soldats sur le terrain
12:00qui, face à un terrain qui commande, c'est ce qu'on dit, on dit le terrain commande.
12:03Parfois, on se rend compte que des ordres qu'on y a reçus sont devenus obsolètes.
12:09On n'a plus de prise avec la réalité du terrain qui va très très vite.
12:12Aujourd'hui, par exemple, en Ukraine, ce qu'on appelle les boucles de rétroaction,
12:14c'est ce moment où l'ennemi met en place des innovations qui ont déjà dépassé nos propres armes.
12:20Parfois, c'est quelques semaines, ça va extrêmement vite.
12:23Des ordres qu'on va envoyer à ces troupes sur le terrain
12:25peuvent devenir obsolètes dans les quelques minutes après les avoir envoyés.
12:29Et là, c'est là où on a besoin que le soldat sur le terrain,
12:31il ait un esprit d'initiative et qu'il soit capable, en effet, parfois, de désobéir à un ordre obsolète.
12:37Vous avez été prof d'histoire, vous savez que le général de Gaulle a désobéi et qu'il a été
12:44condamné à mort.
12:45Que le général Leclerc a désobéi et qu'il a été condamné à mort.
12:49Que Delattre de Tassini a désobéi et qu'il a été condamné à la prison à vie.
12:54C'est le général de Gaulle qui cite...
12:56On ne parle plus d'initiative.
12:57Le général de Gaulle, avant d'être général, il a été capitaine, il a écrit un livre qui s'appelle
13:00Le fil de l'épée
13:01et dans lequel il cite cette phrase entre officiers britanniques.
13:06Je ne sais plus, je crois que c'est le général Gélico qui dit ça.
13:08Il dit, d'un de ses subordonnés, il est un très grand général, c'est un très grand soldat,
13:15mais il lui manque une chose, il ne sait pas désobéir.
13:18Et c'est incroyable de lire ça sous la plume de Gaulle dans les années 30, du capitaine de Gaulle,
13:22parce qu'il va s'appliquer ce serment, en effet, au moment de la capitulation et du régime de Pétain.
13:29Parce que vous dites bien, vous venez d'en parler d'ailleurs, que l'un de vos légionnaires est un
13:36soldat russe.
13:38Un ancien officier de l'armée rouge.
13:39Voilà, qui déserte, justement, parce qu'il refuse les ordres.
13:43Il refuse de massacrer et de marcher sur ses frères ukrainiens.
13:46Donc on peut refuser un ordre.
13:48Lui aussi, il fait partie de ses soldats, donc je dis qu'ils ne se sont pas engagés.
13:52C'est l'histoire qui les a engagés.
13:54Pour moi, et c'est pour ça que je citais Jean Kélévitch, on parle tout le temps d'engagement.
13:58Mais d'abord, il faut réaliser à l'intérieur de soi ce qui nous a déjà engagé avant même de
14:02prendre la décision de s'engager.
14:04Je pense que le 13 novembre au soir, alors que pour moi, l'armée, c'était un double diplôme entre
14:09Sciences Po et Saint-Cyr,
14:10c'était une expérience courte.
14:12J'ai su à ce moment, le 13 novembre, que j'avais déjà été engagé et que finalement, le lendemain,
14:17quand je serai adoubé,
14:19c'était plus une formalisation de cet engagement qui avait été décidé pour moi.
14:22Pourquoi vous expliquez qu'être un chef juste, c'est accepter d'être juste un chef ?
14:30C'est-à-dire qu'un chef, j'ai l'impression, en vous le disant, n'est pas un héros
14:34?
14:34On a tous cette volonté, quand on est un jeune chef, de vouloir être le meilleur chef pour ses hommes,
14:40le meilleur chef pour ses subordonnés.
14:42Et en fait, la sagesse militaire m'a appris qu'il faut d'abord essayer d'être le meilleur subordonné
14:48pour ses chefs.
14:49Et que si chacun fait ça à son niveau, toute cette chaîne du commandement qui nous lie, qui nous oblige,
14:54toute cette chaîne de commandement va marcher sans avoir besoin de mettre des coups de menton,
14:57d'avoir la grosse voix qu'il porte, d'être charismatique.
14:59Finalement, dans les armées, j'ai rencontré assez peu de ces chefs charismatiques
15:03qu'on idolate parfois dans le monde civil.
15:05On se dit, on va aller voir dans l'armée quels sont ces chefs qui se font obéir à la
15:09baguette.
15:09Ça n'existe pas.
15:11Ça existe au cinéma, c'est ça ?
15:12Ça existe au cinéma, ça existe dans les films.
15:14On se rend compte que quand on est dans un groupe de combat,
15:17quand on pousse des soldats à aller au bout d'eux-mêmes, à prendre des risques fous,
15:20comme ceux que j'ai emmenés par exemple au Mali en opération extérieure,
15:23qu'est-ce qui les motive à sortir de la tranchée, pour dire un peu l'image ?
15:27C'est rarement le chef qui a la mâchoire carrée, la grosse voix qu'il porte,
15:32le chef un peu avec cette virilité qu'on voit partout.
15:36Ce n'est pas ça.
15:37C'est tout simplement que, moi je leur ai demandé au gars, pourquoi il le faisait ?
15:40Parce que, mon lieutenant, une fois vous m'avez dépanné avec ma fiche d'impôt,
15:45vous m'avez aidé, vous avez rapatrié, vous vous êtes battu pour faire rapatrier
15:48mon épouse qui était en Ukraine, parce qu'encore une fois,
15:51moi les soldats que j'ai eu à commander, c'est des légionnaires.
15:54Vous avez trouvé un logement...
15:55140 nationalités à la légion étrangère.
15:58Vous avez trouvé un logement pour nous à Marseille,
16:01parce que notre fils, il était hospitalisé, et on voulait être près de lui.
16:05C'est toutes ces petites choses, en fait, ce lien social, ce contrat social,
16:08ce service des autres qui font de l'autorité.
16:10Ce n'est pas la grosse voix, le charisme animal,
16:13ou cette espèce de mystique du chef qu'on entend beaucoup.
16:17Je voudrais qu'on termine par la prière du para.
16:20Vous n'êtes pas un parachutiste.
16:22Vous ne l'avez jamais été.
16:23D'ailleurs, ça ne vous fait pas rêver du tout, a priori, d'être un para.
16:27C'est une petite pique à mes camarades parachutistes.
16:29Vous savez qu'on a ces rivalités entre corps, ces rivalités bons enfants.
16:33Moi, j'appartiens à la légion étrangère, aux troupes de montagne,
16:35et donc, en effet, il y a une légère rivalité avec les para.
16:37Bon, donc, vous les traitez de cibles molles avec des berets rouges.
16:40C'est ça, on dit cibles molles, parce que quand ils sont lancés dans le ciel,
16:44de fait, ils ne peuvent pas faire grand-chose.
16:45D'ailleurs, rendre hommage à ces para parce qu'ils prennent des risques fous
16:49à la fois à l'entraînement et en opération quand ils font ces sauts.
16:52Parce qu'en effet, quand ils descendent de l'avion,
16:54le moment où ils sont sous leur parachute, ils ne peuvent rien faire et ils deviennent des cibles.
16:59C'est une blague un peu de mauvais goût, comme on peut avoir dans les armées.
17:02Vous prenez un poste de commandement et votre prédécesseur vous laisse la prière du para.
17:06Il n'est pas para, vous n'êtes pas para.
17:07Vous vous demandez bien pourquoi il vous laisse ce texte que vous allez coller direct dans un tiroir.
17:11Dans un tiroir, je regarde à peine.
17:12C'est un texte de 1942.
17:14J'en lis un extrait.
17:16Je m'adresse à vous, mon Dieu.
17:17Donnez-moi ce qu'on ne vous demande jamais.
17:20Donnez-moi ce que l'on vous refuse.
17:22Je veux l'insécurité et l'inquiétude.
17:24Je veux la tourmente et la bagarre.
17:27Et que vous me les donniez, mon Dieu, définitivement.
17:29Que je sois sûre de les avoir toujours, car je n'aurai pas toujours le courage de vous les demander.
17:35Donnez-moi, mon Dieu, ce qu'il vous reste.
17:37Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas.
17:40C'est une prière qui est écrite par André Zinfeld, un résistant qui a été dans les SAS, qui est
17:45mort pour la France à 29 ans, juste avant la libération.
17:50Et en effet, cette prière, je l'ai reçue de mon prédécesseur, le capitaine qui me remet de sa section,
17:53qui m'a remis ce jour-là son fagnon et la vie de ses hommes.
17:56Et quand il est retourné sur les rangs, après m'avoir remis son fagnon, je me souviens qu'il a
18:00eu une petite larme.
18:02Cette larme, je ne l'ai pas comprise au début.
18:04Et c'est seulement trois ans plus tard, quand ça a été mon tour de remettre mon fagnon à un
18:09jeune chef de section, un pétueux, qui était pressé de prendre ma place,
18:13que j'ai compris cette tristesse du capitaine.
18:16J'ai compris qu'un chef militaire, c'était quelqu'un qui demandait cette tourmente, ce risque dont parle André
18:25Zinfeld,
18:25qui demande à vivre ce service par la violence, par la violence nécessaire, légitime,
18:32et qui, le jour venu, ne pleure pas parce qu'il reçoit tout ça, ce devoir, mais parce qu'il
18:36doit les rendre.
18:37Et que ça va lui manquer.
18:39Et que ça va lui manquer, oui, et que ça me manque terriblement aujourd'hui.
18:43Quartier Libre, c'est le podcast qu'on peut trouver sur le site.
18:48Sur tous les réseaux sociaux, Instagram, Youtube, LinkedIn.
18:51Mais vous êtes maintenant hébergé par la grande muette.
18:54C'est produit par l'armée de terre, l'armée de terre recrute.
18:56Vous qui êtes un grand...
18:57Le général Goujon qui commande actuellement cette division.
19:00Un grand bavard.
19:01Nicolas Brodon qui publie aux éditions Michel Laffont,
19:05« Donner l'ordre ne suffit pas aux sources du commandement ».
19:08Et ça doit dire quelque chose de notre époque, parce que ce livre cartonne en librairie.
19:11Merci d'être venu sur France Inter.
19:13Merci beaucoup à vous.
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