00:00Avec elle, la politique c'est à la fois la tête et les jambes.
00:03Mon invité a été doctorante en théorie politique et activiste écologiste sur le terrain.
00:09Elle siège au sein du groupe de la France Insoumise à l'Assemblée.
00:26Bonjour Claire Lejeune.
00:27Bonjour, merci pour l'invitation.
00:28De rien, vous êtes la bienvenue.
00:30On a commencé à vous connaître, à vous voir un petit peu dans le cadre de ce qu'on a
00:34appelé les marches pour le climat.
00:36Mais si on remonte à votre tout premier engagement, je crois que c'est la crise migratoire syrienne de 2015
00:41qui l'a déclenché, si l'on peut dire.
00:43Alors pas par un engagement dans un parti politique, mais par un engagement dans une association.
00:48On va voir un extrait d'un reportage de 2017 tourné à Lyon, parce qu'à l'époque vous étiez
00:54étudiante à Lyon.
00:55D'habitude invisible, ces demandeurs d'asile s'apprêtent à sortir de l'anonymat.
01:00À vélo, ils vont avaler les 400 kilomètres qui séparent Lyon de Paris.
01:04Leurs pilotes, des bénévoles de terre d'ancrage.
01:07C'est montrer qu'en fait, on peut former une communauté forte et belle avec ces personnes-là.
01:13Et que du coup, ce qui est possible à notre petite échelle, c'est possible à l'échelle nationale et
01:18c'est possible dans tous les pays.
01:19Alors juste par curiosité, les 400 kilomètres à vélo, vous les avez vraiment fait ?
01:24Oui, oui, tout à fait.
01:25Du coup, on a fait une dizaine d'étapes entre Lyon et Paris, avec entre 20 et 30 cyclistes,
01:31qui étaient à la fois des personnes avec des parcours de migration, des demandeurs d'asile,
01:37des personnes en voie de régularisation et puis des bénévoles de l'association.
01:42Et en fait, on a fait étapes chaque nuit dans une ville ou un village où des initiatives fortes avaient
01:48été prises
01:49pour faciliter l'arrivée et l'accueil des personnes migrantes sur place.
01:53Et alors, qu'est-ce qui a déclenché cet engagement chez vous ?
01:55Parce qu'à l'époque, vous étiez étudiante à Normale Sup, quand même, ça demande du temps, du travail.
01:59Et là, vous vous êtes mobilisée en plus de cela pour cette cause-là.
02:03Oui. En fait, je pense que le déclic pour moi, il est préalable.
02:09Donc, j'ai fait une classe préparatoire. Je préparais justement l'entrée à l'ENS.
02:14Et entre deux années classe préparatoire, j'ai fait un voyage dans le sud de l'Italie, dans les Pouilles,
02:20où j'ai été bénévole dans un camp de migrants pendant l'été.
02:25Et c'était, du coup, des personnes qui étaient arrivées en Italie,
02:29qui étaient parfois bloquées à cause de ce qu'on appelle le règlement Dublin,
02:33qui les empêche, en fait, de continuer.
02:36Par exemple, s'ils ont de la famille en France, ils ne peuvent pas y aller, ils sont bloqués.
02:38En Italie. Et tout ça, du coup, je pense, réveiller plein de choses sur...
02:44Plein de colère aussi sur les situations d'injustice qui peuvent être vécues par ces personnes-là.
02:50Et c'est à partir de ce moment-là, effectivement, que je me suis engagée.
02:53Pendant cette crise des migrants, il y a un maire qui s'est fait remarquer,
02:56l'écologiste Damien Carême, maire à l'époque de Grande-Synthe, dans le Nord,
02:59où un camp de migrants s'était installé.
03:01Vous le citez souvent au modèle. Est-ce que c'est lui qui vous a convaincu de vous engager chez
03:06les écologistes à partir de 2017, je crois ?
03:08Oui. En fait, il a joué ce rôle un peu de modèle, même si à ce moment-là, je ne
03:13le connaissais pas du tout,
03:14on ne s'était pas rencontrés, parce qu'en fait, en regardant ce qu'il avait pu mettre en place
03:19dans sa ville à Grande-Synthe,
03:20ça tenait tous les bouts, en fait.
03:23C'est un maire qui était écologiste, et dans une ville comme Grande-Synthe,
03:26où il y a un fort taux de pauvreté, un fort taux de chômage,
03:29ce qu'il pouvait mettre en place, ça ne pouvait être qu'une écologie populaire,
03:32une écologie de justice sociale.
03:34Et à côté de ça, effectivement, sa ville était sur une route migratoire,
03:38et s'était formé un camp à ce moment-là,
03:41où les personnes vivaient dans des conditions tout à fait indignes,
03:43et lui a bataillé avec la préfecture, a bataillé avec l'État,
03:46pour qu'un camp aux normes du HCR, du Haut Commissariat aux Réfugiés,
03:50puisse être construit, et que les gens soient accueillis dignement.
03:52On a compris que la justice sociale, c'est très important à vos yeux.
03:56Quand on regarde votre CV, on se dit que vous avez eu le parcours presque classique
04:00d'une fille bien née, vous avez fait Henri IV, Normale Sup, Sciences Po,
04:06sauf qu'en fait, vous venez d'un milieu modeste.
04:09Et alors, vous expliquez que le métier de votre père a été, je cite,
04:12un facteur de politisation très fort.
04:15Donc, mon père, effectivement, il est ouvrier électricien,
04:18donc c'est quelqu'un qui a arrêté l'école très tôt,
04:22qui n'a pas choisi sa vie, qui n'a pas choisi son métier,
04:25qui l'a subi.
04:27Et son métier avait une incidence physique, psychique sur lui très forte,
04:32c'était des très longs horaires.
04:33Moi, au cours de la semaine, je ne voyais pas mon père,
04:36parce qu'il partait très tôt, il rentrait relativement tard,
04:39et le week-end, il se reposait de sa semaine.
04:41Donc, effectivement, en fait, lui nous a aussi toujours dit
04:45que, quel que soit ce qu'on faisait dans la vie,
04:48il voulait que ce soit notre choix.
04:51Et, effectivement, je pense que voir ce que peut faire aussi
04:57le monde du travail, ce que ça fait au corps,
05:00ce que ça fait, la violence que ça peut charrier,
05:04tout ça, effectivement, ça a été très important pour moi.
05:07Et puis, forcément, comme vous l'avez dit, du coup,
05:10je suis arrivée à 1 et 4, notamment par une voie
05:13qui était faite pour les élèves boursiers.
05:15Je pense que sans ça, je n'aurais pas forcément eu ce chemin-là.
05:19Et il y a forcément un peu un clash culturel de classe sociale
05:25qui se fait quand on arrive, qu'on ne vient pas de ces milieux-là
05:28et qu'on y entre.
05:30Donc, forcément, ça a aussi joué un petit peu dans ma politisation.
05:33Alors, votre engagement pour l'écologie,
05:35il a pris plein de formes différentes, on va le voir.
05:36Mais, notamment, une forme très intellectuelle.
05:39Vous vous êtes lancée dans une thèse sur la planification écologique.
05:42Et, en parallèle de cela, vous avez eu un engagement militant,
05:46actif sur le terrain, je l'ai dit, dans les marches pour le climat.
05:48Et puis aussi, je crois que vous avez participé
05:50à des actions d'extinction-rébellion.
05:52Oui, tout à fait.
05:52Et on vous a vu décrocher un portrait d'Emmanuel Macron
05:56dans une mairie à Paris.
05:58Oui.
05:59Comment vous conciliez tout ça ?
06:01Il y avait aussi une dimension de désobéissance civile ?
06:03En fait, sur la question climatique,
06:07la question de la désobéissance civile se pose.
06:09Elle s'est posée de manière très forte, effectivement,
06:11quand le mouvement Extinction-rébellion s'est structuré en France.
06:15Mais il y a la question de comment,
06:17lorsqu'on est dans une situation d'urgence absolue,
06:20qu'une classe politique a tendance à balayer, à ignorer,
06:23en reportant sans cesse le problème,
06:26comment, en fait, on fait en sorte de créer un électrochoc
06:30pour que les choses bougent ?
06:31Et alors, il y a aussi eu l'engagement politique, je l'ai dit,
06:34les écologistes, vous êtes même devenu co-secrétaire fédéral des Jeunes
06:38en 2019, je crois.
06:40Et puis alors, au moment de la primaire de 2021 des écologistes,
06:43vous avez soutenu Éric Piolle, puis Sandrine Rousseau.
06:46Et puis au moment où la campagne s'est lancée avec Yannick Jadot,
06:48vous êtes partie chez la France Insoumise.
06:50Qu'est-ce qui s'est passé ?
06:51On était pas mal à souhaiter que pour l'échéance présidentielle de 2022,
06:56une union se fasse, une union se fasse sur des bases politiques claires,
07:00clairement ancrées à gauche, voilà.
07:03Et la primaire chez les écologistes,
07:05elle venait de partager deux lignes qui étaient finalement très éloignées.
07:09La ligne d'Éric Piolle ou Sandrine Rousseau,
07:11et la ligne de Yannick Jadot,
07:13sur les questions économiques ne sont pas du tout les mêmes,
07:16sur les questions sociétales, on va dire,
07:19ne sont pas du tout les mêmes aujourd'hui.
07:20En gros, l'écologie ne peut pas s'accommoder de petits pas pour vous,
07:24c'est ça l'idée ?
07:25Exactement, en fait, à mon sens,
07:27les petits pas aujourd'hui sont des pas en arrière,
07:29en réalité, parce que ça véhicule l'idée que,
07:31en fait, la transition pourra se faire graduellement,
07:35petit à petit, étalée sur un siècle,
07:38alors que les échéances, elles sont beaucoup plus courtes que ça.
07:41On est déjà massivement en retard,
07:43donc bien sûr que c'est des changements massifs
07:45qu'il faut mettre en place,
07:46et à ce moment-là, la candidature, effectivement,
07:49qui incarne le mieux, finalement,
07:51cette écologie de rupture,
07:53cette gauche qui tient debout
07:56et qui est très claire sur son rapport au capitalisme,
07:59par exemple,
08:00c'était la candidature de Jean-Luc Mélenchon.
08:02Et donc, vous rejoignez LFI,
08:03et dans la foulée, vous vous présentez aux législatives,
08:05vous échouez de peu,
08:06quelques centaines de voix près,
08:09mais vous expliquez que, dès lors, pour vous,
08:11être député était, je cite,
08:12« l'outil cohérent pour atteindre un objectif à un moment donné ».
08:17C'est un peu une obsession pour vous ?
08:19Vous vous retrouvez là où vous vous sentez la plus utile
08:23à un moment donné ?
08:24Que ce soit avec une thèse,
08:26avec Extinction Rebellion ou en tant que députée ?
08:29En fait, je pense qu'entre ces trois exemples-là
08:34que vous avez donnés,
08:34il y a une complémentarité.
08:36Et ce que j'essaie de dire dans cette phrase que vous citez,
08:38c'est que le mandat,
08:40c'est un outil parmi d'autres, en fait,
08:43quand on est militant,
08:44quand on veut changer la société,
08:47et que c'est jamais, jamais une fin en soi.
08:49Et c'est là aussi où, moi, je me retrouve,
08:51y compris sur le plan éthique
08:53dans ce qu'on fait à la France insoumise,
08:56c'est que je milite avec des personnes
08:58pour lesquelles la politique n'est pas une carrière,
09:01le mandat n'est pas une fin en soi,
09:03c'est à chaque fois des outils
09:05pour atteindre des objectifs législatifs,
09:07politiques, de batailles culturelles.
09:10Effectivement, le mandat nous donne une voie,
09:12le mandat nous donne un poids
09:13sur les décisions politiques,
09:14mais il y a plein d'autres manières,
09:17l'engagement à l'échelle plus locale, etc.,
09:19de peser sur les décisions politiques.
09:22Sauf que là, vous êtes un peu passée de l'autre côté,
09:24vous êtes passée du côté de ceux et celles
09:26qui font la loi,
09:28qui jouent le jeu des institutions,
09:31après avoir prôné la désobéissance civile.
09:33Les deux sont compatibles pour vous ?
09:35Alors, effectivement, pour moi,
09:37il n'y a pas d'incohérence entre les deux.
09:40Nous, de toute façon, on bataille, en fait,
09:42pour que les lois changent profondément.
09:45Je suis une députée qui siège dans l'opposition,
09:47l'opposition au macronisme qui s'applique dans notre pays
09:50depuis trop longtemps,
09:53et en opposition frontale également à l'extrême droite,
09:56qui a une influence de plus en plus grande
09:59sur les lois qui sont votées et débattues
10:03dans notre Assemblée.
10:05Donc, cette opposition,
10:08elle est cohérente avec le fait de dire
10:10qu'aujourd'hui, ce qu'il faut arriver à obtenir,
10:14que ce soit par la mobilisation de la société civile
10:16ou par la mobilisation au sein des institutions,
10:19c'est un changement très profond.
10:21Mais justement, quand vous voyez les reculs
10:23qu'il y a eu en matière d'écologie ces derniers mois,
10:25est-ce que vous ne dites pas que finalement,
10:27vous seriez peut-être utile ailleurs qu'à l'Assemblée,
10:30sous une forme d'engagement différent ?
10:32Alors, encore une fois,
10:33je pense que la voie qu'on peut porter à l'Assemblée,
10:36elle est aussi le porte-voix
10:37de tout ce qui se passe en dehors de l'Assemblée.
10:40Quand on a vu, par exemple,
10:42la loi Duplon est un très bon exemple de ça.
10:44On a, nous, mené la bataille parlementaire, législative,
10:48mais on savait qu'on avait une caisse de résonance avec nous
10:52parce que dans la société,
10:53c'était une question qui était devenue très importante,
10:56qu'il y a eu cette fameuse pétition
10:57qui a circulé très vite
10:59et qui a atteint les 2 millions de signatures.
11:02Donc, il y a une porosité, finalement,
11:04entre ce qu'on fait, nous,
11:05sur les sièges de l'hémicycle à l'Assemblée
11:09et puis ce qui se passe
11:10dans les mobilisations populaires
11:12à l'extérieur de l'hémicycle.
11:14On va passer à notre quiz pour conclure l'émission.
11:16Vous allez devoir compléter les phrases
11:18que je vais vous proposer.
11:19Quand je cours à un semi-marathon,
11:22qu'est-ce que vous y trouvez ?
11:23Parce que je crois que vous en avez fait un encore récemment.
11:27Oui, tout à fait.
11:29J'écoute de la musique, voilà.
11:31J'ai toujours de la musique avec moi quand je cours.
11:34C'est une manière, pour moi, effectivement,
11:37de me vider la tête.
11:38C'est une question aussi de santé mentale, je pense.
11:43C'était beaucoup ça.
11:44J'ai toujours fait pas mal de sports
11:47et j'ai essayé de ne pas arrêter pendant le mandat.
11:51Est-ce qu'il y a de plus britannique en moi ?
11:54Parce que vous êtes franco-britannique par votre mère.
11:56Oui, tout à fait.
11:59Je bois pas mal de thé, voilà.
12:02Ça, je le garde aussi.
12:03Non, je pense que ce qu'il y a de plus britannique en moi,
12:05c'est mon rapport à la langue anglaise,
12:08qui est celle avec laquelle j'ai grandi
12:10quand j'étais enfant parce qu'on parlait anglais à la maison
12:13et qui est ma langue maternelle
12:18et ma langue de cœur, on va dire.
12:20Enfin, la dernière fois que j'ai pris l'avion,
12:22c'était quand ?
12:23C'était il y a un moment
12:25parce que je réduis au maximum l'utilisation de l'avion
12:30par cohérence avec ce que je pense politiquement aussi.
12:35Mais il se trouve que j'ai deux sœurs
12:37qui habitent aux Etats-Unis.
12:39On n'est pas le bateau pour y aller.
12:41C'est un peu long.
12:42Merci beaucoup, Claire Lejeune,
12:43d'être venue dans la politique et moi.
12:45Merci à vous.
12:45Sous-titrage Société Radio-Canada
12:55Sous-titrage Société Radio-Canada
12:58Sous-titrage Société Radio-Canada
13:02Sous-titrage Société Radio-Canada
13:05Sous-titrage Société Radio-Canada
13:08Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires