00:00Elle a repeint des façades de multinationales, fauché des chaises dans des banques et parfois terminé en garde à vue.
00:07Mon invitée s'est longtemps battue pour un autre monde, mais elle l'a fait loin de tout parti politique.
00:12Elle siège aujourd'hui au sein du groupe La France Insoumise à l'Assemblée.
00:15– Générique –
00:29– Bonjour Aurélie Trouvé. – Bonjour Clément.
00:31– Alors vous avez incarné pendant longtemps l'alter mondialisme en France
00:34en étant co-présidente de l'association Attaque, vous en avez aussi été la porte-parole.
00:40Et je vous propose de revoir comment vous évoquiez votre engagement à l'époque, c'était en 2006.
00:46– J'ai toujours eu une sensibilité par rapport aux inégalités du monde, de l'entreprise
00:50et ensuite j'ai compris que c'était un système néolibéral de capitalisme financier débridé
00:56qui était à la base de ça et donc je pense qu'Attaque ça a été vraiment un milieu
01:00dans lequel j'ai pu approfondir ça et ensuite militer de plus en plus pour ces idées.
01:05– Alors vous expliquez que vous avez toujours été sensible aux inégalités du monde de l'entreprise
01:09et dans une autre interview vous faites aussi le lien avec le parcours professionnel compliqué de votre père.
01:15Est-ce que les racines de votre engagement ne sont pas là dans cette sensibilité aux injustices que vous évoquiez ?
01:22– Oui parce que je viens comme beaucoup de Françaises et de Français d'une classe moyenne,
01:26mon père a été longuement au chômage et je crois que j'ai toujours eu ce sentiment d'injustice
01:32et de ne pas faire partie de cette élite bourgeoise et héritière
01:38et j'ai toujours voulu me battre pour répartir les richesses et par exemple je ne supporte pas
01:43qu'on dise qu'un chômeur c'est parce qu'il n'a pas voulu traverser la rue qu'il n'a pas d'emploi
01:47alors qu'en réalité vous le savez il y a un emploi disponible pour 14 chômeurs en France.
01:52– Et donc c'est ce qui a déclenché votre engagement vous pensez ?
01:55– Entre autres et puis après j'ai fait des études d'ingénieur agronome
01:59et là j'ai compris aussi que tous les méfaits, les dégâts de la mondialisation néolibérale,
02:05la marchandisation, c'est à ce moment-là que je m'engage dans le mouvement altermondialiste
02:09puisque c'est aussi le début des grands forums sociaux altermondialistes
02:14où il y a disons beaucoup de populations du monde qui se disent que finalement
02:18cette fameuse mondialisation heureuse qu'on nous a vendue elle n'est pas heureuse,
02:21elle met en concurrence les pays, les entreprises et elle tire vers le bas
02:26toutes les conditions de travail des gens, les normes environnementales,
02:31ça favorise aussi l'évasion fiscale et donc c'est tout ce combat-là ensuite
02:35que j'ai voulu mener à travers l'association ATTAC et le mouvement altermondialiste.
02:39– Pour en revenir à cet archive, moi ce qui me marque aussi c'est que
02:42vous parlez comme une femme politique, vous avez déjà un discours de femme politique,
02:46pourquoi est-ce que vous n'êtes pas engagée directement dans un parti politique ?
02:49– Alors je considère que la politique, vous savez au sens étymologique du terme,
02:52c'est la vie de la cité et pour se battre, pour nos idées dans la cité,
02:56il y a différentes façons de le faire et moi j'étais bénévole associative pendant 20 ans
03:00et d'ailleurs j'ai un immense respect pour le travail bénévole
03:03parce qu'il faut savoir que c'est celui-ci qui fait qu'aujourd'hui
03:06il y a tellement de solidarité en France quand l'État est défaillant,
03:09vous voyez par exemple dans ma circonscription de Seine-Saint-Denis,
03:12à Noisilsec ou à Bondy, je peux vous dire qu'heureusement qu'il y a des associations d'aide alimentaire,
03:17heureusement qu'il y a des associations de jeunes pour faire de la solidarité.
03:21– Mais vous étiez un peu, comment dire, ça vous épeure les partis, vous n'aimiez pas ça ?
03:25– Non alors j'ai toujours été sur l'idée qu'en fait il faut résister de multiples façons,
03:31on peut résister dans le milieu associatif en tant que syndicaliste aussi,
03:35c'est extrêmement important le syndicalisme aujourd'hui
03:38pour se battre pour ses conditions de travail,
03:39et j'ai d'ailleurs aussi été élue syndicale, et puis dans la politique,
03:43et la politique, justement il faut redonner aussi des belles couleurs à la politique,
03:48je crois que c'est ça qu'on essaye de faire à la France Insoumise
03:50et dans le Nouveau Front Populaire, et notamment dire aux gens,
03:53je le dis aussi aux gens qui ont des valeurs de gauche,
03:58que oui on peut avoir une force politique qui ne trahit pas ses engagements.
04:03– Alors vous expliquez que vous avez toujours cherché une réponse globale
04:06au dysfonctionnement du capitalisme,
04:08et que c'est votre côté justement ingénieur agronome qui veut ça,
04:11mais est-ce que ce n'est pas aussi qu'il y a une vraie radicalité en vous,
04:15vouloir tout changer plutôt qu'améliorer le système ?
04:19– Mais je crois que c'est par pragmatisme en vérité,
04:21d'ailleurs je suis aussi donc chercheuse en économie,
04:24j'ai une double formation agronome et économiste,
04:26et c'est franchement du pragmatisme, c'est-à-dire que par exemple
04:30si vous voulez faire en sorte que tout le monde mange bien
04:32et de façon suffisante et saine, en réalité il faut relocaliser l'agriculture,
04:36et par exemple, juste un exemple,
04:38vous voulez faire en sorte qu'on interdise le glyphosate qui est très néfaste,
04:42c'est un produit phytosanitaire très néfaste,
04:44un herbicide néfaste pour la santé humaine,
04:47et bien il ne suffit pas seulement de l'interdire en France,
04:49il faut aussi interdire tous les produits qui ont été traités avec du glyphosate,
04:53ça, ça demande de remettre en cause la libre concurrence totale en Europe
04:58et de remettre en cause le droit européen.
05:00– Pendant toutes vos années de militantisme associatif,
05:02vous avez mené un nombre incalculable d'actions
05:04contre des multinationales ou des institutions publiques,
05:07vous avez occupé des magasins d'Apple,
05:08vous avez repeint la façade de la Samaritaine,
05:10du siège de Total, même de la Caisse des dépôts,
05:15est-ce que toutes ces actions spectaculaires produisent vraiment des résultats ?
05:18Est-ce que c'est efficace ?
05:19– Je vais vous prendre l'exemple des OGM,
05:21le fait qu'il y ait des mouvements qui aient fauché des champs d'OGM
05:26font qu'on a eu ensuite une close de sauvegarde
05:28qui fait qu'aujourd'hui vous n'avez pas le droit
05:30de produire des plantes OGM en France, et je pense tant mieux.
05:34Donc on fait évoluer aussi la loi grâce à cette désobéissance civile,
05:38à ces lanceurs d'alerte, là en l'occurrence j'ai fait énormément d'actions
05:42contre l'évasion fiscale des grandes multinationales
05:45et vous le voyez aujourd'hui, c'est une question éminemment importante,
05:49à l'heure aussi où vous voyez,
05:50vous avez une grande cure d'austérité budgétaire
05:54qui est prévue par le gouvernement Barnier,
05:57et bien on dit qu'il y a de l'argent à aller chercher,
05:59ne serait-ce que dans la grande évasion fiscale que mènent les multinationales.
06:03En mars 2020, vous avez brandi un portrait d'Emmanuel Macron
06:06tête en bas, près de l'Elysée,
06:08et ça vous a valu d'être placé en garde à vue,
06:10soupçonné d'avoir volé ce portrait officiel dans une mairie.
06:14Vous l'avez vécu comment, cette garde à vue ?
06:17Très mal, parce que j'avais juste un portrait d'Emmanuel Macron
06:23emprunté, parce que c'est un maire qui nous l'a prêté,
06:26emprunté à une mairie pour dénoncer la politique d'Emmanuel Macron,
06:31c'était le jour même, c'est la journée mondiale du climat.
06:34Et c'était pour dire qu'il y avait une telle grande inaction
06:38de l'état français du président Macron en la matière,
06:40que la France ne menait pas une lutte.
06:42Ça c'est votre sortie de garde à vue, il y avait un comité d'accueil on va dire.
06:46J'y ai passé 25 heures en garde à vue,
06:49pour rien en fait, et ce que je veux dire, ce n'est pas que mon exemple,
06:52c'est qu'on est tellement de bénévoles, de responsables associatifs,
06:56ou syndicaux, aujourd'hui à être réprimés par les gouvernements en place,
07:01pour nous faire taire en réalité.
07:03Et oui, franchement, sur le coup, j'ai passé quelques semaines ou quelques mois
07:08un peu apeurée, je vous le dis.
07:09C'est-à-dire, vous vous êtes interrogée sur votre engagement ?
07:12Cette répression, ben non, parce que j'ai quand même continué,
07:15oui j'ai hésité pendant un temps ensuite à faire des actions,
07:17quand on vit 25 heures de garde à vue, dans des conditions,
07:21enfin je passe les détails, mais je l'ai raconté dans une tribune,
07:24où on m'a privée de beaucoup de droits élémentaires pendant les 25 heures,
07:29mais c'est pour vous dire qu'on est des centaines, des milliers dans ce cas-là.
07:33Et de m'en avoir vécu, évidemment, personnellement,
07:36j'en fais aujourd'hui un combat.
07:37En 2021, vous avez publié un livre, le Bloc arc-en-ciel,
07:41un plaidoyer pour l'union des gauches, une sorte de convergence des luttes
07:44politiques, syndicales, associatives, c'était un peu la nupe avant l'heure ?
07:48Je pense, oui, alors vous voyez que c'est marqué pour une stratégie politique
07:52radicale et inclusive, parce que je considère que l'unité pour l'unité
07:57ne sert à rien, il faut une unité pour permettre une rupture
08:01avec le système néolibéral actuel.
08:04Et donc c'est aussi pour ça que je me bats au sein de la France insoumise
08:07et dans le Nouveau Front populaire pour que notre programme
08:10soit un programme de rupture.
08:12Ça qui me semble important, parce que si on refait une politique
08:15d'aménagement du système, ou voire de trahison de nos engagements,
08:19ce que je considère être la présidence Hollande,
08:22eh bien on n'aura rien réglé, les gens ne voteront plus pour nous.
08:24Donc il faut redonner aussi de l'envie aux gens de voter pour nous,
08:28pour changer leur vie en fait, il faut qu'ils se disent
08:31de voter pour le Nouveau Front populaire, ça changera nos vies.
08:34À la sortie de votre livre, vous avez expliqué au sujet de l'union des gauches
08:36« si je n'y crois pas, je finis dépressive ».
08:39Ça va, vous n'avez pas sombré dans la dépression ?
08:41Pas du tout, au contraire, je suis déterminée.
08:44Vous y croyez toujours à cette union des gauches ?
08:45Bien sûr, alors vous avez vu qu'on est arrivés en tête quand même
08:49des élections législatives, bon, les élections européennes,
08:54notamment il y a des millions de gens qui ont voté pour nous,
08:57qui viennent des classes populaires, qui viennent de la jeunesse,
09:01ces millions de voix en plus, on leur doit beaucoup.
09:04Et en tout cas, nous, ça nous donne de la force pour continuer.
09:07Vous avez rejoint la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon fin 2021,
09:11qu'est-ce qui vous a fait franchir le pas ?
09:14Enfin, j'ai envie de dire.
09:15Enfin, parce qu'en fait, oui, on m'a souvent sollicité
09:19pour que ce soit le cas.
09:20D'abord, une profonde adéquation aux idées de la France insoumise,
09:25l'idée aussi que cette force politique allait pouvoir emmener
09:30de manière plus globale la gauche sur un programme de rupture.
09:33Et puis aussi de me dire, voilà, je me suis battue 15 ou 20 ans
09:36comme bénévole associative et comme enseignante chercheuse,
09:39je le dis aussi parce que j'avais un engagement dans mon travail très fort.
09:43Et aujourd'hui, je souhaite le faire en politique et comme depuis.
09:45Et avec l'idée de quoi ? D'être plus efficace ?
09:48Non, d'avoir une autre forme d'engagement,
09:50parce que je respecte toutes ces formes d'engagement-là.
09:52Mais députée de pas n'importe quel département,
09:55en l'occurrence chez moi et de Seine-Saint-Denis,
09:56parce que je considère aussi qu'être députée de Seine-Saint-Denis,
09:59c'est une responsabilité particulière.
10:01C'est assez drôle, je ne sais pas.
10:03En tout cas, il se trouve qu'Alma Dufour a fait le même cheminement,
10:06le même parcours que vous, au même moment,
10:08passé du milieu associatif à la politique et à la France insoumise, justement.
10:12Mais nous sommes arrivés en même temps.
10:14Vous vous êtes concertée ? Vous en aviez discuté ?
10:16Bien sûr, en fait, on se connaissait tous aussi
10:18du milieu alter mondialiste, des ONG, etc.
10:21Et en fait, Jean-Luc Mélenchon a eu cette idée assez géniale
10:25de créer le Parlement de l'Union populaire
10:27que j'ai présidé pendant toute la campagne,
10:29et qui était de dire aussi d'avoir un espace,
10:33j'ai envie de dire, d'intégration, d'arrivée, de débat, d'action,
10:37de tout un tas de personnes, comme Rachel Keke aussi et d'autres,
10:40ou Claire Lejeune, qui est aujourd'hui députée,
10:42et qui ne viennent pas du monde politique au sens des partis politiques,
10:46mais qui font de la politique.
10:48Il y en a qui ont fait le chemin inverse.
10:50Il y a Cécile Duflo, Benoît Hamon,
10:52qui ont quitté la politique pour rejoindre des ONG.
10:54Ils ont tous les deux été ministres et ils ont estimé à un moment
10:58qu'ils seraient plus utiles dans le milieu associatif.
11:00Vous le comprenez, ça aussi ?
11:02Tout à fait. D'ailleurs, on en a parlé parfois avec Cécile Duflo,
11:04parce qu'elle, au moment où elle rejoint Oxfam,
11:07moi, je rejoins la France insoumise.
11:10L'important, il est que chacune de ces organisations
11:14garde aussi une indépendance.
11:15Moi, j'ai quitté Attaque très clairement.
11:17Ça n'empêche que toutes ces organisations associatives et syndicales
11:20restent indépendantes.
11:21Et je le dis aussi à la France insoumise,
11:23nous considérons que nous avons besoin de ces mouvements sociaux
11:27pour nous porter, mais aussi, une fois au pouvoir,
11:29nous aurons besoin de la force de ces mouvements sociaux
11:33pour faire changer aussi les idées dans la société.
11:35On arrive à la fin de cette émission.
11:36On va donc passer au quiz avec des phrases que je vais commencer
11:40et que vous allez terminer.
11:42Avant d'être élue, je pensais que les députés...
11:48Que les députés avaient un rôle important.
11:51D'accord. Vous aviez déjà une haute estime du mandat, de la fonction.
11:56Tout à fait. Mais important, mais pas suffisant.
11:59Je considère aussi qu'il y a bien d'autres façons de résister.
12:02Si j'avais été désignée directrice générale du FMI,
12:04le Fonds monétaire international,
12:06vous aviez été candidate.
12:07Tout à fait. J'aurais mené une politique alter-mondialiste.
12:12Vous avez été candidate, mais vous n'avez pas pu aller très loin.
12:15Exactement. Mais ça m'a permis de parler des idées
12:18de cet autre monde qui est possible
12:21en cassant le néolibéralisme économique.
12:24Avoir été championne de France Espoir du 3000 mètres steeple.
12:29Eh bien, ça a été... C'est plus que ça.
12:32C'est 15 ans de sport de haut niveau.
12:36Ça a changé ma vie et la vie de beaucoup de jeunes françaises.
12:41Ça m'a donné l'endurance et la conviction,
12:44mais surtout l'obstination. C'est important.
12:47Mais aussi cette idée que l'accès au sport populaire est essentiel.
12:52En Seine-Saint-Denis, vous avez quatre fois moins
12:55d'équipements sportifs par habitant par rapport au reste de la France.
12:59Beaucoup de communes manquent d'équipements sportifs.
13:02Les parents veulent inscrire leur enfant, il n'y a pas de place.
13:05C'est intolérable, inacceptable.
13:07Je veux me battre pour l'accès au sport populaire
13:10car je sais ce que le sport a fait dans ma vie.
13:13Merci, Aurélie Trouvé, d'être venue dans La Politique et moi.
13:35Sous-titrage Société Radio-Canada
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