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Dans cette audition au Sénat, Jean Marc Jancovici, ingénieur polytechnicien, enseignant à Mines Paris PSL et président du Shift Project, explique pourquoi la stratégie de TotalEnergies et plus largement celle des grandes entreprises n’est pas compatible avec les accords de Paris. Il rappelle les contraintes physiques du climat, la notion de budget carbone et le rythme irréaliste de baisse des émissions que cela impose à l’économie mondiale.
Il analyse aussi le rôle central des énergies fossiles, les limites de la transition actuelle et les conséquences du recours au GNL après la rupture avec le gaz russe, notamment le verrouillage fossile lié aux contrats de long terme.

#climat #energie #Jancovici #transition #ecologie

Catégorie

📚
Éducation
Transcription
00:00Si on veut tenir l'une des deux limites, 1,5 ou 2, je vais commencer par 2, parce que comme ça, vous allez tout de suite comprendre,
00:06il faudrait que les émissions planétaires baissent de 5% par an à partir de demain matin.
00:10Alors je vais vous donner un plan qui permet de baisser les émissions planétaires de 5% par an.
00:13C'est l'année 1, je fais le Covid planétaire, et je ne remets surtout pas l'économie dans son état préexistant en sortie.
00:20Je laisse l'économie dans l'état post-Covid.
00:22L'année 2, je supprime l'appareil industriel de l'Allemagne, du Japon et de l'Italie, ça se doit faire à peu près 5% des émissions planétaires.
00:28Puis il faut une idée pour l'année 3.
00:31Donc je ne sais pas si vous visualisez le rythme auquel il faudrait baisser les émissions pour y arriver.
00:44Est-ce que la stratégie totale est compatible avec les accords de Paris ?
00:47Alors en fait, non, mais à peu près aucune grande entreprise n'a de stratégie compatible avec les accords de Paris,
00:52pour une raison assez simple, qui est le rythme de baisse que cela impose aux émissions planétaires de suivre l'accord de Paris.
01:00Si on regarde ce que dit la physique sur le...
01:04Pardon, je vais repartir du début.
01:07Le changement climatique est causé notamment par une espèce chimique présente dans l'atmosphère,
01:11dont l'accumulation, enfin dans la quantité augmente, qui est le dioxyde de carbone.
01:14Le dioxyde de carbone étant un oxyde, je le dis le dictionnaire,
01:17c'est une espèce chimiquement stable, qui n'a pas de processus d'épuration tant qu'elle est dans l'air.
01:22La seule façon dont le CO2 peut s'épurer de l'atmosphère, c'est en revenant au contact du sol,
01:27et à ce moment il peut se passer deux choses,
01:28soit un équilibrage de pression partielle avec l'océan, ça s'appelle de la dissolution,
01:32c'est un processus de reprise du CO2 par l'océan qui ne marche que tant que les pressions partielles ne sont pas équilibrées,
01:38et enfin un deuxième processus qui est la photosynthèse,
01:41et qui est limité par la disponibilité en eau et par le fait que la végétation qui photosynthétise reste dans les bonnes plages de température
01:50et plus généralement de conditions climatiques là où elle se trouve,
01:54ce qui est évidemment non garanti pour l'éternité.
01:58Du fait de la très grande stabilité du CO2 dans l'atmosphère une fois qu'on l'y a mis,
02:01il y a une notion de budget carbone,
02:03c'est-à-dire que l'élévation de température qu'on aura en 2100 dépend essentiellement de la quantité totale de CO2 qu'on met d'ici là dans l'atmosphère,
02:10peu importe qu'on le mette surtout en 2040, surtout en 2060, surtout en 2080 ou surtout en 2100,
02:15ça n'a pas beaucoup d'importance.
02:17Ce qui compte c'est essentiellement de l'y avoir mis.
02:19Et le budget carbone qu'il nous reste à disposition si on veut limiter le réchauffement planétaire à 1,5 degré,
02:26c'est quelques centaines de milliards de tonnes,
02:28c'est-à-dire en ordre de grandeur entre le quart et le huitième de ce qu'on a déjà mis sur le siècle écoulé.
02:36Et si on veut se limiter à 2 degrés, on est un peu plus lâche,
02:43on a droit à un millier de milliards de tonnes,
02:45mais enfin ça fait quand même la moitié, entre la moitié et 40% de ce qu'on a mis sur le siècle écoulé.
02:52Du coup l'arithmétique impose que si on veut tenir l'une des deux limites,
02:561,5 ou 2, je vais commencer par 2, parce que comme ça vous allez tout de suite comprendre,
03:00il faudrait que les émissions planétaires baissent de 5% par an à partir de demain matin.
03:03Alors je vais vous donner un plan qui permet de baisser les émissions planétaires de 5% par an.
03:07C'est l'année 1, je fais le Covid planétaire,
03:10et je ne remets surtout pas l'économie dans son état préexistant en sortie,
03:14je laisse l'économie dans l'état post-Covid.
03:16L'année 2, je supprime l'appareil industriel de l'Allemagne, du Japon et de l'Italie,
03:20ça se doit faire à peu près 5% des émissions planétaires,
03:23puis il faut une idée pour l'année 3.
03:24Donc je ne sais pas si vous visualisez le rythme auquel il faudrait baisser les émissions pour y arriver,
03:31et en fait compte tenu du fait que les énergies fossiles sont le moteur du système industriel moderne,
03:36et du système économique moderne,
03:39baisser les émissions de CO2 de 5% par an,
03:42ça revient au premier ordre à contracter le système économique de n'importe quoi entre 4 et 5% par an.
03:47Nonobstant le développement de l'efficacité énergétique, des énergies renouvelables, etc.
03:52C'est ça qu'il faut avoir en tête.
03:54Est-ce que vous avez une grande entreprise cotée sur cette planète,
03:57et même pas cotée,
03:58qui a aujourd'hui un plan qui soit compatible avec cette orientation générale ?
04:02Je ne crois pas.
04:03Je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup.
04:05Donc de ce point de vue, Total n'est pas spécialement un cas isolé.
04:10C'est une entreprise qui a une activité qu'on assimile,
04:12encore une fois, je n'ai pas d'action chez Total, donc je m'en fiche,
04:14mais c'est une entreprise qu'on assimile au diable parce que c'est elle qui sort le pétrole,
04:19mais en fait le pétrole, il rigue la totalité de l'économie mondiale,
04:22et ni Carrefour, ni Michelin, ni Danone n'ont de stratégie qui est plus compatible.
04:29Je ne pourrais plus citer n'importe laquelle, n'importe quel autre, ni Apple, ni Nvidia.
04:34Il n'y a pas une entreprise cotée au monde qui ait une stratégie aujourd'hui
04:38qui soit compatible avec 5% de baisse annuelle des émissions des effets de serre.
04:41Voilà, en gros, pas une. En première approximation, peut-être qu'on va trouver une en cherchant bien.
04:47Voilà, donc ça c'était la réponse à la première question.
04:51Total non.
04:53Alors GNL, c'est une conséquence indirecte de notre infidélité à l'ami Poutine,
05:00puisque avant la guerre en Ukraine, l'Europe dépendait pour environ 40% de ses approvisionnements du gaz russe.
05:06Une fois qu'on ne veut plus du gaz russe, comme c'était le principal approvisionnement gazier de l'Europe par pipeline,
05:13eh bien, ou bien les gens se passent instantanément de 40% du gaz,
05:16ce qui n'est pas l'option pour le moment qui a été suivi,
05:19parce que le gaz reste quelque chose d'important pour l'industrie,
05:21reste quelque chose d'important pour la production électrique d'une bonne partie de nos voisins, etc.
05:25Et donc l'option B, c'est qu'il faut le trouver ailleurs.
05:28Et alors, il faut le trouver ailleurs.
05:30Les autres zones d'approvisionnement par pipeline, pour l'Europe, c'est le Maghreb,
05:33mais le Maghreb est en déclin gazier, l'Algérie est en déclin gazier.
05:38Les autres pays de la communauté, de la CIS, là,
05:41mais ce n'est pas des fournisseurs de gaz à la hauteur de ce qu'est la Russie,
05:44ils sont beaucoup plus petits.
05:46Donc il reste gaz liquéfié, donc on se met à construire des terminaux de gazéification partout,
05:50et on commence à demander à nos fournisseurs de développer des trains de liquéfaction partout.
05:53Là-dessus, les Américains se frottent les mains, parce qu'ils ont du gaz pas cher,
05:57et en plus, eux, exporter, ça les arrange,
05:59parce que ça équilibre le prix de marché domestique américain avec le prix de marché à l'export.
06:03Donc les producteurs sont ravis qu'on exporte...
06:05Ils n'ont pas envie qu'on exporte tout le gaz américain, loin s'en faut,
06:07mais un peu, ils sont parfaitement d'accord.
06:09Il faut bien voir que les exportations américaines de GNL,
06:12au regard de la consommation domestique de gaz aux Etats-Unis, ça ne reste pas grand-chose.
06:17Mais c'est quelque chose qui est économiquement très intéressant pour eux,
06:20parce que ça fait monter le prix domestique du gaz.
06:21Et alors, pour les Européens, ça crée effectivement un effet de lock-in.
06:25Alors ça, on a bien documenté ça au Shift Project,
06:27parce que si vous voulez du GNL, il faut signer des contrats de long terme,
06:30parce que les fournisseurs de GNL ne vont pas vous expliquer,
06:33vous allez leur dire, vous allez me construire un train de liquéfaction,
06:35puis l'année prochaine, je ne sais pas si je vous achète du gaz,
06:37vous êtes gentils, mais non.
06:38Donc en fait, les contrats, si on veut du GNL, ils sont sur 15 à 25 ans.
06:42Donc, effectivement, pour avoir du gaz l'hiver prochain,
06:48on se crée un lock-in fossile avec des contrats d'approvisionnement sur beaucoup plus longue période.
06:53Là, il fallait un peu se le dire, avant de dire à Poutine,
06:56ton gaz, on ne veut pas.
06:57Moi, je n'ai pas d'intérêt non plus chez Poutine,
06:59et je ne suis pas en train de dire que c'est un type très bien.
07:01Je suis juste en train de dire,
07:02si les Européens avaient bien compris ce qu'ils faisaient au moment où ils ont dit aux Russes,
07:05on ne veut plus du gaz russe,
07:07ils auraient compris que l'alternative, c'était fatalement le GNL,
07:12venant des exportateurs de GNL,
07:15au premier chef desquels les États-Unis actuellement.
07:18Et effectivement, le gaz qui est de plus en plus produit aux États-Unis,
07:22c'est ce qu'on appelle le gaz de schiste.
07:24Alors en fait, c'est impropre, c'est du gaz de rochemère.
07:26Pour faire un tout petit peu de géologie pétrolière,
07:28le pétrole et le gaz se forment par une espèce de pyrolyse de résidus biologiques
07:33dans des sédiments qui sont enfouis sous terre.
07:36Donc dans les endroits où il y a des zones de subduction,
07:38où il y a de la sédimentation en provenance de la vie marine,
07:42vous avez des restes organiques mélangés à du sédiment minéral
07:45qui sont enfouis sous terre,
07:46et la géothermie ainsi que la pression vont créer,
07:49dans la roche qui se forme à partir des sédiments,
07:51du pétrole, du gaz.
07:52Ce pétrole et ce gaz, des fois, ils migrent en dehors de la roche-mer,
07:55c'est comme ça que se forment les accumulations qu'on appelle
07:57dans les roches réservoirs où on va forer le pétrole et le gaz.
08:01Mais des fois, ça reste prisonnier dans la roche-mer
08:03parce que la roche-mer n'est pas assez perméable.
08:05Et à ce moment, il faut la fracturer pour créer de la perméabilité.
08:07C'est pour ça qu'on fracture pour exploiter le pétrole et le gaz de schiste.
08:11Quand il faut un pétrole et gaz de roche-mer.
08:12Et il se trouve que les Américains ont beaucoup de pétrole et de gaz de roche-mer.
08:16Donc effectivement,
08:17cette exploitation, puis cette exportation du gaz de roche-mer
08:21est quelque chose que les Américains aiment bien faire.
08:23Et chez eux, c'est particulièrement favorisé par le droit minier
08:26qui fait que l'État n'intervient pas dans cette histoire
08:28puisque le propriétaire du sol est propriétaire du sous-sol jusqu'au centre de la Terre.
08:32Donc ça...
08:33Voilà.
08:34Ça fait que des contrats bilatéraux.
08:36Donc ça va très vite.
08:36Sous-titrage Société Radio-Canada
08:50Sous-titrage Société Radio-Canada
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