00:00Le grand entretien ce matin, c'est Anthony Morley-Lavidali qui est avec moi, économiste chez Rexécode.
00:05Bonjour.
00:06On va parler évidemment de ce chiffre de la croissance qui est tombé il y a quelques minutes,
00:10moins 0,1% pour le PIB au troisième trimestre, chiffre de l'INSEE ce matin,
00:17après avoir stagné au deuxième trimestre, reculé de 0,2% au premier.
00:22Est-ce que vous vous attendiez à ce recul-là pour le T3 ?
00:25Alors non, le recul n'était pas anticipé, en tout cas dans cette ampleur.
00:29On était quand même dans les marges, en quelque sorte, de confiance, si on peut dire ça comme ça.
00:35C'est objectivement une très mauvaise nouvelle.
00:37Comme vous l'avez mentionné, on a un premier trimestre qui en recul,
00:40un deuxième qui est à peine au niveau de la ligne de flottaison et un troisième en recul.
00:43Quand on fait la moyenne sur l'année 2026, c'est en moyenne qu'on est quand même en début
00:48de récession.
00:49Alors ce n'est pas une récession très violente, mais on a quand même un recul du PIB.
00:52D'ailleurs, quand vous le tracez ce PIB, on voit bien qu'il est plutôt en phase baissière,
00:56ce qui est objectivement un scénario plutôt noir pour l'économie française à l'heure où on se parle.
01:00Alors que la consommation des ménages accélère plus 0,4% sur ce trimestre.
01:05Elle recule sur septembre, mais c'est ce chiffre-là que vous regardez le trimestre.
01:09Oui, en fait, quand on regarde la demande intérieure, on a plutôt une résistance du côté de la consommation,
01:14qu'elle soit des ménages ou de la consommation publique réalisée par les administrations.
01:18On a presque envie de dire, le pire n'est peut-être pas encore, on n'a peut-être pas
01:22complètement touché le fond,
01:23puisque la consommation des ménages pourrait même pas tirer encore davantage dans les trimestres à venir.
01:27Ce qui est inquiétant, c'est ce qui se passe du côté de l'investissement.
01:30Moins 0,6.
01:31Oui, on en est à trois reculs consécutifs assez marqués de l'investissement.
01:35Ça touche tous les acteurs, les administrations publiques, les ménages et les entreprises.
01:39Donc on a un vrai sujet, surtout que l'investissement, ne l'oublions pas,
01:42c'est quand même ce qui fait la croissance de demain.
01:44Donc c'est vraiment cette poche-là qui souffre.
01:46Et avec la hausse des taux d'intérêt qu'on a constaté sur les dernières semaines et derniers mois,
01:51malheureusement, cette variable-là ne va pas s'améliorer dans les semaines et trimestres à venir.
01:55Pour continuer dans l'analyse, le commerce extérieur lui aussi contribue négativement à cette baisse du PIB 0,6 points.
02:03Oui, c'est peut-être la surprise la plus forte.
02:05C'est ce qui explique en partie ce chiffre négatif.
02:07Et le commerce extérieur, avec une contribution aussi fortement négative, n'avait pas été anticipé.
02:12Il y a deux raisons à ça.
02:13On a des petits sujets aéronautiques où probablement les chaînes de valeur ont eu des contraintes.
02:18On pense notamment à Airbus qui n'a peut-être pas livré autant qu'on l'anticipait.
02:22Et puis des sujets sur l'agroalimentaire.
02:25Et là, ça renvoie probablement à l'été caniculaire que l'on a connu.
02:28Et donc ces deux postes-là ont vraiment contribué au recul des exportations.
02:32Et c'est ce qui explique en partie ce mauvais chiffre du commerce extérieur français.
02:36Ce que vous dites aussi, c'est qu'avec ces chiffres-là,
02:38on va évidemment attendre la fin d'année 2026.
02:41Mais même 2027 va être impacté par cette situation, va commencer comme ça.
02:48Oui, là on rentre, je trouve, dans le scénario plutôt bas de fourchette,
02:51pour ne pas dire noir, de l'économie française.
02:53C'est quand on regarde 2026, on a un acquis.
02:57C'est-à-dire si le dernier trimestre, on n'a pas de croissance, on s'arrêtait là,
03:00on aurait une économie qui progresserait de seulement 0,2%.
03:03Honnêtement, c'est très peu.
03:05On est très loin du potentiel de l'économie.
03:07Et ça signifie qu'on aura très peu d'élan pour rentrer dans 2027.
03:10Donc même si on commence à reconnaître un petit peu de croissance dans le courant de l'année 2027,
03:15ça va nous donner des chiffres qui vont être honnêtement très bas.
03:17On est vraiment dans le creux de la vague aujourd'hui,
03:19dans une situation où on a des tensions qui sont économiques, sociales et financières.
03:24Le contexte est particulier.
03:26Les taux d'intérêt de la dette française se sont envolés la semaine dernière.
03:30Ça témoigne de l'inquiétude des investisseurs.
03:32Et ce chiffre se rajoute à cette situation.
03:35Qu'est-ce que ça peut donner ?
03:36Mais c'est tout le problème.
03:37C'est qu'on doit faire aujourd'hui des efforts budgétaires qui sont considérables
03:41dans un moment où on n'a plus de croissance.
03:43Et n'oublions pas qu'on a refusé de faire les efforts les années précédentes
03:47au moment où honnêtement on avait de la place pour le faire parce que l'économie tournait.
03:51Aujourd'hui on n'a plus de marge de manœuvre et donc on va devoir consolider le budget sans croissance.
03:55Ça va être très compliqué, ça va être très difficile parce qu'évidemment on se dit que
03:58tout effort supplémentaire est davantage récessif.
04:01Mais c'est nécessaire parce que les marchés nous demandent de le faire.
04:04Sinon la confiance va définitivement se briser.
04:06Et c'est vraiment le scénario qu'il faudrait éviter aujourd'hui.
04:08Dans ce contexte, la BCE a annoncé hier laissé ses taux directeurs inchangés.
04:12Sur ce qui est de notre situation à nous, est-ce qu'elle doit intervenir d'une façon ou d
04:17'une autre ?
04:17Est-ce que notre situation a atteint un point de bascule où il faut qu'elle intervienne ?
04:22Alors on n'y est pas encore.
04:23On peut se donner des points de repère où il faudrait atteindre des niveaux d'écart de taux
04:28avec notamment l'Allemagne qui sont au moins le double de ce qu'on a aujourd'hui.
04:32Pour l'instant on ne souffre pas assez pour que la BCE puisse intervenir.
04:35Et puis ne l'oublions pas, elle n'interviendra pas gratuitement.
04:38Elle demandera quand même en contrepartie des réformes, ou en tout cas des engagements crédibles.
04:42Et ça va être très difficile.
04:43Pour tout vous dire, on a un petit peu une forme de triangle d'incompatibilité dans l'économie française.
04:47On a d'un côté des tensions sociales qu'il faut résoudre.
04:50On a de l'autre des tensions financières où il faut réduire le déficit public.
04:54Et il faut préserver l'appareil productif pour éviter d'entacher la croissance future.
04:59Et honnêtement, ce trilème-là, il est très difficile à résoudre aujourd'hui.
05:02Pour autant, moi je me posais cette question.
05:04On parle beaucoup d'une intervention, soit de la BCE, soit du FMI.
05:10Est-ce que c'est crédible ? Est-ce que c'est plausible ?
05:12Est-ce qu'on y arrivera où la France est trop grosse en Europe pour intervenir ?
05:18Alors il ne faut jamais dire jamais, et tout est possible.
05:20Le FMI est le plus improbable pour deux raisons.
05:23D'une part, on n'a pas de problème de nos comptes extérieurs.
05:26Notre balance courante n'est pas très loin de l'équilibre.
05:28Le FMI intervient souvent quand les pays ont des problèmes de déficit extérieur.
05:33Et par ailleurs, la France est trop grosse pour être sous programme FMI.
05:36En revanche, que la Banque Centrale s'intéresse à nous,
05:39si la zone euro est menacée parce qu'à un moment donné,
05:41les écarts de taux sont injustifiés et finissent par mettre en péril la zone monétaire,
05:46là oui.
05:47Mais encore une fois, ça ne peut pas être repas gratuit,
05:50ça ne peut pas être free lunch, comme disent les économistes.
05:51À un moment donné, on va demander des efforts à la France très importants.
05:55Est-ce qu'on est en capacité de comprendre ce qu'il nous est demandé ?
05:57Tout le monde nous demande des réformes.
05:59Il n'y a que nous, malheureusement, qui n'arrivons pas à acter le fait que,
06:02oui, on est aujourd'hui un quart un peu à part sur de nombreux sujets.
06:05Mais il va falloir qu'on avance.
06:06Il faut trouver un chemin politique pour ça.
06:07C'est le plus compliqué.
06:08L'incertitude, justement, pèse sur l'ensemble de l'économie.
06:11Yaël Braun-Pivé disait il y a deux jours,
06:13il faudrait faire passer le budget par 49.3 tout de suite,
06:15pour gagner du temps, pour éviter des discussions qui vont s'enliser quoi qu'il arrive,
06:19et faire passer quoi qu'il arrive le 49.3 en fin d'année.
06:22Vous trouvez que c'est censé comme proposition ?
06:25Alors, ce qui est censé, c'est de dire qu'il nous faut un budget.
06:28Parce que sans budget, malheureusement, la France est dans une situation
06:31où son déficit public dérive spontanément.
06:34Pour le dire autrement, quand on n'a pas de budget,
06:35nos problèmes budgétaires s'aggravent.
06:37Donc, le simple fait d'avoir un budget permet quand même d'éteindre un petit peu l'incendie.
06:41Les marchés sont très attachés à l'idée qu'on ait un budget.
06:43Et avec les mauvais chiffres de croissance dont on vient de discuter ce matin,
06:47n'oublions pas que le déficit public de 2026,
06:49qui était prévu à 5,4%, il est peut-être lui-même remis en cause.
06:53Il faut faire les calculs et l'INSEE nous dira en début d'année prochaine à combien il tombe.
06:57Mais peut-être même que notre situation budgétaire est plus dégradée
07:00que ce que l'on pense aujourd'hui.
07:02Donc, pour le dire autrement, si on a une situation qui est finalement pire que prévue
07:05et pas de budget, à la fin des fins, quand même, les marchés vont finir par se dire.
07:09Enfin, les investisseurs étrangers ne peuvent plus avoir un niveau de confiance suffisant.
07:13Ou en tout cas, on va demander toujours une prime de risque plus élevée.
07:15C'est ce qui nous guette un petit peu aujourd'hui.
07:17Quel est le scénario du pire à 6 mois de la présidentielle pour les marchés, du point de vue des
07:22marchés ?
07:23On le voit bien.
07:24C'est malheureusement une situation dans laquelle l'économie française tombe en récession,
07:29ou en tout cas est pas loin de scénario récessif.
07:32Des problèmes budgétaires qu'elle n'arrive pas à enliser.
07:34C'est-à-dire à la fois un déficit public très élevé, une absence de croissance.
07:36Des problèmes sociaux qu'elle n'arrive pas à endiguer, une absence de réponse.
07:40Et là, vous avez un petit peu le cocktail explosif quand même.
07:42Et à la fin, vous vous dites, mais jusqu'où la France peut tenir comme ça ?
07:46Les marchés vont nous le faire payer toujours plus cher.
07:48Et c'est là où probablement une intervention extérieure se posera.
07:51C'est que si vous n'arrivez pas à tenir toutes les ficelles en même temps, ça devient assez explosif.
07:55À cela s'ajoutent les chiffres du chômage.
07:578,3% en deuxième trimestre sur l'ensemble de la population.
08:0021,6% chez les 15-24 ans.
08:05Oui, on a en plus un énorme problème de chômage des jeunes, ce qui est terrible.
08:08Parce que les jeunes, c'est quand même ceux qui feront la population active de demain.
08:12C'est ceux qui feront l'économie de demain.
08:14Un pays qui sacrifie sa jeunesse, c'est juste inaudible.
08:17Il faut bien le dire, en France, on a un petit problème.
08:19C'est qu'on a, sur les 30 dernières années, quand même,
08:22plutôt fait des transferts des classes actives et des jeunes vers les retraités.
08:26C'est un choix qui a été plus ou moins assumé.
08:29Mais aujourd'hui, on doit comprendre quand même qu'il faut investir la question des jeunes.
08:32ils ont besoin d'être qualifiés.
08:33Si on déclasse trop notre classe des jeunes actuelle,
08:38c'est quand même juste un avenir qu'on leur promet,
08:40qui n'est pas à la hauteur de la promesse républicaine que l'on aime formuler.
08:44Donc, je crois qu'il va falloir quand même trouver des moyens, des leviers,
08:47pour résoudre cette question-là.
08:49Sinon, on va avoir des vrais sujets de déclassement.
08:51Et ça, une France où vous avez tout un pan de la population qui est déclassée,
08:54ça vous promet même des conflits sociaux dans le futur.
08:57Donc, il faut arriver à traiter cette question.
08:58Merci beaucoup, Anthony Morley, la Vidalie, économiste chez Rexecote,
09:01d'être venue ce matin dans le grand entretien.