00:10On ouvre ce Lex Inside et on va parler d'une pratique de certains salariés, le quit-talking.
00:16De quoi s'agit-il ? Quelles sont les conséquences ?
00:19On en parle tout de suite avec mon invité, Caroline André-S, associée au sein du cabinet Jantet.
00:24Caroline, bonjour.
00:25Bonjour Arnaud.
00:26Alors on va parler ensemble du quit-talking, cette nouvelle pratique qui est sur TikTok.
00:32Alors concrètement, pour bien comprendre, de quoi s'agit-il ?
00:35Alors d'abord c'est un néologisme, c'est-à-dire que quit-talking, c'est la contraction de quit
00:39qui est démissionné en anglais
00:42et talk qui est donc la deuxième partie de TikTok.
00:47Et c'est finalement une mise en scène de sa démission,
00:52c'est-à-dire qu'on fait un post, on fait une story, on fait une vidéo courte,
00:56donc toutes choses qui ont un potentiel de viralité sur lesquelles on annonce la décision de démissionner.
01:02Alors juste historiquement, ça a été lancé en fait en 2021 en Angleterre
01:10où un certain nombre de salariés d'un magasin McDonald's ont décidé de démissionner en masse.
01:15Cette démission en masse a été filmée par un de leurs collègues de travail,
01:18puis postée sur TikTok, c'est devenu totalement viral avec 16 millions de vues.
01:22Et donc après, il y a eu des relais aux Etats-Unis, un retour en Europe, la France, l'Espagne
01:27tenant la corde.
01:28Bon maintenant, on a cette définition en tête.
01:30Pourquoi ces salariés décident de se mettre en scène, de mettre en scène leur démission sur TikTok ?
01:36Alors je pense qu'il y a une dimension psychologique et sociologique.
01:40Psychologique, pourquoi ? Parce que finalement, c'est une manière d'afficher un projet professionnel,
01:46donc soit la fin d'une relation de travail, rendre publique une relation de travail.
01:50On est quand même dans un monde où finalement, il y a une publicité de la vie privée aujourd'hui
01:54qui est de plus en plus importante.
01:56Donc une manière de mettre en scène la fin d'une relation de travail.
01:59Peut-être aussi un moyen d'annoncer un nouveau projet professionnel,
02:04d'annoncer une transition, de se positionner comme tel par rapport à de nouveaux employeurs, par exemple.
02:10Et puis, il y a aussi une dimension sociologique, je pense, qui est assez importante,
02:14notamment du côté des utilisateurs principaux de TikTok, qui sont finalement la génération Z,
02:20donc née après 1997, où il y a d'abord une individualisation de la « revendication ».
02:29C'est-à-dire que quand on n'est pas vraiment satisfait, qu'on trouve qu'il y a des
02:33manquements
02:34de la part de son employeur dans l'exécution de la relation de travail,
02:38dans les générations antérieures, on se rapprochait des instances représentatives du personnel.
02:42Et je pense que pour les plus jeunes, peut-être que les instances représentatives de personnel
02:47sont moins perçues comme le relais le plus efficace.
02:51Et il y a une individualisation de la contestation, c'est-à-dire que chacun va contester à son niveau
02:56par le biais des relais qui sont les siens. Et puis, il y a aussi une intolérance
03:01à des conditions de travail qui peuvent paraître inadaptées.
03:07Je pense qu'il y a vraiment une moindre tolérance aux difficultés qu'on peut rencontrer
03:12sur le lieu de travail, mais qu'on a rencontrées à toute époque.
03:15Alors, moindre tolérance, vous dites, par rapport au lieu de travail.
03:19Est-ce que ça s'analyse aussi comme une critique de l'entreprise ?
03:23Alors, la critique, c'est un peu difficile parce qu'on peut démissionner sur TikTok
03:28sans pour autant critiquer son entreprise. Et puis, en plus, on a le droit de critiquer son entreprise.
03:34C'est-à-dire que cette question, justement, du quit-talking,
03:38on se heurte à la question de la liberté d'expression.
03:42Donc, finalement, la critique, ce n'intervient, ne peut être sanctionnable
03:46qu'à partir du moment où elle est constitutive d'un abus de la liberté d'expression.
03:51Et si elle est constitutive d'un abus de la liberté d'expression,
03:54elle n'est sanctionnable que si c'est sur un compte public.
03:57Parce que si c'est sur un compte privé sur lequel vous avez votre grand-mère, votre frère, vos cousins,
04:02finalement, évidemment, la dimension et l'impact de la critique sont totalement différents.
04:08Il y a eu une décision de la Cour d'appel de Paris il y a quelques années
04:12qui concernait Thierry Ardisson, qui a quitté C8 à la suite de l'arrêt de son émission Salut les Terriens
04:21et qui avait dit que C8 n'avait pas les moyens des équipes qu'elle voulait avoir,
04:29qu'il ne voulait pas faire de la télé low cost sous le joug des comptables.
04:33Et donc, dans le cadre de la procédure, C8 avait dit
04:36« C'est une critique inacceptable, qui porte atteinte à mon image, ma réputation. »
04:40Et en fait, la Cour d'appel de Paris a dit
04:42« Non, en fait, là, on est dans la liberté d'expression,
04:45parce qu'il n'y a pas de propos injurieux,
04:47ce sont des propos qui sont utilisés dans le langage courant.
04:50Et donc, on ne peut pas considérer qu'il y a diffamation, atteinte à la réputation. »
04:57Donc, en fait, on doit faire finalement très attention avant de dire que c'est une critique.
05:01Alors, c'est vrai que souvent, les employeurs ont accès à des déclarations effectuées sur TikTok,
05:07sur Instagram, sur Twitter par des employeurs et des salariés
05:12qui nous appellent en disant « Mais c'est intolérable. »
05:14Mais il y a la liberté d'expression.
05:16Mais c'est vrai qu'il y a la liberté d'expression.
05:18Si, en revanche, il y a une mise en cause personnelle de quelqu'un
05:21avec des propos qui sont injurieux,
05:23à ce moment-là, on peut considérer qu'il y a un abus de la liberté d'expression,
05:27a fortiori si ce n'est pas du tout documenté.
05:29Et dans ce cas-là, il y a des possibilités de sanctions.
05:32Alors, vous avez évoqué les risques d'atteinte à la réputation de l'entreprise
05:36ou à l'image de l'entreprise.
05:37Dans quelle mesure il peut y avoir ce type de risque dans un message sur TikTok ?
05:44Notamment si, par exemple, il y a des mises en cause personnelle des managers,
05:48s'il y a la dénonciation d'agissements qui sont sanctionnables d'un point de vue pénal,
05:57des détournements de fond, des pots de vin, etc.
06:00Alors, après, on va se poser la question de « est-ce que c'est documenté derrière ? »
06:04« Est-ce que ça ne l'est pas ? »
06:06Mais évidemment, si ça n'est pas documenté, on est dans la diffamation
06:10et on sait très bien que ça peut avoir un impact, une vidéo virale,
06:14même si elle dure 12 secondes, elle peut avoir un impact réputationnel absolument colossal.
06:21On a eu des cas, il y a quelques temps, sur des vidéos qui étaient diffusées
06:26à l'occasion d'événements privés de salariés,
06:29qui ont donné une image du codire de certaines sociétés,
06:34qui était le slip français, qui a vu ses ventes chuter radicalement
06:40à la suite de la diffusion sur TikTok de vidéos de membres de son codire
06:45à une soirée sur un thème certes un peu répréhensible,
06:50mais toujours est-il que ça a véritablement un impact extrêmement lourd potentiellement
06:57sur la santé financière des entreprises et puis l'image, la réputation des employeurs.
07:04Est-ce que l'employeur, lui, il a des solutions pour se retourner
07:08contre les plateformes qui diffusent justement ces contenus ?
07:11Oui, bien sûr.
07:14Il y a tout d'abord la question du signalement,
07:17c'est-à-dire que l'employeur doit se rapprocher de la plateforme
07:19en demandant la suppression du contenu qu'il considère comme diffamatoire
07:24ou qu'il considère comme portant atteinte à son image, sa réputation ou comme illicite.
07:30Si ça ne marche pas, il a une action en référé.
07:33Et puis, si ça ne marche pas, il a une action au fond en dommages intérêts.
07:37La réalité, c'est que bien évidemment, il y a tout un arsenal juridique,
07:41mais que cet arsenal juridique n'est pas adapté.
07:44Mais je ne suis pas sûre que ce soit la faute du législateur.
07:46Je ne pense pas que ce soit possible de trouver un arsenal juridique adapté.
07:50La viralité des vidéos font que ça circule extrêmement rapidement
07:53et que donc on peut avoir un impact sur l'image et la réputation en un instant.
07:59Donc la vraie solution, c'est d'anticiper, c'est d'essayer d'anticiper le plus possible
08:04avec un dialogue social équilibré, des chartes d'utilisation des réseaux sociaux,
08:09un système de réaction immédiat, donc une veille des réseaux sociaux
08:13et un système de réaction immédiat auprès des plateformes pour pouvoir avoir des réactions rapides.
08:18Surtout former les salariés, leur expliquer...
08:21Exactement. L'idée n'est pas du tout de porter atteinte à la liberté d'expression des salariés,
08:25mais qu'à partir du moment où le nom du salarié est associé à l'entreprise sur son profil,
08:31à partir duquel il va poster des vidéos,
08:34il est important de sensibiliser les salariés sur les impacts potentiels.
08:39On va conclure là-dessus. Merci Caroline Andréès.
08:42Je rappelle que vous êtes associée au syndicat miné Jantet.
08:44Merci beaucoup.
08:45Tout de suite, on change de domaine, on va parler de médiation.
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