Ce mercredi 13 août, Arthur Portier, consultant chez Argus Media, était l'invité de Caroline Loyer dans Le monde qui bouge - L'Interview, de l'émission Good Morning Business, présentée par Erwan Morice. Ils sont revenus sur le déséquilibre offre/demande du blé français sur le marché européen. Retrouvez l'émission du lundi au vendredi et réécoutez la en podcast.
00:00C'est une très belle moisson pour les céréaliers français qui s'apprêtent à réaliser cette année, en volume en tout cas,
00:06car au bout du compte, ça ne paye pas. Bonjour Arthur Portier.
00:09Bonjour.
00:09Merci d'être sur notre plateau, consultant chez Argus Média, spécialiste des matières premières, avec moi pour vous interroger.
00:15Caroline Loyer, bonjour Caroline.
00:16Bonjour.
00:1733 millions de tonnes de blé tendre récoltées cette année, c'est nettement supérieur à l'année précédente, qui était plutôt catastrophique.
00:24Et pourtant, sur Euronext, le prix de la tonne peine à dépasser la barre symbolique pour vous des 200 euros.
00:29Il y a trop d'offres aujourd'hui et il y a une demande qui n'augmente pas, c'est ça le problème ?
00:34Alors il y a bon nombre de problèmes, c'est assez international, tout en sachant que vous l'avez rappelé,
00:3833,4 millions de tonnes selon Argus Média de production de blé, c'est certes supérieur à l'année catastrophique de l'an passé,
00:45mais si on regarde par rapport à l'historique, on a plutôt l'habitude de produire aux alentours des 35 millions de tonnes en France,
00:50donc ça reste inférieur à la moyenne des 7 dernières années par exemple.
00:54Maintenant, en termes de rendement, les récoltes se sont plutôt bien comportées,
00:58on a un rendement moyen aux alentours des 7,4 tonnes à hectare, ce qui est relativement bon,
01:02mais vous l'avez dit, on a des prix qui désormais sont plus proches des 190 euros la tonne sur Euronext,
01:07ce qui fait un prix payé à l'agriculteur aux alentours des 170 euros la tonne,
01:11et le compte n'y est pas puisque le coût de production dépasse les 200 euros la tonne à l'heure actuelle.
01:15Effectivement, sur la scène internationale, les récoltes au niveau mondial et principalement chez les principaux exportateurs se sont bien comportées.
01:22Mais donc, les céréaliers perdent de l'argent ?
01:24À l'heure actuelle, si les céréaliers vendent une tonne de blé, sur le blé en tout cas, les céréaliers perdent de l'argent.
01:29Mais donc, quelle est l'attitude qu'ils adoptent ? C'est qu'ils attendent avant de vendre ? Ils font du stock ?
01:33Alors, faire du stock, ça peut être compliqué lorsqu'on a besoin de trésorerie, puisqu'on va avoir besoin d'acheter nos intrants,
01:39acheter nos semences pour emblaver les futures surfaces, pour la récolte 2026.
01:44Donc, tant que la trésorerie le permet, on peut avoir ce phénomène de rétention, c'est-à-dire qu'on retient la marchandise,
01:50mais au bout du compte, il faudra vendre pour récupérer de l'argent et pouvoir réinvestir sur la future récolte.
01:56Combien de temps de trésorerie, globalement, vous avez ?
01:58Aux alentours, ça dépend évidemment des exploitations, sachant qu'avec la récolte catastrophique,
02:03de l'an passé, on a déjà des exploitations qui sont mises à mal, on a des trésoreries qui sont déjà dans le rouge,
02:09donc c'est imminent, le besoin de trésorerie est déjà présent dans bon nombre d'exploitations,
02:14et on peut décaler, on va dire, nos achats jusque septembre pour emblaver la future récolte, mais guerre plus.
02:20Pour rebondir sur tout ce que vous venez de dire, est-ce que concrètement, aujourd'hui,
02:23on a des exploitations céréalières en France qui sont menacées ?
02:26Alors, on a des exploitations céréalières qui sont menacées, il faut quand même prendre en considération une chose,
02:30c'est qu'on ne produit pas que du blé.
02:31Et dans notre rassolment, on peut avoir du blé, on peut avoir du colza,
02:35qui, lui, n'est plus rémunéré à l'heure actuelle, on a eu de bons rendements et des prix qui sont corrects à l'heure actuelle,
02:40on a des céréaliers, notamment dans le nord du bassin parisien,
02:43qui peuvent se permettre de faire des pommes de terre, du lin qui a été également plus rémunérateur,
02:48mais à l'heure actuelle, c'est certain qu'il y a des exploitations qui sont menacées, faute de rentabilité.
02:52Et avec tout ça, Arthur Portier, la Chine achète moins de blé européen,
02:56l'Algérie se tourne vers la Russie à cause de différents diplomatiques récents avec la France,
03:01donc le contexte, et je ne dis pas tout parce qu'il y a aussi les Etats-Unis,
03:05bon voilà, il y a beaucoup de choses, mais tout ça n'aide pas.
03:08Non, absolument, et l'Algérie est un fait marquant.
03:11Lorsque, vous le savez, nous exportions aux alentours des 5 millions de tonnes de blé français
03:16à destination de l'Algérie il y a encore quelques années,
03:18on était à zéro quasiment l'année dernière, on va être à zéro cette année en raison des différents diplomatiques
03:23entre Paris et Alger, et naturellement, quand vous passez d'un débouché aussi important qu'est l'Algérie
03:28pour des raisons diplomatiques, il faut le rappeler, naturellement, on se retrouve dans une impasse,
03:32on a des flux à l'export qui sont poussés, rappelons-le, la France exporte généralement 1 tonne sur 2 de blé,
03:38donc l'export est un gros marché, et naturellement, ça va aussi fragiliser nos exportations,
03:42déséquilibrer l'offre et la demande sur le territoire, et donc, in fine, peser sur les prix.
03:46L'Algérie qui se tourne notamment vers la Russie, on voit l'impact de la géopolitique sur le blé,
03:51sur le cours du blé, est-ce qu'on peut dire que c'est une céréale qui est politisée finalement ?
03:55Est-ce que ce n'est pas même la céréale la plus politisée au monde ?
03:57Alors, c'est une céréale évidemment politisée, ça a été mis en avant, on le sait depuis longtemps,
04:01mais ça a été mis en avant évidemment lors du conflit entre la Russie et l'Ukraine,
04:05mais il s'avère que Vladimir Poutine joue avec ses armes, il en a une qui est très forte,
04:10qui est l'arme diplomatique, qui est le blé, et aujourd'hui, il essaye de s'accaparer,
04:14notamment les votes au sein de l'ONU, on l'a vu au moment du conflit, par la fourniture de blé,
04:19donc oui, on peut aisément le dire, le blé est une arme géopolitique majeure.
04:23Oui, il y a les récoltes russes, il y a les récoltes ukrainiennes aussi,
04:26qui pénalisent la production et les exportations européennes,
04:30il y a un problème de compétitivité aujourd'hui pour les producteurs européens ?
04:35Alors c'est le terme exact, il ne faut pas aujourd'hui cracher sur l'Ukraine ou la Russie qui produit,
04:40ce qu'il faut c'est regarder nos leviers, et parmi nos leviers aujourd'hui,
04:43soit on se démarque par une qualité supérieure, soit on se démarque par le prix,
04:47sauf qu'on est évidemment pénalisé au sein de l'Europe, et plus particulièrement en France,
04:51par un manque de compétitivité majeur, par des coûts de production qui sont relativement élevés,
04:56par une réglementation qui est relativement importante,
04:59donc oui, on a un manque de compétitivité,
05:01et les acheteurs aujourd'hui sur la scène internationale se tournent généralement,
05:05surtout dans le contexte incertain concernant la croissance mondiale,
05:08vers l'offre qui est la moins chère.
05:11Mais quelles sont les perspectives dans ce cas-là ?
05:14Alors on a des marchés qui restent quand même globalement nerveux,
05:17il faut le rappeler, quand vous avez Donald Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine,
05:20et qu'on sort sur la scène internationale, tout peut aller très vite,
05:23on l'a vu notamment en ce début de semaine,
05:25lorsque Donald Trump fait un tweet en disant que la Chine va importer davantage de soja,
05:30le soja américain explose, ça entraîne les cours du colza européen à la hausse,
05:35donc on le sait, on a une scène politico-médiatique qui est extrêmement nerveuse,
05:39on a des enjeux géopolitiques qui sont majeurs à l'heure actuelle,
05:42donc les perspectives sont incertaines,
05:45mais il va falloir absolument passer le cap, ce cap difficile pour les agriculteurs français.
05:49Les Etats-Unis devraient produire environ 50 millions de tonnes de blé cette année,
05:53en exporter 23 millions, vers qui les Etats-Unis exportent ?
05:59Qui achète ce blé américain ?
06:00Et est-ce qu'indirectement ça peut être dommageable finalement pour nos producteurs ?
06:04Ce qui est très intéressant, c'est de regarder le comportement qu'a eu Donald Trump
06:07lors de son investiture, puisque lors de ce fameux Liberation Day,
06:11où il a utilisé un adage assez fort qui est la meilleure défense, c'est l'attaque,
06:15il s'est mis à attaquer l'ensemble des pays en annonçant des taxes
06:19de manière relativement importante.
06:20Les matières premières agricoles ont reculé en se disant
06:23ça va pénaliser les exportations américaines,
06:25et finalement il a obligé bon nombre de pays à entrer en négociation avec lui.
06:30Et parmi ces pays-là, je pense notamment au Vietnam, je pense notamment au Bangladesh,
06:33il a concentré des accords pour faciliter les exportations de grains américains.
06:39Donc on se retrouve avec des Américains qui finalement pensaient être pénalisés,
06:43et qui se retrouvent avec des accords où on impose au Vietnam d'acheter américain,
06:47on impose au Bangladesh un accord pour acheter américain,
06:49et on va avoir des cartes des flux mondiaux qui sont totalement rebattues à l'heure actuelle,
06:53un jeu d'équilibre sur la scène internationale qui est complètement rebattu,
06:57et donc les Américains vont exporter vers le Bangladesh,
06:59exportent vers le Nigeria, ce qui était quand même assez dingue à cette période de l'année,
07:04donc tout est rebattu.
07:05Une politique commerciale américaine défavorable aux Européens,
07:09qui a aussi pour effet mécanique de faire monter la valeur de l'euro face au dollar,
07:14ça encore une fois, ça pèse sur les exportations.
07:17La parité euro-dollar qui passe de 1,02 à 1,17, grosso modo,
07:20on estime entre 20 et 25 euros de baisse des prix du blé liés à cette hausse de la paire.
07:26Clairement, le fait que le billet vert soit faible à l'heure actuelle,
07:30ça pèse sur la compétitivité des exportations françaises,
07:33puisque nous exportons en dollars,
07:35donc on peut dire que 20 à 25 euros la tonne aujourd'hui est à mettre à l'actif de la parité euro-dollar.
07:40Bon, pour terminer, il y avait la météo dans votre industrie,
07:44qui était un grand facteur d'incertitude jusqu'à maintenant.
07:47Aujourd'hui, il y a d'autres paramètres, la géopolitique, vous le disiez,
07:50Donald Trump qui en un tweet peut faire tout basculer,
07:53ça ne vous aide pas pour faire des prévisions ?
07:56Alors on a évidemment des modèles qui essayent de prendre le maximum d'informations,
08:00mais ce qui est certain, c'est qu'on n'est plus seulement sensible à la météo,
08:03les conditions pédoclimatiques restent essentielles pour notre métier,
08:06notamment, on l'a vu encore cette année par rapport à l'an dernier,
08:09par rapport au rendement,
08:11mais évidemment on a un chahut sur la scène internationale
08:13qui rend les marchés extrêmement nerveux.
08:16La prévisibilité se fait,
08:17mais il faut ajuster en permanence nos voiles.
08:20Merci beaucoup pour votre expertise
08:22et d'être venu commenter ces actualités avec nous ce matin.
08:25Arthur Portier, consultant chez Argus Média, spécialiste des matières premières.
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