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  • il y a 6 minutes
Le Grand portrait de Sonia Devillers est le pianiste Alexandre Tharaud, pianiste, pour son livre "Touché" (Grasset). Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-lundi-11-mai-2026-9938030

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Transcription
00:00Il pleut des cordes sur la maison de la radio, mais il fait chaud dans nos studios.
00:05La grande matinale, le mag, je vous embarque jusqu'à 10h.
00:08Avec Charline Vanhoenacker, on parlera des croisiéristes contaminés par l'antavirus.
00:13Daphné Burki, elle nous présentera le rappeur marocain El Grande Toto.
00:17A 9h30, vous retrouverez le débat du jour.
00:20Cour des comptes, Banque de France, Conseil d'Etat.
00:22On sent que l'Elysée recase ses fidèles serviteurs à la tête des grandes institutions avant 2027.
00:28Ces manières font parfois grincer des dents.
00:31Emmanuel Macron peut-il distribuer les nominations ?
00:35Peut-il nommer qui il veut, où il veut ?
00:38On en discute tout à l'heure, mais tout de suite, le grand portrait.
00:41France Inter.
00:44La grande matinale.
00:48Sonia de Villers.
00:49Il est l'un des pianistes français les plus célèbres au monde.
00:53Or le chemin vers la lumière fut long, fut sinueux et souvent douloureux.
00:57Quand je dis lumière, je ne dis pas gloire, je dis joie et je dis liberté.
01:03C'est l'histoire d'un musicien qui va vers ses défauts et d'un homme vers l'acceptation de
01:08ce qu'il est.
01:08Ça donne un pianiste qui ne cherche plus le son parfait, mais le son juste.
01:13Et qui pour cela a commencé par se séparer de son piano, l'instrument que lui avait offert ses parents.
01:20Il la regardait partir en pleurant.
01:23Ainsi retrouvait-il un corps et un espace mental bien à lui, dans lequel la musique a surgi.
01:30Mais pas seulement, la vie aussi.
01:32Portrait numéro 138.
01:37Bonjour Alexandre Tarot.
01:38Bonjour Sonia.
01:39Heureusement que vous n'êtes pas chanteur et que vous êtes pianiste.
01:42Vous toussez ce matin.
01:43C'est les aléas du métier.
01:46Je reviens du Canada.
01:47Il y avait de l'air climatisé dans l'avion.
01:49Voilà.
01:50Alors, Touché, c'est ce récit autobiographique qui paraît chez Grasset.
01:54Vous avez une très belle plume.
01:57Il y a là quelques phrases qu'on n'oubliera jamais.
02:00On ouvre les paris.
02:01Avec quoi on commence quand on reçoit Alexandre Tarot ?
02:04Qu'est-ce qui retentit en Prums ?
02:06Est-ce que c'est Ravel ?
02:08Est-ce que c'est Liszt ?
02:09Est-ce que c'est Chopin ?
02:10Est-ce que c'est Rameau ?
02:20C'est ça le Fafaredo ?
02:23C'est maintenant.
02:26C'est ça ?
02:28Fafaredo ?
02:28Oui, c'est ça.
02:28Vous connaissez bien Bruno.
02:31C'est vous qui le racontez.
02:32Vous vous vantez d'être le français qui a le plus écouté Plastique Bertrand.
02:36Pourquoi ?
02:37Il y avait une femme absolument terrifiante au-dessus de ma tête
02:40quand j'habitais au 11 rue de Monture, dans le 9e arrondissement.
02:42Quand vous étiez petit.
02:43De 8 ans à 20 ans.
02:45Et elle était folle.
02:46Quand je la croisais dans la rue...
02:47Madame Schemla.
02:48Oui, elle me traitait de futur SS.
02:50Donc j'ai entendu « Futur SS ! »
02:51J'avais très peur, mais j'en me quittais.
02:53Et elle avait créé une sorte de pièce.
02:56Elle avait acheté à l'époque, il n'y en avait pas encore beaucoup,
02:58des volets en fer, des stores en fer,
03:01pour vraiment insonoriser en quelque sorte.
03:04C'était une chambre, une pièce qui était juste au-dessus de ma chambre.
03:08Et pendant...
03:08Enfin, donc de 8 ans à 20 ans,
03:10j'ai entendu Plastique Bertrand en perfusion toute la journée.
03:12Elle avait un 45 tours qu'elle mettait comme ça toute la journée.
03:15Et parfois, le 45 tours au bout de 10 000 tours finissait par se rayer.
03:19Plastique Bertrand déraillait.
03:21Et puis elle rachetait un nouveau 45 tours et ça repartait.
03:24Mais entre-temps, elle mettait un disque de musique tyrolienne.
03:26Ça durait une après-midi.
03:27Elle devait se précipiter au magasin de disques le plus proche
03:30pour acheter un nouveau Plastique Bertrand.
03:33Et elle me l'en remettait comme ça.
03:54Je voudrais qu'on commence ce long chemin
03:57dont on va parler ce matin, Alexandre Tarot, par vos professeurs.
04:01Quiconque aura l'eut touché, aimera immensément Madame Takou.
04:06Ah oui, c'était une personnalité extraordinaire.
04:09Comme une mère pour moi.
04:10J'avais une mère qui m'aimait, mais c'était une sorte de seconde mère.
04:14Vous l'avez connue tout petit.
04:15Oui, j'ai commencé le piano à un petit peu moins de 5 ans.
04:19Et très tôt, elle m'a touchée.
04:22Pour reprendre le titre de ce livre d'ailleurs.
04:24Parce que vous savez, le premier professeur de piano,
04:26c'est celui ou celle qui vous prend la main le premier jour,
04:29comme ça, avec sa propre main.
04:31Et vous tend votre petite main minuscule d'enfant vers l'ivoire.
04:34Aujourd'hui, c'est de l'ivoire de synthèse,
04:36c'est cette touche de piano.
04:37Et il vous donne le goût au piano, à la musique, au son.
04:41Et il vous apprend à parler autrement qu'avec des mots.
04:46On va parler d'un autre professeur.
05:15Tout à l'heure, c'était Chopin, la séravelle,
05:18quiconque aura lui touché, donc, redoutera toute sa vie.
05:22Madame Mounier, pourquoi ?
05:24Qui était aussi une personnalité extraordinaire,
05:27et que j'admirais énormément, mais c'est vrai que c'était des années où...
05:30Mais ça fait souffrir.
05:30Elle m'a fait souffrir.
05:31Le martyr.
05:33Mais les gens qui nous écoutent ont probablement eu,
05:36dans leur enfance ou dans leur adolescence,
05:38un professeur qui les a fait souffrir.
05:39Ils se sont construits avec, contre ça,
05:42et ça leur avait du bien aussi.
05:44Donc c'était mon professeur au conservatoire national de Paris.
05:47Vous entrez à 14 ans, au conservatoire national.
05:49Qui a d'abord été adorable avec moi,
05:52et qui, dès la deuxième année, a été absolument un fake.
05:54Je dois le dire, et le confesser.
05:56Elle s'est blessée et elle en use, écrivez-vous.
06:00Vous venez jusqu'à...
06:01Pourquoi vous en êtes venue ?
06:02À vouloir vous écarteler les mains.
06:04Ça, c'est pas elle.
06:05C'est que j'avais des mains petites,
06:07un peu comme une danseuse qui veut grandir.
06:10Je pense à ma mère, d'ailleurs, qui était danseuse à opéra,
06:12et qui était trop petite.
06:13Donc elle se pendait aux portes quand elle était enfant.
06:15Eh bien, moi, j'ai fait, d'une certaine manière, la même chose,
06:18en écartant, et je suis sûr qu'il y a beaucoup d'enfants qui le font aujourd'hui,
06:21malheureusement, en hurlant, en écartant ses mains,
06:23comme ça, vous voyez, au bord du clavier ou d'une table,
06:26la main à l'horizontale,
06:27en essayant de ne pas remonter le poignet,
06:30pour que ce soit bien plat,
06:31pour élargir.
06:32D'ailleurs, si vous regardez mes mains,
06:34elles sont un petit peu palmées.
06:36Enfin, elles sont...
06:38Ça, c'est...
06:38Ça a marché.
06:39Oui, ça a marché.
06:40Ça a marché.
06:40Ça a marché.
06:41Et quand vous dites,
06:42je pense à ma mère,
06:43qui était professeure de danse,
06:45qui était d'abord danseuse,
06:46mais une danseuse contrariée,
06:48une danseuse foudroyée par l'Opéra de Paris,
06:50qui s'est fait renvoyer à l'âge de 16 ans.
06:52C'est ça.
06:52C'est 17 ans.
06:5317 ans, 17 ans,
06:54et qui est devenue professeure de danse.
06:56Donc, quand vous habitiez dans le 9e arrondissement,
06:57vous habitiez là où votre mère donnait...
07:01Oui, dans le même appartement.
07:02...donnait des leçons.
07:03Mais dans ce récit autobiographique,
07:06il y a aussi des souvenirs de votre mère
07:10physiquement douloureux.
07:11C'est-à-dire que votre mère,
07:12elle vous corrige,
07:14elle vous humilie,
07:16dites-vous, parfois.
07:17Elle vous gifle.
07:18Alors, c'était mon professeur de danse,
07:20parce que j'ai fait de la danse, enfant.
07:21Donc, le studio de danse jouxtait notre appartement.
07:24Il faisait partie de notre appartement.
07:26C'est ça.
07:26Donc, les odeurs de colophane,
07:28les plus hauts, la jambe,
07:29plus haut, le bras au plus bas de ma mère
07:32perçait les murs.
07:33Et quand je travaillais mon piano,
07:34j'entendais tout ce monde de la danse
07:35que j'admirais aussi et que j'aimais.
07:39Et c'est vrai que ma mère
07:40était mon professeur de danse.
07:42Donc, c'est elle qui a sculpté
07:43mon corps d'enfant.
07:44Oui.
07:44Mais là aussi,
07:45vous en avez un souvenir douloureux.
07:47Pas toujours.
07:48Alors, ce que m'ont apporté mes parents,
07:49ma mère et mon père,
07:50c'est l'amour de la scène.
07:53Vivre la scène.
07:54Vivre cette sensation
07:56que la vie habituelle,
07:58la vie est bien fade à côté,
08:00que sur scène,
08:00tout est multiplié par cent,
08:03par mille.
08:03Il faut raconter quand même,
08:04parce que votre père,
08:07il l'a pratiqué, la scène.
08:09Et là aussi,
08:10c'est une vocation contrariée.
08:12C'est-à-dire que votre père
08:14aurait aimé écrire,
08:16aurait aimé faire des lettres,
08:17et il n'a pas pu.
08:19Il n'a pas pu
08:19parce que son propre père
08:20a décidé de partir de Montrouge,
08:23près de Paris,
08:23vers le centre de la France,
08:26pour acheter une ferme,
08:28une plantation.
08:29Je ne sais pas quoi,
08:30mais les graines
08:30n'ont pas germé,
08:32n'ont pas poussé.
08:33Et donc,
08:33il s'est retrouvé dans le sud.
08:34Et puis,
08:35le père de mon père
08:36est mort quand mon père
08:37avait 17 ans.
08:38Et donc,
08:39mon père a vu
08:40ses projets d'histoire,
08:44d'études,
08:45de français,
08:47s'évanouir.
08:48Et en même temps,
08:49quelques mois après,
08:50au fond,
08:50son père s'évanouit,
08:51partir.
08:52Et donc,
08:52il a fait plein de petits métiers,
08:54très éloignés de l'écriture.
08:55Mais alors,
08:56comment il se retrouve
08:57à faire plein de petits métiers,
08:59ce jeune homme orphelin,
09:00et à devenir bariton ?
09:02Parce qu'il a commencé,
09:04je crois,
09:04c'était à Tarbes,
09:05au conservatoire de Tarbes,
09:06comme ça,
09:06vous savez,
09:07quand on se dit,
09:07mais puis c'était une autre époque,
09:09là,
09:09il a été épicier,
09:12ambulant,
09:12il a fait des projections de films,
09:14il a fait des défilés.
09:15Mais y a-t-il aujourd'hui,
09:16Alexandre Tarot,
09:17un bariton
09:17qui a été épicier
09:20et marchand ambulant ?
09:21Probablement.
09:22Probablement ?
09:22On commence le chant,
09:23je ne sais pas comment,
09:23je ne sais pas comment il est arrivé
09:24au conservatoire de Tarbes.
09:26Bref,
09:27il a fait quelques cours,
09:28comme moi,
09:28avec Madame Tacon au départ.
09:30Il a eu la chance,
09:31probablement,
09:31d'un premier professeur,
09:33d'une rencontre décisive.
09:34Et puis ensuite,
09:35il a progressé,
09:36il a été au conservatoire de Bordeaux,
09:37et puis ensuite,
09:37il a fait une toute petite carrière,
09:41jusqu'à ma naissance.
09:42Mais je viens de là.
09:44Vous venez de là,
09:45et en même temps,
09:45vous,
09:46vous avez grandi,
09:46votre père a acheté un garage Citroën,
09:49métier qu'il déteste.
09:51Mais en fait,
09:51vous êtes le fils d'un garagiste ?
09:53Je suis le fils d'un plein de choses,
09:55puisque,
09:55comme je vous l'ai dit,
09:56il a eu plein de métiers.
09:57Mais c'est vrai,
09:58quand je suis né,
09:58j'avais déjà une soeur
10:00de 4 ans de plus,
10:02et il n'avait plus assez de cachets
10:04pour faire vivre la famille.
10:05C'est ça.
10:05Donc,
10:06il a pris une concession Citroën,
10:07lui qui ne connaissait absolument rien
10:08de voiture,
10:09et qui détestait les odeurs d'essence.
10:11Et ça a duré.
10:1318 ans.
10:1418 ans.
10:14Jusqu'à ma majorité.
10:15Et vous dites,
10:16je suis son projet qui marchera.
10:20Et ça,
10:20il en est sûr.
10:22Oui,
10:22parce qu'il parlait,
10:23c'était drôle,
10:24parce que ce garage était dans le 16e arrondissement,
10:27mes parents n'étaient pas fortunés,
10:28mais il se trouve que ce garage était dans un quartier
10:30de gens riches,
10:32et ils recevaient beaucoup d'artistes,
10:34il y avait même le PDG de France 2 à l'époque,
10:37qui venait faire réparer sa Citroën.
10:40Et donc,
10:40à tous ces gens,
10:41ils parlaient d'art,
10:41de littérature,
10:43de pièces de théâtre,
10:44de musique,
10:44et évidemment de son fils.
10:46Je pense que les gens devaient en avoir marre
10:47d'entendre parler du petit Alexandre
10:49qui jouait du piano.
10:50Musique de générique
11:19Intitulé son livre Touché, Alexandre Tarot,
11:22c'est placer ce récit autobiographique sous le signe du corps, forcément.
11:28Alors je l'ai dit, ça commence tout petit avec une maman professeure de danse
11:32qui façonne votre corps,
11:38qui veut le former à la danse classique.
11:43Ça commence avec la scène,
11:46puisque avec votre sœur, vous improvisez des spectacles,
11:49vous en écrivez, vous en montez depuis tout petit.
11:53Et ça commence aussi avec votre père,
11:56qui veut que vous ayez un corps d'homme.
11:59Ah oui.
11:59Un corps viril.
12:01Il fallait être viril à l'époque, encore maintenant dans certaines familles.
12:06Un corps viril.
12:08Donc lui, par exemple, ce sera les arts martiaux,
12:12ce sera les arts de combat.
12:14C'est la masculinité, la masculinité.
12:16C'est très, très important.
12:18En point de vue.
12:18Pour lui, c'est vrai.
12:19Et il avait un ami,
12:20je ne sais plus comment il s'appelait,
12:21qui était professeur de kendo,
12:23donc un art martial.
12:24Donc j'avais commencé le kendo.
12:25J'aimais ça, mais ça me faisait mal.
12:27Donc j'ai dû arrêter au bout de 2-3 ans,
12:28parce que le professeur tapait sur ma tête.
12:30Vous savez, c'est un art martial avec un sabre,
12:34normalement, au Japon.
12:35Mais là, c'était des sortes de faux sabres en bois
12:37qui ne tuaient pas,
12:39mais qui faisaient quand même assez mal.
12:40Moi, qui avais à l'époque 10-11 ans.
12:42Et donc, il y avait un coup qu'on appelait kouté.
12:45Et le kouté, ça arrivait sur le bras.
12:48Vous voyez l'avant-bras, comme ça, presque les poignets.
12:50Et donc, ça devenait dangereux pour moi.
12:52Mais j'aimais ça aussi.
12:53J'aimais le sport,
12:55alors que je n'étais pas du tout sportif.
12:56Je n'avais pas un corps qui appelait à aller vers le sport.
12:59Mais j'aimais le côté théâtral de l'art martial.
13:02Le costume, les cris.
13:05Papa, que ferais-tu si j'étais homosexuel ?
13:07Ça bouge, ce crispe.
13:09Je te mettrai en maison de correction, mon garçon.
13:13Oui.
13:14Eh bien, ça m'est resté.
13:16La preuve, c'est que je l'écris aujourd'hui.
13:18Il y a des phrases qui font peur
13:20ou qui font prendre conscience
13:22de ce que nos parents veulent de nous.
13:25Et puis, ce qui est beau aussi à dire,
13:28même mon père est décédé maintenant 8 ans, 9 ans,
13:30mais c'est qu'il a fait du chemin après.
13:33C'est vrai.
13:33Et qu'on s'est retrouvés,
13:34qu'on a beaucoup parlé,
13:36on a vécu de très belles choses après.
13:38Mais c'est vrai qu'à l'époque...
13:39À l'époque ?
13:40Il faut remettre ça dans l'époque.
13:40Et vous en parlez de cette époque ?
13:42Oui, absolument.
13:42Des années 80 ?
13:43Parce que l'homophobie était là partout,
13:44dans toutes les tranches de la société,
13:46à commencer par le cercle familial.
13:48Mais à l'école, à la télévision,
13:49sur France Inter même,
13:50l'homophobie, elle était partout.
13:52Partout.
13:52Et vous écrivez,
13:53l'adolescent homosexuel en milieu hostile
13:55apprend méticuleusement le dégoût lui-même.
13:57Il préférait mourir que de décevoir ses parents qu'il aime.
14:00Il se prépare à s'effacer.
14:04Oui, et en écrivant ça,
14:05je pense parce que c'est très important
14:06de témoigner de l'homophobie qu'on a vécue,
14:08même s'il y a plus de 30 ans ou 40 ans.
14:12L'homophobie, aujourd'hui,
14:13est encore, par tout ce qu'elle induit,
14:15c'est-à-dire l'isolement,
14:18le mal de vivre,
14:19comme dirait Barbara,
14:20les insultes,
14:21plein de choses qui nous donnent envie,
14:24justement, de se supprimer.
14:26L'homophobie, par tout ce qu'elle induit,
14:28est encore aujourd'hui
14:29l'une des toutes premières causes
14:30des tentatives de suicide chez les jeunes.
14:32Et donc, si...
14:34Vous voyez, ça vaut le coup d'écrire un livre comme ça.
14:35Au moins, s'il y a un jeune,
14:38un adolescent,
14:39qui a envie de se foutre en l'air
14:41et qui, en lisant ce livre,
14:43va se dire,
14:43ben non, ça ne vaut pas la peine.
14:44Alors là, ça valait le coup de sortir ce livre.
14:47Alors, on l'écoute, Barbara.
14:50Et on l'écoute au Châtelet en 93
14:52parce que vous étiez dans la salle.
15:17Et vous y allez presque tous les soirs.
15:20Oui, c'est dur de parler sur cette voix.
15:22Alors, on parle là.
15:23Oui, écoutons-la.
15:25C'est rapide.
15:37Et alors là,
15:38à ce moment-là,
15:39précis du spectacle,
15:41Châtelet 93,
15:41elle se retourne
15:43et elle va vers le fond de la scène.
15:45Il y a, je crois,
15:45un peu plus de 30 mètres de profondeur de scène.
15:48C'est énorme, le Châtelet.
15:48Et là, elle fait des petits gestes comme ça
15:50pour ceux qui regardent la vidéo.
15:52Elle fait ça, voilà.
15:53Et puis, les machinistes
15:55font tomber tous les pendrions,
15:56tous les rideaux de côté,
15:57tous les rideaux noirs.
15:58Donc, il va y avoir 5, 6 rideaux
16:02de chaque côté comme ça.
16:03Tout d'un coup,
16:05la scène devient nue
16:07et le rideau du fond se lève.
16:09Et donc, on voit tout le plateau nu du Châtelet.
16:12C'est très beau, un plateau de théâtre.
16:14Et elle arrive tout au fond.
16:15Au théâtre du Châtelet,
16:16il y a au centre du plateau
16:17une petite porte qui va vers les coulisses.
16:19Et elle se retrouve devant cette petite porte,
16:21donc très loin de nous.
16:23Et elle crie.
16:23Elle est là.
16:25C'est comme si elle nous embrassait
16:26avec ses bras comme ça.
16:27Et elle crie.
16:28Et on ne sait pas ce qu'elle dit
16:29parce qu'on est couvert par cette musique
16:30qu'on vient d'entendre,
16:31mais aussi par nos cris à nous
16:34et nos applaudissements frénétiques.
16:37On sait ce qu'elle nous dit,
16:38mais on n'est pas sûr.
16:39Et les musiciens que j'ai rencontrés depuis
16:41m'ont dit.
16:42Et en fait, eux, ils entendaient.
16:43Et elle criait.
16:45Je vous aime.
16:46Je vous aime.
16:47Mais avec une voix tellement...
16:49Vous venez de l'entendre.
16:51C'est une voix atteinte.
16:52C'est une voix
16:54dont on a l'impression
16:55qu'elle crie pour la dernière fois.
16:58Et c'était ça à chacun de ses spectacles.
17:01Et tout ce livre,
17:02c'est l'histoire,
17:03comment dire,
17:04d'un jeune pianiste
17:05qui peu à peu se déprend.
17:07C'est l'histoire d'une déprise.
17:08C'est l'histoire de quelqu'un
17:09qui se défait.
17:10Qui se défait des injonctions.
17:12Qui se défait de Madame Mounier.
17:13Qui se défait des injonctions familiales
17:16ou des interdits familiaux.
17:17C'est quelqu'un qui va petit à petit
17:19vers la liberté.
17:20Je le disais.
17:21Et vous l'écrivez, vous,
17:22qui ne cherchent plus le son parfait
17:23mais le son juste.
17:25Qui cherchent à aller vers lui-même.
17:27Et Barbara l'a aidée.
17:29Et Barbara l'a aidée.
17:30Je demande à prendre le son.
17:31Je demande à tous les artistes
17:32et à toute personne d'ailleurs
17:33parce qu'on est tous artistes
17:35et notre vie c'est une œuvre d'art.
17:36D'écouter Barbara.
17:37De comprendre comment elle s'est justement
17:40défaite.
17:41Alors là,
17:41Défaite.
17:42Oui.
17:44Comment elle s'est épanouie
17:46grâce à nous, au public.
17:48Grâce à la scène.
17:49Parce qu'elle a vécu des choses
17:50bien plus horribles que moi.
17:52L'inceste en particulier.
17:54L'enfant caché pendant la guerre.
17:55Etc.
17:56Mais la scène.
17:57La scène.
17:58Pourtant, vous qui avez eu
17:59tant de mal à accepter ce corps
18:00qui avait écarté vos mains,
18:02qui avait été redressé
18:03par votre père,
18:04votre mère,
18:05qui vous êtes senti
18:05trop pâle,
18:07trop frêle,
18:07trop mince,
18:08trop maigre,
18:09pas assez musclé,
18:10pas assez virile.
18:11La scène,
18:12vous êtes scruté
18:13par des milliers de perdieux
18:15qui ne vous lâchent pas
18:16du regard pendant des heures.
18:18Enfin,
18:18il y a des pianistes
18:19qui se sont enfermés,
18:21comme Glenn Gould,
18:21toute leur carrière
18:22dans des studios
18:23loin qui ne supportaient pas
18:24justement ce regard-là.
18:26Et vous, si.
18:26Oui.
18:27Glenn Gould, encore un pianiste à corps.
18:29Qui avait un corps très particulier,
18:31qui jouait d'une manière
18:31très particulière
18:32avec ce corps-là.
18:34Mais vous venez de le dire,
18:35en scène,
18:36on a plein de gens
18:37qui nous admirent,
18:39mais surtout qui nous enrobent
18:40d'amour.
18:41Parce que,
18:42il faut comprendre
18:43que sur scène,
18:44on joue pour les gens,
18:46mais ce sont eux
18:47qui jouent aussi pour nous.
18:48On fait partie
18:48d'une grande chaîne,
18:49si vous voulez.
18:50Et c'est ça qui est merveilleux.
18:52C'est difficile
18:53de le dire avec des mots,
18:55mais ce qui est absolument
18:56fabuleux sur scène,
18:57même quand on est tout seul.
18:58Barbara,
18:59elle était accompagnée
18:59de trois, quatre musiciens.
19:00Moi, je suis seul sur scène
19:01la plupart du temps.
19:02C'est qu'il y a une fusion
19:05avec le public,
19:06mais avec chacune des personnes
19:09qui constituent le public.
19:10Et on est là tous ensemble
19:11pour un grand voyage
19:13qui n'a absolument rien à voir
19:14par l'intensité
19:17avec la vie,
19:19encore une fois,
19:19comme je le disais au début,
19:20qui paraît très fade,
19:21la vie à côté de la scène.
19:23C'est une grande histoire
19:24d'amour, la scène.
19:26Alexandre Tarot,
19:27touché,
19:28s'apparaît chez Grasset.
19:30Vous reviendrez,
19:31vous nous parlerez
19:31d'insomnie et de somnifères.
19:33Oui, si vous voulez.
19:33C'est un voyage
19:34très, très profond
19:36dans l'insomnie
19:37et dans cette mémoire
19:38qui a détruit
19:40les somnifères
19:40que vous avez avalés.
19:41À cause de Mme Mounier,
19:43quand même,
19:43vous la regardez
19:44avec un grand sourire aujourd'hui,
19:46mais qu'est-ce qu'elle vous a fait ?
19:47Il faut pardonner aux gens.
19:48Il faut pardonner,
19:49vous avez raison.
19:50Alexandre Tarot
19:51sur France Inter.
19:52Merci infiniment.
19:53Merci à vous Sonia.
19:54Merci à vous.
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