00:01Le 18-19, Stéphanie Collot.
00:05Le 18-19 se poursuit avec Anna Stelinger.
00:09Bonsoir, vous êtes directrice des affaires internationales et européennes au sein du MEDEF suédois.
00:15Vous avez publié il y a quelques jours une tribune intitulée
00:19« La force de l'Europe, c'est la liberté, pas l'isolationnisme ».
00:25C'est ça.
00:27Vous défendez aujourd'hui clairement une Europe ouverte.
00:30Est-ce que ce n'est pas à contre-courant du mouvement général qui tend vers de plus en plus
00:36de protectionnisme ?
00:37Absolument.
00:38Mais je dirais que c'est aussi du bon sens.
00:40Parce que si on regarde l'histoire, c'est vrai que c'est l'ouverture vers le monde
00:45qui a rendu l'Europe plus forte, plus compétitive.
00:48C'est ça qui a donné les possibilités de croissance qu'on a eues dans le passé.
00:53Et c'est vrai que la tentation maintenant de renfermer, de se fermer, de réagir aux États-Unis,
01:00les actions de la Chine, la compétitivité qui n'est pas toujours très juste,
01:05c'est vrai que c'est comme une irritation, ça gratte.
01:11On a envie de se renfermer, on a envie de se renforcer à l'intérieur de nous-mêmes.
01:15Mais on sait que c'est contre-productif parce qu'à long terme, et même moyen terme,
01:21ça ne nous rendra pas plus compétitifs.
01:24Et pourtant, on le voit aux États-Unis, ça marche.
01:26Pourquoi ça ne pourrait pas fonctionner en Europe ?
01:28Ça marche avec quelques points d'interrogation quand même.
01:31Parce que quand vous regardez le bilan depuis l'entrée de Donald Trump au White House,
01:36à la Maison Blanche en 2025, c'est vrai que le bilan est très contrasté.
01:43Il y a l'inflation, il y a le chômage, les entreprises,
01:48bon, ils ne parlent pas à haute voix encore,
01:50mais on voit bien qu'il y a eu des effets des droits de douane très néfastes
01:54sur les entreprises américaines et aussi donc sur les citoyens.
01:58Donc je ne dirais pas que ça marche.
02:00Je pense que d'ici un an ou deux, on va voir le vrai bilan
02:03de ce protectionnisme relativement brutal de Donald Trump.
02:10La préférence européenne, vous n'êtes pas contre, vous le dites dans votre tribune,
02:14mais elle doit rester une exception.
02:18Pourquoi et où est-ce que vous placez ce curseur ?
02:21Où est-ce qu'elle va être cette exception selon vous ?
02:23Où est-ce qu'elle doit être ? Pardon.
02:25C'est vrai qu'il faut que l'Europe agisse.
02:27On ne peut pas être trop lent ni trop inactif.
02:31L'heure est grave.
02:32On a la Chine que j'ai mentionnée, on a les États-Unis, mais aussi la Russie,
02:37on a la guerre en Europe, on a tout le problème en Moyen-Orient maintenant.
02:41Et l'Europe doit accélérer, c'est vrai.
02:44Donc il y a des façons de le faire.
02:46Je ne pense pas que la préférence européenne, le « made in Europe » est une solution magique.
02:53Il n'y a pas de solution magique d'ailleurs.
02:55Je pense que l'effet peut être relativement positif si ça se fait sur des secteurs très ciblés
03:02et de manière temporaire.
03:04Mais on sait aussi qu'il y a d'autres outils, d'autres instruments dans la boîte à outils européens
03:09qui sont bien plus efficaces.
03:11Mais quel secteur, par exemple ?
03:13Est-ce qu'il faut continuer à acheter des armes américaines aujourd'hui, en tant qu'Européen ?
03:18Il y a des secteurs, encore une fois, il y a un noyau dur
03:23où, effectivement, il faut renforcer notre compétitivité et notre production européenne
03:27dans des secteurs très vulnérables, des secteurs très stratégiques.
03:32Mais il faut que ça reste l'exception, il faut que ça soit temporaire.
03:35Donc la défense, ça doit rester l'exception ?
03:37La défense, probablement.
03:38Certains secteurs où on a besoin d'un petit « push » pour le secteur qui ne se tient pas
03:45encore.
03:46Mais encore une fois, il faut que ça soit bien temporaire
03:50et avec une stratégie de sortie bien définie auparavant.
03:56Vous estimez quand même qu'il faut protéger certains ponts de nos industries ?
04:02De notre industrie européenne ?
04:04Vraiment avec une grande exception.
04:05Parce qu'on sait que ce n'est pas le renfermement qui nous rendra plus compétitifs.
04:11On sait que c'est surtout l'ouverture qui nous a donné la croissance dans le passé.
04:19Et on a encore une fois d'autres instruments que nous connaissons, que nous avons testés
04:25parce que là, c'est de l'expérimentation avec le « made in Europe ».
04:29Et ces instruments-là sont bien plus efficaces, auront un effet beaucoup plus positif sur la croissance européenne.
04:36Lesquels, par exemple ?
04:38Nous avons un atout formidable sous le pied.
04:41C'est notre marché intérieur, le marché commun.
04:44Et c'est vrai qu'on parle souvent de ça.
04:45Mais là, ce que...
04:46C'est un peu un serpent de mer, oui.
04:48Oui, mais ce qu'il faudrait, c'est ce que Jacques Delors avait fait dans son temps,
04:51il faudrait un autre push, un autre avancée relativement brutale sur le marché intérieur.
04:58Parce que nous savons que si nous n'enlevons pas du tout les ambitions,
05:02il faut garder la même ambition d'un marché commun intérieur qui fonctionne.
05:07Mais si nous enlevons les obstacles inutiles sur le marché intérieur,
05:11on a entre 7 et 10 % de PIB à chercher.
05:14Et c'est quoi les obstacles ? C'est quoi ? C'est la réglementation ?
05:17Est-ce qu'on ne va pas assez loin sur la déréglementation ?
05:20C'est ça que vous prenez ?
05:22Quand on regarde ce qui a été fait dans le passé,
05:24on a par exemple, les biens peuvent bien circuler librement sur le marché intérieur,
05:28mais leur emballage ne circule pas librement.
05:32Donc il faut déclarer les emballages dans chaque pays, dans les pays européens.
05:36On a 27 systèmes différents.
05:38Pour le service, vous ne pouvez pas exercer votre profession dans un autre pays automatiquement,
05:44parce que là on a à peu près 7000 professions protégées.
05:46Donc on a tellement d'obstacles qui font qu'on n'utilise pas ce potentiel absolument fabuleux.
05:53Et ce marché intérieur, c'est quand même notre lévier géopolitique le plus important.
05:58La bonne nouvelle, c'est qu'on connaît les obstacles depuis longtemps,
06:02et la solution n'est pas entre les mains de ni Donald Trump, Xi Jinping ou Vladimir Poutine.
06:08Nous tenons nous-mêmes les solutions en nos propres mains.
06:11Donc il faut déréglementer ? C'est quoi les autres actions ?
06:16Il faut simplifier, bien évidemment.
06:18Ensuite, on lit dans ça, beaucoup de rapports, incluent le rapport de Mario Draghi,
06:22qu'il manque du capital et des investissements en Europe.
06:26C'est vrai. Mais l'Europe n'est pas pauvre.
06:28C'est là une deuxième solution, parce que l'Europe a de l'argent.
06:33C'est seulement qu'on ne met pas cet argent au travail.
06:36Je pense notamment aux fonds de pension,
06:38qui sont parfois sur des comptes en épargne sans aucun rendement,
06:45ou qui ne servent pas justement ni aux PME, ni aux grandes entreprises.
06:50Et je pense qu'il faut aller beaucoup plus loin dans la libération, justement, des capitaux qui existent.
06:55Parce que quand vous regardez ce qu'il y a dans les fonds de pension,
06:58quand vous regardez ce qu'il y a sur les comptes en banque,
07:00de l'argent qui ne travaille pas,
07:02vous arrivez aux sommes demandées par Mario Draghi dans son apport.
07:06Donc ça, c'est une deuxième solution.
07:08Encore une fois, cette solution-là aussi est dans nos propres mains.
07:12Vous prenez également dans votre tribune,
07:15vous préconisez d'aller encore plus loin dans les accords de libre-échange.
07:19Il faut accélérer davantage, vous dites.
07:22L'accord conclu entre Bruxelles et les pays du Mercosur
07:25ont provoqué une levée de boucliers en France,
07:28mais aussi au niveau européen, notamment chez les agriculteurs.
07:33Comment accélérer quand on voit que socialement, ce n'est pas accepté, en fait ?
07:38Ce n'est pas accepté dans certains pays.
07:39Dans la majorité des pays, c'est accepté.
07:42Et encore une fois, si on regarde les fêtes,
07:44on a depuis six mois maintenant,
07:46l'Europe a terminé les négociations avec l'Inde, l'Indonésie, l'Australie et le Mercosur.
07:52C'est deux milliards de consommateurs, deux milliards de personnes.
07:55Et quand la Chine est un marché de plus en plus compliqué,
07:58quand les États-Unis se retrouvent derrière des droits de douane
08:02qui, encore une fois, vont faire des sauts sur l'automobile, par exemple,
08:06c'est vrai qu'ouvrir ces marchés-là,
08:08ça donne aux entreprises une possibilité de diversifier,
08:11de créer de la sécurité économique.
08:14Et c'est un moyen aussi de renforcer le lien entre l'Europe,
08:19nos pays européens et des alliés autour du monde.
08:21Oui, mais au niveau social, ces accords de libre-échange,
08:25ils ont une connotation, ça veut dire délocalisation,
08:30ça veut dire dumping social pour eux.
08:32C'est là où il faut regarder l'histoire.
08:34Parce que la bonne nouvelle, encore une fois,
08:36c'est que nous avons à peu près une bonne quarantaine d'accords commerciaux en Europe
08:40avec presque 80 pays autour du monde.
08:42Donc on a l'histoire, on a l'historique, on a les fêtes, on a les preuves.
08:46Et c'est vrai que l'accord avec le Canada, le CETA par exemple,
08:50qui n'a pas du tout non plus été forcément très accepté par la France,
08:55on sait maintenant que les PME françaises ont largement profité.
09:00On sait aussi que ça n'a pas du tout fait des dégâts
09:03ni à l'économie française, ni à l'économie européenne.
09:05Au contraire, ça a renforcé nos liens.
09:08C'est des liens politiquement, économiquement extrêmement importants.
09:11Et en plus, ça nous a aidé à ouvrir un marché
09:14sans pour autant faire des dégâts en Europe.
09:16Donc nous avons les preuves.
09:18Maintenant, il faut du courage politique pour parler de ça.
09:21Oui, parce que parfois c'est aussi une question politique
09:24et de volonté politique.
09:26Un mot sur la Suède et l'impact de la guerre au Moyen-Orient sur votre pays.
09:30Un impact significatif, a dit le gouvernement la semaine dernière.
09:34D'ailleurs, le Premier ministre se tient prêt à rationner le carburant
09:38si le conflit s'enlise.
09:40Comment les entreprises suédoises traversent cette crise aujourd'hui ?
09:44La Suède, comme tous les pays, a été très fortement heurtée
09:47par la crise au Moyen-Orient.
09:50Là où peut-être on est dans une situation
09:54légèrement plus favorable,
09:56c'est que notre pays est entièrement passé au « for sale free ».
10:01C'est-à-dire qu'on a décarbonisé complètement notre mix énergétique.
10:06Et c'est vrai que ça nous rend un petit peu moins vulnérables.
10:10Et ensuite, on a une dette publique qui est à 36 %.
10:13C'est ce que j'allais vous dire, c'est que vous avez des marges de manœuvre,
10:16là où nous, nous n'en avons aucune.
10:18Mais encore une fois, là aussi, si on fait des interventions publiques,
10:24il faut le faire de manière très ciblée, exactement comme la préférence européenne,
10:28ciblée et temporaire.
10:29Parce que le goût, justement, a donné davantage et davantage de fonds et de soutenir.
10:34Il faut le faire dans des situations de crise.
10:36Mais il faut faire très attention et le faire uniquement quand nécessaire
10:39pour garder cette marge de manœuvre.
10:41Oui, parce que là, aujourd'hui, la ministre des Finances a déclaré,
10:44ces derniers jours, que c'est la pire crise depuis très, très longtemps
10:48en matière d'énergie.
10:50Est-ce qu'aujourd'hui, le MEDEF suédois réclame immédiatement
10:55des mesures de la part du gouvernement ?
10:58Non.
10:59Non.
11:00Et encore une fois, si jamais il faut des demandes,
11:02c'est pour soutenir quelques entreprises qui sont dans une situation très compliquée.
11:06Peut-être, s'il faut le faire, les foyers sous forme de réduction d'impôts
11:13sur le carburant, par exemple.
11:15Mais encore une fois, très ciblée et très temporaire.
11:17Comme ce qu'on fait en France quelque part.
11:19Tout à fait.
11:20C'est exactement ça.
11:21On se ressemble beaucoup plus qu'on le croit entre la Suède et la France.
11:24Merci beaucoup, Anna Stellinger.
11:26Je rappelle que vous êtes la directrice des affaires internationales et européennes
11:29au sein du MEDEF suédois.
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