00:00Avant que ce ne soit des guerres entre, disons, nations, entre armées, entre un État ou une population, c'est
00:08une guerre contre la vitesse.
00:10C'est ça qui se joue avec les intelligences artificielles quand on les met dans le champ militaire.
00:17C'est le premier qui a capté la donnée, qui l'a transformée en information et qui a dégainé, le
00:22premier à gagner.
00:32GPT, ça marche. Mais ça marche pour faire quoi ?
00:36On m'a montré des poèmes écrits par GPT en me disant « mais regarde, c'est pas mal ».
00:40Et c'est vrai que c'est pas mal. Surtout quand vous commencez à aller vers des choses un peu
00:44compliquées, vers l'exasyllabe ou des choses comme ça.
00:46Les textes, ils ne sont pas forcément neuneux. Mais ce n'est pas de la poésie et ça ne peut
00:51pas l'être.
00:52Parce que l'art, ce n'est pas un divertissement. L'art, ou l'intelligence en général, est toujours doublement
00:58référentiel.
00:59C'est-à-dire qu'il faut d'une part une référence au réel et d'autre part une référence
01:03au locuteur ou à la locutrice.
01:06La référence au réel, c'est tout simple. C'est la vérité. Il n'y a pas de concept de
01:10vérité chez GPT.
01:11Ça ne peut pas exister. Il y a un concept d'occurrence statistique de certaines idées sur Internet,
01:18compte tenu du fait, bien sûr, qu'on interdit généralement aux algorithmes les idées un peu trop subversives,
01:24c'est-à-dire celles qui contestent l'ordre dominant.
01:26Et ensuite, il n'y a pas de référence à l'auteur ou à l'autrice ou à l'auteur.
01:30Tout simplement parce que dans un poème, ou dans un texte, ou dans un roman, ou dans un essai philosophique,
01:38ou même dans un mot d'amour, ce qui est important, c'est que tout est référentiel.
01:42C'est qu'à chaque embryon de concepts, de mots, d'idiomes, d'expressions, vous convoquez toute une chaîne symbolique
01:50qui est en résonance avec votre passé, avec votre histoire, avec votre culture, avec l'amour que vous éveillez
01:56ou que vous n'éveillez pas dans les yeux de l'autre.
01:59Et ça, GPT ne peut pas le faire. Il ne peut pas le faire structurellement.
02:02Vous pouvez multiplier par 100 000 la puissance des processeurs d'Openaï.
02:06Ça ne changera rien au fait qu'il ne peut pas le faire.
02:08Pour le dire de façon très triviale, quand vous allez chez le médecin et que vous lisez le compte-rendu
02:13d'hospitalisation,
02:14vous interprétez les mots.
02:15Quand le chirurgien vous dit « je ne suis pas très inquiet » ou quand il vous dit « je
02:19suis rassuré »,
02:20ça veut dire à peu près la même chose, mais vous comprenez qu'en fait, ça ne veut pas dire
02:23la même chose.
02:24Maintenant, les comptes-rendus d'hospitalisation sont en grande partie faits par GPT.
02:28Ne cherchez même pas à les interpréter, ça n'a plus de sens. Ça ne peut pas en avoir.
02:32Et ça, c'est un étiolement considérable de notre puissance d'être.
02:36Et la raison pour laquelle j'insiste sur ce mot, mais là je vais être plus court, je te laisse
02:39la parole dans 30 secondes,
02:40c'est que si vous voulez, c'est ce sur quoi je crois, on ne peut pas ne pas être
02:44d'accord.
02:45C'est-à-dire que certains ici peuvent aimer les oiseaux et les plantes, et d'autres aimer le béton
02:49et l'acier.
02:50Moi, je ne peux pas, contrairement à ce que certains prétendent, asséner des vérités.
02:54C'est-à-dire dire « les oiseaux sont supérieurs au béton ».
02:57J'en sais rien, après tout. Vous avez bien le droit de préférer le béton si c'est votre avis.
03:01En revanche, je pense qu'en tant que vivants, nous ne pouvons pas renoncer à ce qui nous fabrique en
03:08tant que vivants,
03:09à ce qui nous constitue et nous différencie d'un objet.
03:12Nous ne souhaitons pas, aucun d'entre nous, que vous soyez de droite ou de gauche, technophobe ou technophile,
03:18nous ne souhaitons pas devenir les rouages d'un dessin IN, sans dessin EIN, d'accord,
03:26qui nous utilise comme outil. Sinon, c'est très exactement une réification.
03:32C'est très exactement un néocolonialisme qui pourrait même toucher les Blancs.
03:36Vous vous rendez compte ? C'est vous dire à quel point il serait insupportable.
03:39Bon, je plaisante avec ce qui n'est pas drôle, mais c'est pour montrer l'aberration, en réalité,
03:44de la structure idéologique dans laquelle se déploie cette pensée.
03:49Asma, est-ce que ce n'est pas une bonne nouvelle, ce que vient de nous dire Aurélien,
03:51à savoir que finalement, il ne faudrait prendre l'IA que pour ce qu'elle est,
03:56c'est-à-dire une somme d'algorithmes, enfin, un algorithme qui serait une somme de calculs,
04:02et que, je dirais, la culture technoscientifique aidant, nous prendrions conscience tout simplement
04:09de la distinction entre ce qu'Aurélien décrit comme le vivant et qui est communément admis
04:14et puis ce qui n'est qu'une forme de chose inerte ?
04:20Oui, mais ce n'est pas ce que dit Aurélien.
04:23C'est bien le problème.
04:25Et je souscris à tout ce que dit, ou ce que vient de dire Aurélien Barraud.
04:30Et je dirais même que son combat, sa passion est ultra romantique,
04:38que j'adorerais que nous soyons Légion.
04:45Et qu'il y a deux problèmes, deux limites.
04:52C'est que je ne sais pas quand et à quel moment de l'histoire,
04:54et là, c'est vraiment mon inculture crasse qui parle, la poésie.
04:59Elle a pu être une réponse politique massive, je ne sais pas quand.
05:07Je ne sais pas si elle le peut encore.
05:10Et c'est omettre ce qui se joue en termes de réelle politique,
05:14c'est-à-dire en termes de relations internationales.
05:16Et là, j'attaque mon deuxième sujet, ou l'angle de mon propos, de ce que je raconte.
05:22C'est-à-dire qu'évidemment, moi, j'adorerais qu'on soit
05:26dans une espèce d'instinct de survie et de dignité, d'une certaine façon,
05:34de ce qu'est l'humain et donc de ce qui nous distingue de cette machine
05:39ou de cet outil ou de cet agent.
05:41Parce qu'aujourd'hui, on ne parle même plus d'outils, on parle d'agents.
05:43Donc d'agents humains et d'agents machiniques.
05:46On en est là.
05:47C'est très intéressant parce que c'est exactement comme ça
05:49que dans les armées, on parle d'agents humains.
05:52Donc on a en effet un nivellement, même des hiérarchies
05:57entre ce qu'est la machine ou les algorithmes.
06:00C'est-à-dire qu'on s'en fout même de la ferraille qui est autour,
06:02donc en fait des logiciels et de l'homme.
06:07Mais le problème, c'est qu'il y a évidemment la dimension idéologique,
06:11philosophique, mais surtout, vous avez une dimension de puissance.
06:13Or aujourd'hui, l'intelligence artificielle comme concept,
06:19en fait les intelligences artificielles à usage militaire plus précisément,
06:22sont au cœur de la compétition, de la concurrence,
06:25de la rivalité géostratégique entre deux grandes puissances
06:28ou hyper puissances, super puissances, disons,
06:31Etats-Unis et Chine.
06:32Et que de ce point de vue-là, strictement, strictement rien,
06:35je le crois, hélas, n'arrêtera cette course.
06:39Et que les géants technologiques, qui sont les concepteurs de ces outils,
06:42qui ont l'air ludiques ou dégueulasses, ou peu importe,
06:45sont en fait des vecteurs de quoi ?
06:47De soft et de hard power.
06:49Hard power réellement sur le terrain, en Ukraine, à Gaza, ailleurs,
06:55réellement, pour planifier des opérations sur le terrain,
06:58pour capter de la donnée et d'erre planifier,
07:00pour transformer de la data, ce qu'on a mis en données,
07:03et le monde, et donc le champ de bataille,
07:06tout est mis en données, mais la donnée en soi n'a pas tellement de valeur,
07:10si vous ne la transformez pas en informations stratégiques,
07:12qui permettent derrière une décision de données,
07:15ou une prise de décision.
07:17Et donc, c'est précisément, très pragmatiquement,
07:20au-delà des fantasmes, c'est exactement ça.
07:23C'est-à-dire, d'abord et avant que ce ne soient des guerres
07:25entre, disons, nations, entre armées,
07:29entre un État ou une population,
07:32c'est d'abord, et on l'a vu très bien à Gaza,
07:35c'est une guerre contre la vitesse.
07:37C'est ça qui se joue avec les intelligences artificielles
07:41quand on les met dans le champ militaire.
07:44C'est le premier qui a capté la donnée,
07:46qui l'a transformée en informations et qui a dégainé,
07:49le premier a gagné.
07:53C'est ça qui se joue.
07:55C'est cette hyper-vitesse-là.
07:57Et de ce point de vue-là, c'est ce qui fait aussi
07:59qu'on a cette tentation à déléguer les décisions finales
08:04qui peuvent être absolument atroces à la machine
08:08parce qu'il faut aller très, très vite.
08:09Et que l'arbitrage politique,
08:12et là, je parle vraiment dans le champ militaire et politique,
08:15l'arbitrage politique, c'est-à-dire entre lancer l'opération
08:20et le dommage collatéral, est très vite vu, en fait.
08:24Et ce sont des coups politiques qui sont parfaitement assumés.
08:28Qui sont parfaitement assumés.
08:30C'est très cynique, ce que je dis, mais c'est la réalité des choses.
08:35Donc, où est-ce qu'en face, on peut mettre de la poésie
08:38si chacun, en effet, est complètement isolé derrière son écran ?
08:42Et donc, ce qui se joue, c'est un, la rivalité géostratégique
08:45entre Etats-Unis et Chine, que deux, vous avez des puissances régionales
08:48qui utilisent ces outils-là pour du leadership ou de la suprématie
08:53ou un gain de temps sur les gens de bataille
08:59qu'on a ouverts depuis 2022, à peu près,
09:03et qui servent d'ailleurs de terrain d'expérimentation,
09:06qui sont aujourd'hui des laboratoires à ciel ouvert
09:08de ces mêmes outils-là dont on parle.
09:11On le voit très bien, par exemple, sur les armes autonomes.
09:14C'est très intéressant, parce que depuis 2022,
09:16on a eu énormément, énormément de discussions,
09:20de débuts de...
09:22Vous savez, ces livres blancs, les guidelines éthiques,
09:25alors les grandes lignes éthiques à respecter,
09:28partout, dans les Sénacles internationaux, l'ONU,
09:31tout le monde s'y est mis, etc.
09:33Et en fait, Etats-Unis et Chine maintiennent très volontairement
09:38un statu quo où il ne se passe rien.
09:41On ne dit pas oui, on ne dit pas non, on laisse traîner.
09:44Et derrière ça, vous avez plein de boîtes qui sont des start-up,
09:48qui sont financées par ces mêmes acteurs-là.
09:50Je pense à Anduril, par exemple,
09:52dont vous n'avez probablement jamais entendu parler,
09:54et qui est ultra stratégique dans la projection de puissance américaine,
09:57et qui développe des drones parfaitement autonomes,
10:00et qui participent à ces discussions,
10:03c'est-à-dire à ne pas les mener à bout,
10:06à ne pas qu'elles aboutissent
10:08ou qu'elles finissent par aboutir à un consensus donné.
10:11Et donc, on est dans ce nouveau siècle politique,
10:15dans ce nouvel ordre mondial qui est en train de s'installer,
10:17où vous avez deux géants qui sont en train de se battre
10:20pour la première place.
10:21Sous-titrage Société Radio-Canada
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