- il y a 6 heures
Philippe Besson, écrivain, auteur de “Une pension en Italie” (éd Julliard). Pour son 25e roman, il navigue entre autofiction et pure invention. Il évoque le poids des souvenirs, l'importance des détails et la construction de son identité.
Retrouvez "Le grand portrait" de Sonia Devillers sur France Inter et sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-jeudi-19-fevrier-2026-6608775
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00:00Plus ça va, plus Philippe Besson ment.
00:03Plus ça va, plus Philippe Besson puise dans le vrai de ce qu'il a vécu.
00:08Mettre du mensonge dans sa propre vie permet de raconter des histoires et de les rendre universels.
00:14Ça marche ! Une pension en Italie fait un énorme carton en librairie.
00:19Alors méfiez-vous des titres de Philippe Besson.
00:23Il sonne un brin désuet, il convoque plein de cartes postales
00:27et ils ne disent jamais la peur et le chagrin qui rampent en silence dans nos photos de vacances.
00:34Alors après l'été 1984, celui de l'écrivain adolescent, voici l'été 1964.
00:41La mère de l'écrivain était alors adolescente.
00:45Voici ce qui s'y est joué.
00:47Si c'est vrai, c'est absolument déterminant dans la vie de celui qui est devenu Philippe Besson, homosexuel et
00:56romancier.
00:57Si c'est faux, ça fait un bon roman.
01:00Portrait numéro 93.
01:03Bonjour Philippe Besson.
01:05Bonjour Sonia Deviner.
01:06Vous êtes arrivé de Bordeaux, vous vivez à Bordeaux.
01:08Vous êtes passé hier soir juste avant la crue, juste avant que la Garonne ne déborde.
01:12Oui, j'ai une pensée très affectueuse pour tous mes camarades bordelais, bordelaises
01:16qui effectivement vont voir le fleuve déborder aujourd'hui et qui sont un peu confinés.
01:20Voilà, sortez vos palmes, vos canottes et vos rames.
01:24Une pension en Italie est parue chez Julliard, votre éditeur depuis très longtemps.
01:28C'est votre 25e roman et c'est un très gros succès en librairie, je l'ai dit.
01:32La marque de la voiture.
01:34La marque de la voiture dans laquelle la famille s'embarque pour partir en Italie.
01:40Dans vos romans, il y a toujours la marque de la voiture.
01:43Pourquoi est-ce qu'il y a la marque de la voiture ?
01:45Parce que c'est un marqueur de nos souvenirs familles.
01:47Oui, c'est ça, c'est un marqueur d'une époque et de nos souvenirs.
01:50Nos souvenirs, c'est toujours, c'est jamais des généralités, c'est jamais des grandes choses,
01:54c'est toujours des détails.
01:55Moi, je suis extrêmement attaché aux détails.
01:58C'est la question que j'allais vous poser, parce que dans le livre, la mère est attachée
02:02aux détails, très attachée aux détails, votre mère.
02:05Mais ces détails, ils sont vrais ces détails ?
02:09Ou c'est vraiment là qu'on prend la main dans le sac, le romancier en train de vouloir
02:14faire vrai ?
02:15Alors, en fait, moi, j'aime depuis longtemps être sur cette ligne de crête entre la fiction
02:20et l'autofiction, entre le récit et l'imagination.
02:23J'emprunte au moins autant à mes souvenirs que à mon cerveau malade et imaginatif.
02:28De ce livre-là n'échappe pas à ce principe.
02:32C'est-à-dire qu'il y a dans ce livre-là beaucoup de choses qui relèvent de ma vérité
02:35intime, de mon histoire personnelle, de mon histoire familiale.
02:39Et il y a beaucoup d'autres choses qui relèvent de la pure invention, de la pure fiction.
02:43Parce que je crois que ce qui est important, c'est que pour que ça rentre dans le champ
02:47de la littérature, une histoire, il faut que ça déborde son propre cadre.
02:51Il faut que ça déborde notre nombril, le cadre du récit.
02:54Il faut que justement, on écrive, comme le dit le narrateur dans le livre, comment
02:57on raconte une histoire.
02:58Donc moi, j'aime raconter des histoires.
03:00Et j'avais envie qu'à la fin de ce livre, les gens se disent, c'est trop romanesque
03:06pour être vrai, mais en même temps, c'est trop intime pour avoir été inventé.
03:10Et donc, vous vous ferez votre idée.
03:12Le livre est dédié à votre mère, qui est morte il y a quelques années.
03:16Non, non, non, non, ma mère n'est pas morte.
03:17Vous voyez ça, c'est une chose avec laquelle je vous égare.
03:20Et oui, c'est extraordinaire.
03:21Mais non, non, ma mère va très, très bien.
03:22Vous vous êtes autorisée à l'écrire.
03:24Mais bien sûr, mais ça, c'est un jeu extraordinaire.
03:27Ah, je me suis fait avoir.
03:28Et vous vous êtes fait avoir.
03:29Mais bien sûr, bien sûr.
03:29Mais parce qu'en fait, l'idée, c'est que je lui ai dit cela.
03:32D'ailleurs, quand j'ai écrit le livre, je lui ai dit, tu sais, maman, dans ce livre-là,
03:36je te fais mourir.
03:37Elle a éclaté de rire parce qu'elle a déjà été un personnage d'entre d'autres
03:41de mes livres.
03:42Et donc, je m'amuse avec ça.
03:44Elle a éclaté de rire.
03:45Elle me dit décidément, tu m'auras tout fait.
03:47Et en même temps, évidemment, elle a été très émue par ce livre-là parce que ça
03:50renvoie à des choses qui tiennent à nous deux, à notre rapport à elle et à moi,
03:53bien sûr.
03:54Parce qu'évidemment, vous êtes un vampire.
03:58Forcément, puisque vous avez choisi, et ça, c'est vraiment un choix littéraire
04:04et un choix dans la vie, de puiser dans ce vécu et dans ses souvenirs.
04:09Vous mettez beaucoup de vous-même, mais vous mettez forcément beaucoup des autres.
04:13Donc, il y a forcément une forme d'appréhension de tous ceux qui vivent avec vous, qui vous
04:17entourent, qui ont partagé des morceaux de votre vie, de se voir.
04:20Aspirer dans vos romans.
04:22Oui, mais en même temps, bien sûr.
04:23Ce qui peut être mal vécu, ce qui peut être violent.
04:26Ça pourrait l'être si je décidais de régler des comptes.
04:28Mais moi, je ne règle pas de comptes.
04:30En fait, quand je parle des gens qui ont été dans ma vie ou sont dans ma vie, dans
04:36mes livres, dans mes romans, je le fais pour leur rendre hommage, pour leur dire combien
04:39je les aime.
04:40Je ne règle aucun compte.
04:42J'ai souvent dit cela.
04:43J'ai écrit beaucoup autour de mes disparus parce que la vie a voulu, la génération
04:48à laquelle j'appartiens, ont fait que beaucoup de mes amis, de mes amants, de mes amoureux
04:54ont eu 25 ans et n'en ont jamais eu 26 ou 27.
04:57Parce que le sida ?
04:58Parce que le sida, parce que j'appartiens effectivement à cette génération qui a eu
05:0020 ans à la fin des années 80, début des années 90.
05:02Et autour de moi, les gens disparaissaient.
05:05Et pendant très longtemps, je n'ai eu, pour avoir un dialogue avec eux, que la possibilité
05:11d'aller dans un cimetière et de me pencher sur leur tombe.
05:13Et puis, je me suis dit, je vais écrire des livres pour parler avec eux, pour dialoguer
05:18avec ces disparus, pour faire qu'ils soient encore vivants et encore présents.
05:22Et pour dire qu'ils ont compté.
05:24Parce que les morts, avant d'être des morts, ils ont été des vivants.
05:26Et donc, il faut qu'ils soient là.
05:27Quand j'écris Arrête avec tes mensonges, je veux parler de Thomas Andrieux, qui décide
05:30de sauter la vie.
05:31Parce que je dis, avant de sauter la vie, il a été ce merveilleux amoureux.
05:34C'était votre amoureux quand vous étiez en terminale.
05:36Absolument.
05:37Et quand j'écris sur les vivants, c'est pour leur dire que je les aime.
05:41Je vous entends, je vous entends, et je ne vous crois pas complètement.
05:44C'est-à-dire que j'ai quand même l'impression que quand on écrit un livre, on l'écrit
05:48pour
05:49soi.
05:50On ne l'écrit pas pour les autres, on l'écrit pour soi.
05:52C'est quand même un acte d'affirmation de soi, de ce qu'on est, de ce qu'on veut
05:56être.
05:56Il y a quand même quelque chose de profondément égoïste, voire égotiste, à dire « Philippe
06:02Besson, une pension en Italie », c'est moi qui vous le raconte.
06:04Mon grand-père, qui a choisi de vivre son homosexualité, qui a plaqué toute la famille
06:09et qui s'est fait plaquer par toute la famille, c'est moi qui vous le raconte.
06:12Je prends cette histoire et je la mets à mon compte.
06:14Oui, bien sûr.
06:16On écrit à partir de son intimité.
06:18C'est impossible d'écrire en faisant abstraction de ce qu'on est, de ce qu'on a vécu,
06:22de ce qu'on a traversé, de ce dont on est l'héritier.
06:24Des histoires dont on est l'héritier lointain.
06:27Donc, évidemment que ça part de soi, ça participe de soi.
06:30Le premier geste, c'est de raconter quelque chose qui émane de nos propres sentiments,
06:34sensations, souvenirs, etc.
06:36Mais après, le geste, c'est quand même toujours pour moi un geste de générosité
06:39qui est d'aller vers les autres et de parler de cela.
06:42Quand j'écris une pensée en Italie, bien sûr que je parle de moi, mais je parle de lui, de
06:45Paul.
06:46Quand j'écris une pensée en Italie, je parle d'elle, Suzanne, ma mère.
06:50Et je veux dire combien je l'aime et combien elle compte dans ma vie, bien sûr,
06:54et combien elle a déterminé l'homme que je suis aujourd'hui.
06:57Si je suis là aujourd'hui devant vous, c'est parce qu'elle m'a poussé vers la vie,
07:03vers la sensibilité, vers les sentiments.
07:04Et c'est ça que je voulais dire, bien que venant d'une enfance de silence
07:09où on n'était pas toujours très à l'aise avec les sentiments
07:12parce qu'on était extraordinairement pudique,
07:14c'est elle qui m'a donné des autorisations,
07:17qui m'a dit « Tu peux y aller, mon fils, ce chemin, c'est le tien. »
07:19Et donc, c'est aussi ça que je fais.
07:21Je rends hommage à ceux qui ont permis que je sois ce que je suis.
07:50Vous avez beaucoup écrit sur vos disparus, Philippe Besson.
07:54Dans tous vos livres, il y a une disparition.
07:56Et dans la pension en Italie, il y a aussi une forme de disparition,
07:59une double disparition.
08:01Moi, ce qui m'intéresse, c'est que dans les disparitions de vos romans,
08:05il y a beaucoup de choses qui se mélangent.
08:06Il y a une absence, corps et bien.
08:10Il y a la difficulté à expliquer, l'absence, corps et bien.
08:13Et derrière, il y a beaucoup de choses.
08:16Il y a la mort qui rôde.
08:19Et puis, il y a le secret, qui est une forme aussi de disparition.
08:23Ce grand-père qui, au cours de vacances familiales,
08:28ne découvre pas son homosexualité,
08:31mais en réalité décide de la vivre.
08:34décide de la vivre, il va disparaître, corps et bien,
08:38de la vie de sa femme, de la vie de ses filles.
08:40Oui, il disparaît de l'album de famille.
08:42C'est un personnage fascinant pour ça, Paul Viersac.
08:46C'est quelqu'un qui, effectivement, a compris très jeune
08:49vers où lui le portaient ses inclinations, ses désirs secrets.
08:52Mais parce qu'il était le produit de son éducation et de son époque,
08:55il a décidé de se censurer, de se taire,
08:57de s'enfermer dans le déni, dans le silence,
08:59dans la honte pendant de très nombreuses années,
09:01et d'essayer de faire famille.
09:03Donc, il épouse Gabi et il le fait avec une grande sincérité
09:05parce qu'il la voit, cette petite postière-là,
09:07et elle a une autorité, un charme fou,
09:10et elle va vers elle.
09:11Et puis, ils ont des enfants, ils ont deux filles,
09:13ils font famille et il y croit.
09:15Il a envie d'y croire à cette vie-là,
09:16normée, possible, conventionnelle,
09:18mais peut-être heureuse, qui sait.
09:20Et puis, dans cet été 64, en Italie,
09:22oui, en Toscane, dans cette pension,
09:25eh bien, cette rencontre qui change tout
09:26et qui le met face à lui-même,
09:27et qui lui fait comprendre que
09:29c'est peut-être fini le temps des sacrifices
09:32et le temps du silence.
09:33Et que peut-être, il faut qu'il vive ce qu'il est
09:36et qu'il décide d'être lui-même.
09:37Et ça pose la question du
09:39quel prix on est prêt à payer pour être soi-même.
09:42Et le prix qu'il va payer, lui,
09:44c'est effectivement l'explosion de la famille,
09:45le fait d'être séparé de sa femme et de ses filles.
09:47De disparaître.
09:48De disparaître.
09:49Mais est-ce que le prix à payer
09:51pour ne pas être soi-même
09:52n'aurait pas été plus grand ?
09:53C'est exactement la question
09:55que j'allais vous poser, Philippe Besson,
09:56c'est-à-dire qu'il y a vraiment
09:57deux types de remords dans la vie.
10:00Il y a ne pas avoir agi,
10:01comme on aurait dû agir,
10:03ça s'appelle la culpabilité,
10:05et il y a aussi ne pas avoir vécu
10:07ce qu'on aurait pu vivre.
10:09Il y a deux types de remords dans la vie.
10:11Oui, absolument.
10:12Et moi, je crois qu'on est souvent
10:15confrontés les uns et les autres
10:16à ces situations-là
10:19où la vie peut nous emmener
10:21dans une direction ou dans une autre.
10:22J'évoque à un moment
10:23sur la route de Madison,
10:24dans le livre,
10:25et cette scène que tout le monde
10:27a sans doute en tête,
10:27si on a vu le film,
10:28qui est la scène de la fin
10:29où Meryl Streep
10:31a la main sur la poignée
10:32de la portière de la voiture
10:34et qu'elle a le choix
10:35entre rejoindre son amant,
10:37joué par Clint Eastwood,
10:38et donc choisir l'aventure,
10:40le romantisme, la folie,
10:42l'affranchissement, l'émancipation,
10:44ou rester dans la voiture,
10:45et ça veut dire rester avec son mari
10:46dans une vie conventionnelle,
10:48prévisible mais rassurante.
10:50Et dans les deux cas,
10:52elle va perdre quelque chose,
10:54elle va gagner ou perdre quelque chose.
10:56Mais en tout cas,
10:56elle va se dire
10:57« Je ne serai pas cette autre femme,
11:00les possibles se referment pour moi. »
11:01Et c'est le choix auquel est confronté Paul
11:03à un moment,
11:03c'est qu'il se dit
11:04« Qu'est-ce que je vais regretter le plus ? »
11:07« Quel est le remords ou la culpabilité
11:08qui sera la plus dévorante
11:09si je continue ? »
11:10Donc il est bien question de remords
11:11et de culpabilité.
11:15Quand je disais
11:16qu'il faut se méfier des titres
11:17de Philippe Besson,
11:18j'ai raison ?
11:19Oui, j'essaie de faire des titres
11:21qui sont souvent un peu...
11:23Vintage !
11:24Oui, vintage, ça me va.
11:25Moi j'aime bien.
11:25Une pension en Italie...
11:26C'est ça !
11:27En même temps, le titre est pour le coup
11:29une promesse que j'essaie de tenir.
11:30C'est-à-dire qu'on va vraiment
11:31dans une pension en Italie
11:32et la couverture magnifique
11:33faite par Mathieu Persan
11:35qui nous montre
11:35ces persiennes ouvertes
11:37sur une campagne toscane
11:38avec derrière
11:39les allées de Cyprès,
11:40les champs d'olivier
11:40et la promesse de l'été
11:42est véritable.
11:43Mais en même temps,
11:44évidemment,
11:45derrière cette douceur
11:46un peu vintage
11:46ou surannée du titre,
11:48il y a la violence des sentiments,
11:49il y a la radicalité des choix,
11:51il y a la liberté qui se joue.
11:53Il y a la France
11:53d'avant la dépénalisation.
11:55Oui, bien sûr.
11:55Il faut raconter ça.
11:56Il y a la France
11:57d'avant la dépénalisation,
11:58c'est-à-dire d'avant
11:59l'arrivée au pouvoir
11:59de François Mitterrand,
12:00d'avant la loi votée en 82.
12:03Oui, parce que
12:03quand on pense
12:04à ces années 60,
12:06aujourd'hui,
12:06rétrospectivement,
12:07on se dit c'est merveilleux,
12:08c'était les années
12:08de l'insouciance,
12:09de l'émancipation,
12:10on voit Johnny, Sylvie,
12:12François Zardy,
12:12on voit en Italie
12:13la Dolce Vita,
12:14Fellini,
12:15Vittoria Dessica,
12:16Dino Rizzi.
12:16Les guet-apens,
12:18les rixes,
12:19les passages à tabac,
12:20les descentes de flics,
12:22les passages en tôle.
12:24Il faut se souvenir
12:24que l'homosexualité
12:25était pénalisée,
12:26elle avait d'ailleurs été
12:26encore plus pénalisée
12:27sous Pétain en France
12:28et qu'effectivement,
12:29vous pouviez finir
12:30dans un fourgon de gendarmerie,
12:31passer devant un tribunal,
12:33jeté en prison
12:33parce que vous étiez homosexuel.
12:35Je rappelle aussi,
12:36parce qu'on a quand même oublié,
12:37c'est que jusqu'en 1990,
12:40l'homosexualité était rangée
12:42parmi les maladies mentales
12:43par l'OMS.
12:44D'accord ?
12:45Donc, voilà où on se trouve.
12:46Et donc, on est dans cette époque
12:48où on ne peut pas dire
12:49qu'on est corseté,
12:50on fait très attention
12:51et si on prend le risque
12:52d'affirmer une différence,
12:54une déviance
12:55par rapport à la norme,
12:56par rapport à ce qui est
12:57communément admis,
12:58effectivement,
12:58on risque la tôle
13:00mais on risque aussi,
13:00évidemment, l'opprobre.
13:01Et c'est ça à quoi
13:02est confronté Paul Viersac.
13:04Philippe Besson,
13:04vous avez vraiment eu
13:05un grand-père homosexuel ?
13:07Mais ça, je ne répondrai pas
13:08à la question,
13:09ça ramène à notre conversation
13:11du début.
13:12Je veux laisser chacun
13:15penser ce qu'il veut.
13:16Moi, je crois en tout cas
13:18que je suis là où je ne suis
13:21pas par hasard
13:21et que je me sens héritier
13:23d'une histoire
13:24qui s'est jouée avant moi
13:26et donc je pense à ceux-là
13:28qui étaient,
13:29à ces hommes,
13:29d'une manière générale,
13:31pas seulement Paul,
13:32mais à ces hommes
13:33qui ont ouvert un chemin
13:34où j'ai pu m'engager.
13:36Je vous fais écouter la voix
13:37de Marguerite Duras.
13:38Ah, ça c'est une bonne nouvelle.
13:40Dans quelques jours,
13:41ce sera les 30 ans
13:42de la mort.
13:43de sa disparition.
13:43Oui, de sa disparition.
13:45Vous venez de dire
13:46de sa disparition.
13:47vous faites partie
13:49de ces Français
13:50qui ne disent pas mort
13:51mais disparu,
13:52qui ne disent pas
13:55mourir
13:55mais disparaître.
13:57Oui.
13:57Vous savez,
13:58en fait,
13:58c'est curieux,
13:59pardon,
13:59je fais une petite insistie.
14:01c'est drôle
14:02parce qu'un jour,
14:03il n'y a pas très longtemps
14:04de ça,
14:04on m'a diagnostiqué
14:06une maladie
14:07dont on sait
14:09qu'elle peut mal finir
14:11et on me dit
14:12est-ce que vous avez pensé
14:13à votre mort
14:13à ce moment-là ?
14:14Et j'ai dit
14:15j'ai pensé
14:15à ma disparition,
14:16j'ai pensé
14:17à mon extinction.
14:18Je n'arrivais pas
14:18à dire le mot mort
14:19et encore aujourd'hui
14:20je ne le dis pas
14:21parce que la menace
14:23s'est éloignée,
14:24la guérison n'est pas là
14:25parce que je suis dans cette phase
14:25qu'on appelle la rémission.
14:27C'est aussi un mot terrible
14:28le mot rémission.
14:29C'est de se dire
14:29vous êtes un peu
14:31sorti d'affaire
14:32mais vous avez
14:34une épée de Tamoclès
14:35au-dessus de la tête
14:35et ça peut retomber
14:36à un moment ou à un autre.
14:37Alors,
14:38il faut faire attention
14:38au mot en fait.
14:39Moi,
14:39je fais très attention au mot.
14:41Donc oui,
14:41j'ai un petit peu de mal
14:42avec le mot mort
14:45et donc je préfère dire
14:47disparition
14:48ou effacement
14:49ou des choses comme ça.
14:50C'est trop brutal
14:51et trop frontal pour moi.
14:53Voilà,
14:53dit l'écrivain
14:54qui dans
14:55de roman en roman
14:56brode le thème
14:57de la disparition.
14:58Alors elle,
14:58elle en dirait quoi ?
14:59Marguerite Duras.
15:00Moi,
15:01je n'ai jamais vécu
15:02comme ça,
15:02comme je l'ai vécu enfant.
15:04Après,
15:05avec cette douleur essentielle
15:06d'avoir quitté ma mère,
15:07je n'ai pas pu m'y habituer.
15:09Ça longtemps,
15:10j'ai désiré revenir avec elle
15:12tellement le lien était fort.
15:14Et c'est sûr
15:15que c'est là
15:15qu'on apprend
15:15à partir.
15:17C'est de là
15:18qu'il faut foutre le camp.
15:19C'est empoisonner une famille.
15:21C'est empoisonner
15:22par les préférences
15:24inévitables
15:24qui s'y établissent,
15:26qui font le malheur
15:28de certains enfants.
15:29C'est sûr, ça.
15:31Oui,
15:31elle sait de quoi elle parle
15:32parce que,
15:32effectivement,
15:32le grand frère
15:33était le frère préféré
15:34et le petit frère
15:35qu'elle a tellement
15:36cherché à protéger,
15:37Marguerite Duras,
15:38et qu'elle n'a pas réussi
15:39à protéger
15:40puisqu'il en a fini
15:40par disparaître lui aussi.
15:42Et cette famille
15:43très dysfonctionnelle
15:44avec cette mère folle
15:45qui luttait
15:46grâce à un barrage
15:47contre le Pacifique
15:48en espérant
15:50la grandeur
15:51et en la perdant.
15:51Les 30 ans de la mort
15:53de Marguerite Duras,
15:54Philippe Besson,
15:55c'est les 30 ans
15:56en réalité
15:57de votre adolescence
15:58d'une certaine manière.
16:00C'est-à-dire,
16:00je ne sais pas
16:00si on imagine
16:03la puissance,
16:04la grandeur,
16:05la star absolue
16:06de la figure
16:07de Marguerite Duras
16:09dans les années 80
16:10quand vous étiez jeune,
16:11quand vous aviez
16:12envie d'écrire,
16:13quand vous viviez
16:14vos premiers émois
16:15homosexuels.
16:17Elle était une figure
16:18absolument dominante
16:19en France.
16:20J'ai 17 ans
16:21quand elle publie
16:22L'Amant
16:22et j'entre dans une librairie,
16:24la librairie Mola à Bordeaux
16:25et je prends le livre
16:26et je sors avec le livre
16:27et je commence là.
16:28Vous savez,
16:28dans le début de L'Amant,
16:29elle raconte qu'elle est
16:30une vieille femme
16:30avec un visage trié de ride
16:31et que tout le monde
16:32dit qu'elle était belle
16:33quand elle était jeune
16:33mais qu'elle préfère
16:34son visage trié de ride
16:35et puis tout d'un coup
16:36en une incise,
16:37en un saut de ligne,
16:38elle dit
16:39que je vous dise encore
16:40j'ai 15 ans et demi,
16:41c'est le passage
16:41d'un bac sur le Mekong
16:42qui l'a traversée
16:42dure longtemps
16:50noire,
16:51scintillante
16:51et je me suis dit
16:53ça,
16:53ça c'est une écrivaine,
16:55c'est quelqu'un
16:55qui sait raconter une histoire,
16:57c'est quelqu'un
16:57qui a une voix,
16:58c'est quelqu'un
16:58où quasiment le son
17:00précède le sens,
17:01on entend quelque chose
17:02avant de le comprendre
17:03et on est emporté
17:03et moi,
17:05elle m'a donné ce goût-là
17:08d'écrire des livres
17:10longtemps après.
17:11Elle vous a donné le goût
17:13de dire
17:14la mère,
17:14c'est cette jeune fille-là,
17:17de dire le père.
17:19C'est comme ça,
17:19bien sûr.
17:20Le livre
17:21Une pension en Italie
17:21commence comme ça
17:22en disant
17:23la mère,
17:23c'est cette jeune fille-là
17:24dans l'été de la Toscane
17:26devant la photo.
17:26Et ça, c'est Marguerite Duras.
17:28Oui, bien sûr.
17:28Et même Une pension en Italie,
17:30c'est déjà un titre
17:31de façon Duras.
17:32On imagine Anne-Marie Streeters
17:34bien habillée,
17:34les chevaux au vent,
17:36marcher sur la terrasse,
17:37de la pension en Italie.
17:39Oui, mais on ne se débarrasse
17:41jamais de ces influences-là
17:43qu'on a prises
17:44avec bonheur
17:45dans le plus bel âge.
17:47On reste très imprégnés
17:48de ça.
17:49Moi, elle m'accompagne,
17:50tout le temps.
17:51Quand j'écris un livre,
17:52j'entends sa voix,
17:53je suis avec elle.
17:54C'est comme si elle me portait,
17:56quand elle me guidait,
17:57elle m'autorisait quelque chose.
17:58Et donc,
17:59je sais ce que je lui dois.
18:00Voilà,
18:00on est toujours forgé,
18:02construit
18:03par les rencontres,
18:04par les voix des autres.
18:07Et si je suis cet homme-là
18:08devant vous aujourd'hui,
18:09c'est aussi parce que
18:10j'ai été ce jeune homme
18:11de 17 ans
18:11dans cette librairie
18:12prenant un livre
18:13avec d'une main tremblante
18:14et en me disant
18:14« C'est peut-être ma vie
18:15qui se joue là ».
18:16N'écoutez jamais
18:18les écrivains
18:19qui prétendent
18:20raconter des secrets
18:22dans les livres
18:22parce qu'en réalité,
18:23ils en gardent
18:24beaucoup plus
18:24que ce qu'ils racontent.
18:26Philippe Besson
18:27au micro de France Inter
18:28pour le grand portrait
18:29ce matin.
18:30Une pension en Italie
18:31est parue chez Julliard.
18:32C'était un plaisir
18:33de vous avoir.
18:34Vous êtes ce soir
18:36à Strasbourg.
18:37À la librairie Cléber.
18:38Et vous êtes samedi
18:39chez Isler à Metz.
18:41Vive les libraires.
18:42Salut les libraires, absolument.
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