- il y a 11 heures
Face aux crises géopolitiques et environnementales actuelles, le philosophe Fabrice Midal appelle à définir une résistance constructrice et non immobile. Dans son livre “Empêcher que le monde ne se défasse : 19 leçons pour apprendre à résister”, il suggère par exemple de viser l’excellence plutôt que la performance et de se fier au réel plus qu’à l’idéologie dans l’entreprise.
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00:05L'invité de ce Smart Impact, c'est Fadris Milal, bonjour, bienvenue, vous êtes philosophe, écrivain, vous publiez
00:11« Empêcher que le monde ne se défasse », c'est aux éditions Flammarion, Versilio, 19 leçons pour apprendre à
00:18résister.
00:19Résister, tiens, je commence par ça, ça signifie quoi pour vous aujourd'hui ? À quoi, à qui ?
00:23Résister, c'est résister à ce qui nous empêche d'être vivants et qui nous fait baisser les bras.
00:27Et l'idée de ce livre, c'est de sortir la résistance des mécanismes habituels auxquels on l'identifie aujourd
00:33'hui,
00:34résister simplement comme être contre, qui est vraiment facile et qui ne construit rien.
00:38Est-ce qu'on pourrait inventer une résistance qui construit, c'est-à-dire résister à l'immobilisme,
00:43résister à ce qui nous donne le sentiment qu'on ne peut plus rien faire, qui peut toujours nous menacer
00:50?
00:50Et donc, je voulais redonner un peu des lettres de noblesse à la résistance.
00:54Est-ce que c'est, d'une certaine façon, un engagement politique, cette façon de résister ?
01:01Alors, ça dépend de ce que vous appelez politique.
01:03Ce qui n'est pas dans un parti politique, mais dans l'organisation de la cité.
01:07Moi, je suis philosophe, donc au sens d'Aristote, de la politique, du sens commun.
01:11Oui, c'est le sens du titre du livre, « Empêcher que le monde ne se défasse », c'est
01:14une phrase de Camus,
01:15qu'il prononce quand il reçoit le prix Nobel.
01:18Donc, c'est vraiment un texte qu'il a énormément pensé.
01:20Et empêcher que le monde ne se défasse, c'est ça, résister.
01:24C'est comment je peux faire ? Je ne peux pas faire que le monde soit parfait.
01:28Mais qu'est-ce que je peux faire, à mon échelle, là, maintenant,
01:31pour que le monde ne se défasse pas, et donc maintenir du lien ?
01:35Ça, c'est notre responsabilité d'être humain.
01:39J'ai peur qu'aujourd'hui, la politique, disons politicienne, ne soit plus à même de faire ce travail-là.
01:47Plutôt dans l'antagonisme ou l'antagonisation des individus.
01:51C'est ça. Contre.
01:53Contre.
01:54Et puis, une absence de pensée.
01:56Et aujourd'hui, tous ceux qui sont soucieux du monde sont un peu effrayés de la difficulté de penser.
02:02La difficulté de penser, c'est quoi ?
02:04C'est, je répète ce qui est déjà connu, qu'on a déjà dit, parce que c'est plus confortable.
02:09Et toute l'histoire le montre.
02:11Les assassins, les...
02:12Oui, et puis même, je m'enferme dans un mode de pensée.
02:15D'ailleurs, les réseaux sociaux nous y enferment d'une certaine façon.
02:18C'est très, très dangereux, parce qu'il y a une jubilation de faire ce que dit le chef.
02:25Je ne l'ai plus à penser, et donc, je...
02:27Et là, ça pose des questions sur le mal.
02:30Peut-être que l'absence de pensée est en rapport au mal, ce qu'on ne dit pas assez.
02:35Vous parlez d'assombrissement du monde.
02:38Qu'est-ce qui vous semble le plus sombre ou le plus inquiétant ?
02:41Alors, en tant que philosophe, aussi, là, ce qui est important, c'est de se dire,
02:45qu'est-ce qui, aujourd'hui, assombrit le monde ?
02:47Ce n'est pas la même chose qu'à une autre époque.
02:49Parce que moi, je ne dis pas que notre monde est plus sombre que celui d'avant.
02:52Mais chaque époque a d'autres problèmes.
02:54Aujourd'hui, un des assombrissements, c'est que tout devient gérable.
03:00Les êtres humains ne sont plus des êtres humains, mais tout doit être géré.
03:04On doit gérer son stress, on doit gérer ses émotions, on doit potentialiser son capital santé,
03:08on doit potentiel... tout doit être potentialisé.
03:12Tout...
03:12Gérable et notable, aussi.
03:13Gérable et notable.
03:14On est dans un monde de la note permanente.
03:16Ça se rejoint, je pense.
03:17Oui, une des choses qui m'importent beaucoup, c'est d'essayer de faire la distinction entre l'excellence et
03:22la performance.
03:22Je crois que notre société souffre beaucoup.
03:25La performance, c'est ce qui se mesure.
03:28L'excellence, c'est un accomplissement de tout son être.
03:31Pour être performant, il faut que je me sacrifie.
03:33Un grand champion, il n'est pas dans la performance, il est dans l'excellence.
03:38Quand on veut tout calculer, on perd l'excellence.
03:41Et ça, c'est un sujet qui me travaille, parce qu'en perdant le sens de l'excellence,
03:45et en faisant que tout devienne plus que calculable, on enlève le sens du travail.
03:48Le travail n'a plus de sens, parce que ce n'est plus que du calculable.
03:51Oui, c'était la question que j'allais vous poser.
03:53À quel point les 19 leçons que vous nous proposez dans ce livre,
03:56elles sont applicables au monde de l'entreprise ?
03:59Je dirais, c'est là où vous m'auriez dit, est-ce qu'elles sont applicables dans le monde politique
04:03?
04:03J'aurais dit, là, je ne sais pas, mais dans le monde de l'entreprise...
04:05C'est là qu'elles sont principalement ou prioritairement applicables ?
04:08Oui, parce que dans le monde de l'entreprise, il faut remettre de la dimension humaine,
04:13remontrer comment on peut inventer des choses,
04:16résister au défaitisme, abaisser les bras, croire qu'on ne peut pas,
04:19que résister, ça ne peut pas être fait par haine.
04:23Redonner le sens des mots...
04:25Enfin, je crois que toutes les leçons que je donne dans le livre
04:27s'adressent à toute personne qui est en rapport au réel.
04:30Et dans l'entreprise, c'est encore un des lieux où on est en rapport au réel.
04:33Parce qu'on ne peut pas...
04:35Quand on est trop pris par l'idéologie dans l'entreprise,
04:37le réel vient vous dire que là, vous êtes à côté de la plaque.
04:40Et dans notre monde, on est de plus en plus coupé du réel.
04:42Et je crois que c'est une souffrance très forte.
04:44Alors, je joue votre livre sur ce chapitre qui me concerne directement
04:50puisque la leçon numéro 11, c'est liser un poème au lieu d'écouter les infos.
04:54Oui.
04:55Bon, ok, donc je me sens concerné.
04:57Quelles infos ? Ça dépend de quelles infos on parle.
05:00Alors...
05:00Ou est-ce qu'il faut se sortir de ce torrent de l'actualité ?
05:05Oui.
05:05Qui est par essence anxiogène pour empêcher que le monde ne se défasse ?
05:11Le livre est né de mon agent qui m'a dit
05:13« Il faut que tu fasses un livre sur la situation ».
05:16En plus, elle est à moitié américaine,
05:19donc l'élection de Trump la préoccupait.
05:21J'ai dit « Non, non, mais elle me dit
05:22« Moi, j'ai un problème tout simple »,
05:23à un moment, elle me dit dans la conversation.
05:24Le matin, j'allume les informations,
05:26je suis déprimé pour le reste de la journée.
05:27Si je ne les écoute pas, je ne me sens pas un bon citoyen.
05:31J'ai trouvé que c'était une question très concrète.
05:33Et donc, ma suggestion, c'est de ne pas commencer.
05:35Je ne dis pas qu'il ne faut pas écouter les informations.
05:37Ne pas commencer sa journée par ça.
05:38Oui, de commencer par quelque chose
05:41qui va nous tourner vers nos propres forces.
05:48Moi, je me suis donné comme exercice
05:50de lire un poème tous les matins,
05:52pendant un mois, pour faire le test.
05:54Ça prend trois minutes.
05:55Et j'ai vu que ça changeait mon état d'esprit.
05:59Pour toute la journée ?
06:00Oui.
06:01Oui, de ne pas sortir tout de suite vers l'information.
06:06Mais après, il faudrait creuser beaucoup plus avant.
06:08Est-ce qu'aujourd'hui, on a encore de l'information ?
06:10Quand ce que nous cherchons par l'information,
06:12c'est faire des clics.
06:14Donc, est-ce que c'est encore de l'information ?
06:16Ou est-ce que ce n'est pas une forme de divertissement ?
06:18Est-ce qu'on utilise l'information comme une forme de divertissement ?
06:21Est-ce que ce divertissement n'est pas un problème
06:23qui nous empêche notre capacité de penser,
06:25de voir les problèmes, de voir les situations ?
06:27Donc, c'est tout ça que j'essaye.
06:29Et ça ne va pas juste être pour ou contre l'information.
06:31C'est d'essayer de comprendre tout un mécanisme.
06:33Surtout qu'il y a toute forme d'informations.
06:35Mais, pardon de vous interrompre,
06:37mais en vous écoutant, ça rejoint ce qui est une des thématiques centrales
06:40de cette émission,
06:41où on accompagne la transformation environnementale, sociétale,
06:46des entreprises de notre société,
06:47qui est le sentiment d'éco-anxiété ou de paralysie
06:53qui peut être alimenté par, d'ailleurs, le flot d'informations ?
06:56J'aurais pu dire,
06:57et ça aurait été peut-être une meilleure réponse à votre question,
07:00qu'est-ce qui assombrit cette sorte d'éco-anxiété
07:02qui nous paralyse ?
07:04Et vous avez raison.
07:05Parce que quand on écoute des informations toute la journée,
07:08on se sent impuissant.
07:10Tout ce qui renforce notre impuissance est un vrai problème.
07:12Puisqu'au fond, mon livre, c'est comment retrouver
07:14le sentiment qu'on peut faire quelque chose.
07:16Même à une petite échelle,
07:18on ne sait jamais l'impact de ce qu'on va faire.
07:21Là, en ce moment, je suis très frappé par l'affaire Gisèle Pellicot.
07:24Quand Gisèle Pellicot a dit
07:25« Il faut que la honte change de camp
07:27et je décide de ne pas faire un huis clos »,
07:29elle ne pouvait pas savoir l'impact que ça aurait
07:31sur des millions de gens qui vont dire
07:33« Mais oui, c'est vrai au fond.
07:34Je suis une victime et je me sens honteuse.
07:36Est-ce que c'est normal ? »
07:38Donc on ne sait jamais
07:41ce que nos actions vont avoir
07:43comme impact et comme effet.
07:44Et on est tellement pris
07:46par l'obsession de calcul
07:47qu'on se dit « Mais mon action ne sert à rien,
07:49je ne peux rien faire »
07:50et donc on se sent impuissant.
07:52Et au fond, mon livre, c'est
07:53comment retrouver le sentiment de puissance,
07:55de courage, d'allant,
07:56de sentir qu'on peut faire quelque chose.
07:58Je reviens au monde de l'entreprise
08:00parce que le monde de l'entreprise,
08:03il carbure quand même
08:06aux notations, à l'évaluation.
08:08Et c'est très problématique.
08:10Et pourquoi ?
08:11Quand dans l'hôpital, aujourd'hui,
08:13on a mis en place le fait
08:14qu'on voit, qu'on veut mesurer
08:15le nombre d'actes que fait
08:16un infirmier dans une journée
08:17et que compte pour rien
08:18sa présence, son attention,
08:20la manière dont il parle aux gens,
08:22est-ce que c'est rationnel ?
08:23C'est irrationnel.
08:24Est-ce que la personne n'a pas le sentiment
08:26que son travail ne sert plus à rien ?
08:28Est-ce qu'elle a l'impression
08:28qu'elle est déshumanisée ?
08:30C'est une catastrophe.
08:31Je crois que vraiment,
08:33on va...
08:33C'est une vraie, vraie catastrophe.
08:36Mais comment on inverse cette tendance ?
08:38Par exemple, on voit, à l'inverse,
08:40le directeur de Gustave Roussy,
08:42aujourd'hui, est un médecin
08:45et pas un technocrate.
08:47Eh bien, voilà.
08:47Qu'est-ce qui s'est passé
08:48dans la tête des gens
08:49de mettre à la direction de partout
08:50des gens qui sont des technocrates,
08:53qui n'ont aucun amour du métier,
08:55qui ne vont pas respecter les gens,
08:57soi-disant, pour maximaliser les profits.
09:02Oui, et qui sont, en général,
09:04en plus d'un...
09:06le plus souvent,
09:07complètement faux.
09:10Qu'est-ce que vous entendez ?
09:11Faux, parce qu'il faut
09:13qu'on réduise les coûts
09:13pour pouvoir mieux vendre la société,
09:15mais en réduisant les coûts,
09:16en fait, sans...
09:18Les chiffres vont être beaux,
09:19mais en réalité,
09:20la vraie puissance,
09:22le vrai capital,
09:23la vraie ressource de l'entreprise
09:24est complètement diminuée.
09:26Moi, je travaille dans les entreprises.
09:29Donc, je connais comment...
09:33Ça, c'est le contraire
09:35de ce que je vois sur le terrain
09:36de beaucoup de chefs d'entreprise
09:37qui font exactement l'inverse,
09:39qui essayent de retrouver un engagement.
09:41Bien sûr, et j'en reçois quotidiennement.
09:44Donc, il faut dire
09:46que tous ces chefs d'entreprise
09:48qui font confiance
09:50dans la dimension humaine,
09:51dans le respect...
09:53Au fond, les gens,
09:54ce qu'ils ont envie,
09:54c'est de pouvoir travailler
09:55et donner le meilleur d'eux-mêmes.
09:57Et on nous empêche.
09:58Et quelle place, justement,
09:59on va terminer là-dessus,
10:00on peut laisser à l'émotion,
10:03à la sensibilité
10:05dans le monde de l'entreprise ?
10:06On a souvent tendance
10:07à essayer de les canaliser,
10:10ces émotions, ces sensibilités.
10:11On ne peut pas.
10:12En fait, là, la question...
10:13On ne peut pas.
10:15On ne peut pas.
10:17Je parle à un des plus grands négociateurs
10:19qui a libéré Marouane Meri,
10:21qui a travaillé au plus haut niveau
10:24de libérer des otages
10:25ou de travailler
10:27dans des situations
10:28extrêmement difficiles.
10:29La première chose qu'ils disent,
10:29c'est qu'il faut,
10:30pour prendre une bonne décision,
10:32être à l'écoute
10:33de ses émotions.
10:34Sinon, vous êtes à côté
10:35de la plaque.
10:36Et donc,
10:37mais qu'est-ce qui s'est passé
10:39dans la tête des gens
10:40que croire qu'on peut vivre
10:41sans émotions ?
10:42Ce n'est pas du tout raisonnable.
10:44C'est même complètement irrationnel.
10:46Merci beaucoup, Fabrice Midal.
10:48Empêchez que le monde
10:50ne se défase 19 leçons
10:52pour apprendre à résister
10:54aux éditions Flammarion.
10:57Versilio, merci beaucoup.
10:58On passe à votre nouvelle rubrique
11:01Tous Lobbyistes.
11:02Sous-titrage Société Radio-Canada
11:02Sous-titrage Société Radio-Canada
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