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L’exposition Le marché de l’art sous l’Occupation a ouvert ses portes au Lieu de mémoire du Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, en région Auvergne-Rhône-Alpes. Alors que les restitutions d’œuvres d’art spoliées se multiplient, cette exposition permet de mieux comprendre les parcours complexes de ces œuvres, depuis leur confiscation jusqu’à leur éventuelle restitution. Emmanuelle Polack, docteure en histoire de l’art, spécialiste du marché de l’art sous l’Occupation et commissaire scientifique de l’exposition, est l’invitée d’ART & MARCHÉ.

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Transcription
00:04De la spoliation à la restitution, l'exposition Le marché de l'art sous l'occupation retrace le parcours des
00:11oeuvres d'art appartenant aux familles juives spoliées pendant la seconde guerre mondiale.
00:15Une exposition à découvrir au lieu de mémoire du chambon sur l'Ignon dans le département Haut-de-Loire du
00:212 juillet au 28 novembre 2026.
00:23Et pour en parler, j'ai le plaisir de recevoir en plateau Emmanuel Pollack. Bonjour.
00:27Bonjour Sibyl.
00:28Vous êtes docteur en histoire de l'art, spécialiste du marché de l'art sous l'occupation et commissaire scientifique
00:33de cette exposition.
00:34Tout d'abord, est-ce que vous pouvez nous dire à quoi ressemblait le marché de l'art à cette
00:39époque-là ?
00:39Est-ce qu'il y avait un marché de l'art et est-ce que c'était les mêmes références
00:44qu'on a aujourd'hui ?
00:45Alors, c'est une question que je vous remercie de me poser parce que c'est tout à fait édifiant.
00:50Il y avait effectivement un marché de l'art et ce marché de l'art était florissant.
00:54C'est un véritable boom économique. Pourquoi ? Parce qu'il y a un afflux de marchandises, il y a
01:01un changement de clientèle et il y a beaucoup d'oeuvres sur le marché.
01:06Il y a également de l'argent.
01:09On a un Reichmark très important par rapport aux francs et on a sous l'occupation allemande donc un changement
01:17de clientèle.
01:18Vous comprenez que les Juifs ne peuvent plus se présenter à l'hôtel Drouot qui est vraiment le lieu, le
01:25théâtre de ce marché de l'art à partir du 17 juillet 1941.
01:28Et quand lieu et place, ce sont les directeurs des musées, directeurs des musées allemands, directeurs des musées suisses qui
01:34vont venir à Paris et qui savent qu'il y a des grandes affaires à faire avec la possibilité effectivement
01:42de se retrouver au cœur de ce centre artistique qu'était Paris avant la guerre.
01:48Et donc on a ces mêmes acteurs, c'est-à-dire des galeristes, des collectionneurs vraiment importants, des maisons de
01:56vente aux enchères aussi qui ont déjà leur place très présente.
02:00Tous ces acteurs-là qu'on connaît aujourd'hui, ils sont déjà présents à l'époque ?
02:03Ils sont déjà présents, ils sont très occupés, ils travaillent énormément et croyez-moi, les commissaires priseurs ont des belles
02:10ventes sur leur marteau d'ivoire.
02:12Donc c'est assez indécent quand on sait qu'une partie de la population française est stigmatisée, qu'on lui
02:19impose le port d'une étoile, qu'on l'éradique de la vie économique, qu'on l'interne dans les
02:25camps de Drancy
02:26et puis plus tard, eh bien, interner et envoyer dans les camps de la mort et exterminer dans les camps
02:32polonais.
02:33Donc vous voyez que c'est vraiment ce qui m'a alertée, c'est d'avoir la possibilité de montrer
02:41à un large public quel était ce marché de l'art pendant l'occupation
02:46et comment finalement les galeries, la géographie des galeries a aussi changé, puisque les marchands juifs de confession juive ou
02:55considérés comme tels,
02:56les biens ont été éradiqués de la vie économique, leurs galeries ont été arianisées, lorsqu'ils ont la possibilité, ils
03:05trouvent refuge aux Etats-Unis
03:07ou dans le sud de la France tout d'abord et puis ensuite avec la possibilité de traverser l'Atlantique.
03:14Mais on voit que cette géographie, eh bien, change et que certains collègues, avec cynisme, vont venir arianiser les galeries
03:25d'art de leurs collègues juifs
03:27en connaissant bien évidemment quelle est la législation antisémite qui permet cette arianisation.
03:34Oui, parce que quel était le systématisme ? Est-ce qu'il y a eu des lois imposées à cette
03:38époque-là qui contraignaient, qui imposaient des éléments
03:43concernant les œuvres d'art ?
03:44Tout à fait, tout d'abord les ordonnances allemandes, qui très vite, vous savez que Hitler est intéressé au premier
03:51chef à l'art,
03:52qu'il a souhaité mettre au pas la culture, que pour lui c'est important, il est un des refusés
03:59de l'École des beaux-arts de Vienne à deux reprises
04:01et pour lui la culture est très importante. On se souvient de l'exposition « Unter der Kunst » en
04:061937, l'art dégénéré à Munich
04:09et la volonté de présenter en face la grande exposition de l'art allemand pour mettre au pas cette culture.
04:16Et très vite, la volonté d'Hitler est de monter un musée à Linz, en Autriche, et de récupérer, de
04:24se polier, d'avoir une confiscation des œuvres
04:29appartenant aux familles juives, bien évidemment en France occupée, mais également aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg.
04:36C'est un pillage européen. Et à ce titre, on voit qu'il y a donc un mouvement des œuvres,
04:42une confiscation des œuvres
04:44vers l'Allemagne pour ce qui sont les œuvres de factures classiques, et vers la Suisse, les œuvres plutôt modernes,
04:53des Picasso, des Matisse, des modernes qui vont proposer de nouveaux langages picturaux,
05:00qui seront interdits par les critères esthétiques nazis.
05:04Donc c'est ce qu'on observe, et ça c'est véritablement très intéressant,
05:09et on voit que ce mouvement européen, finalement, se reproduit à une moindre échelle,
05:14au sein du marché de l'art à Paris, avec notamment dans la convocation de l'histoire du goût,
05:22puisque les œuvres de factures classiques vont être très élevées, avoir des prix très élevés, être recherchées,
05:29ce qui n'est pas du tout le cas des factures, des modernes, qui vont être très dévalorisées et très
05:35dépréciées.
05:36Donc voilà ce que j'ai essayé d'analyser.
05:39Oui, parce que je me disais, est-ce qu'on arrive à voir, à essayer de comprendre,
05:46quel stigmate il laisse sur le marché de l'art et sur l'histoire de l'art ?
05:48Parce qu'en fait, ce sont des parcours d'artistes déviés, voire arrêtés,
05:52ce sont des collections qu'on ne retrouve plus aujourd'hui,
05:55qui ne sont pas forcément dans les musées alors qu'ils auraient pu l'être.
05:59En fait, toutes ces trajectoires déviées, est-ce qu'on arrive à voir ?
06:03Quel est l'impact, et presque un avant-après, du marché de l'art présent de l'époque ?
06:09J'aime beaucoup votre formule, effectivement, de trajectoire déviée.
06:12Vous avez des artistes qui sont purement et simplement radiés,
06:16qui n'ont plus la possibilité de travailler parce qu'ils sont juifs.
06:20On pense quand même aux surréalistes qui ont trouvé refuge aux États-Unis,
06:25autour de la belle figure de Varian Fry qui a essayé, depuis Marseille,
06:29de sauver ces artistes qui appartenaient au moment surréaliste.
06:35Mais il y a aussi des écoles et des mouvements artistiques qui vont être stoppés,
06:41qui vont être tout à fait dépréciés.
06:43C'est toujours à mettre avec beaucoup de décence sur l'unicité de la Shoah
06:50et sur le fait que ce crime est un crime mineur par rapport au crime majeur.
06:56Et ça, c'est ce qui est vraiment important.
06:58Et c'est ce que je veux montrer, notamment dans cette exposition,
07:01dont j'assure le commissariat au Chambon-sur-Lignon, effectivement,
07:05les tableaux ont eu des trajectoires déviées, les tableaux ont été spoliés,
07:10ont été confisqués, mais ce sont des témoins silencieux de cette histoire.
07:15Ils deviennent assez importants parce que nous perdons les témoins de la Shoah.
07:19Nous avons de moins en moins de témoins directs de la Shoah.
07:24Et je pense que pour les générations futures, c'est important aussi,
07:27à travers ce biais, à travers l'histoire de l'art,
07:31à travers le biais du patrimoine, effectivement,
07:34de montrer en résonance, mais toujours avec beaucoup de décence,
07:38parce qu'une vie humaine, rien n'égale une vie humaine,
07:41ça c'est véritablement important, même si nous aimons beaucoup les œuvres d'art.
07:46Eh bien, je pense que présenter cette exposition au Chambon-sur-Lignon,
07:50c'est une volonté de faire entrer en résonance cette histoire de l'art,
07:54cette histoire du patrimoine qui nous appartient.
07:57C'est notre culture également que les nazis ont souhaité éradiquer
08:02et pour lequel des gens se sont battus.
08:04Comment est-ce que vous avez travaillé justement cette exposition, ce parcours ?
08:07Qu'est-ce que vous avez voulu mettre en avant ?
08:09Tout d'abord, l'histoire du goût, comme je viens de vous l'expliquer,
08:13avec cette opposition des modernes et des anciens,
08:16en repartant de l'exposition de Munich de 1937,
08:19montrer comment Hitler a souhaité prendre la culture
08:24et l'imposer selon ses propres critères,
08:28qui sont des critères assez pauvres.
08:32Il n'a pas la possibilité de comprendre
08:35les nouveaux langages picturaux proposés par les artistes,
08:40notamment les artistes de Paris,
08:42les artistes que ce soit les courants pubis,
08:46les avant-gardes, bien évidemment.
08:48Il va mettre au pas les musées allemands,
08:51éradiquer tous les modernes,
08:53déposer des cimaises les œuvres d'art moderne
08:55pour les vendre, comme on le sait, le 30 juin 1939 à Lucerne.
09:00Et Paul Rosenberg, grand marchand d'art,
09:04qui sera persécuté et qui aura encore une grande collection spoliée,
09:09mettra ses collègues en garde
09:13et leur dira, si vous vous rendez à Lucerne,
09:17et bien si vous achetez des œuvres d'art,
09:19vous aurez en retour des bombes sur le nez.
09:22Vous recevrez des bombes sur le nez, effectivement,
09:24parce que les musées allemands font croire
09:26qu'ils vont vendre les œuvres d'art moderne
09:29pour les remplacer par des œuvres anciennes,
09:31mais en réalité, c'est pour acheter de l'armement.
09:34Donc il avait entièrement raison.
09:36Donc c'est vraiment cette histoire du goût.
09:38Et puis ensuite, je prends deux parcours de galéristes.
09:41La grande galerie Paul Rosenberg, bien évidemment,
09:43qu'on connaît, avec le bel ouvrage d'Anne Sinclair,
09:4721 rue Labo et 6, qui rend un hommage à son grand-père.
09:51Et une autre galerie plus modeste,
09:54mais qu'une belle exposition à l'orangerie a rendue célèbre.
09:57Je parle du parcours de Berthe Veil,
10:01une marchande d'art assez modeste
10:03qui est visionnaire et qui va avoir dans sa galerie
10:08les plus grands Picasso, De Rhin, Dufy.
10:12Et Marianne Lemorvan, une de mes amies,
10:15a rendu hommage à cette galeriste
10:19dont elle conserve les archives, à l'orangerie.
10:23Puis, je voudrais emmener le public du Chambon-sur-Lignon
10:26à Drouot, en 1942.
10:28J'ai des photographies exceptionnelles
10:30qui nous présentent un reportage photographique
10:34de la venue de Gentissier.
10:35Gentissier est un acteur, un comédien célèbre de l'époque.
10:39Il travaille pour la Continentale, avec les fonds allemands,
10:42et il se rend à l'hôtel Drouot.
10:44On le suit à l'hôtel Drouot.
10:46Et là, j'essaye de montrer ce qui se passe.
10:48Ensuite, j'essaye de montrer le pendant du marché de l'art à Nice,
10:53avec une vente...
10:54Une vente qui a marqué les esprits ?
10:56Parce qu'elle est spoliatrice, parce que depuis 2014,
11:00je me bats pour la faire reconnaître spoliatrice,
11:03et je présente le parcours des œuvres.
11:05Je présenterai une conclusion sur un marché de l'art
11:08qui, finalement, supporte assez bien l'épuration.
11:12Les galéristes, les commissaires-priseurs,
11:14qui auront beaucoup travaillé pendant cette période,
11:17seront finalement assez peu inquiétés.
11:19Et puis, il y a la cerise sur le gâteau,
11:21il y a la traçabilité d'une œuvre d'art,
11:24un tableau de Thomas Couture, que j'aime beaucoup,
11:27retrouvé dans la collection d'Ile-de-Brande-Gurlitte,
11:29le fils d'un des marchands d'Hitler,
11:31et pour lequel, nous avons fait des recherches
11:33et nous avons pu permettre la restitution
11:36à la petite-fille de Georges Mandel.
11:38Et là, il nous reste 30 secondes,
11:40mais justement, parlant de restitution,
11:42vous sentez aujourd'hui qu'on est dans un...
11:44Depuis cette loi cadre,
11:46qui a permis de cadrer
11:48de meilleures restitutions d'œuvres d'art spolier,
11:51on est aujourd'hui dans une nouvelle ère,
11:54en tout cas, de restitution
11:56qui est formidable pour l'histoire.
11:59Bien évidemment, un âge d'or de la recherche de provenance.
12:02Vous appelez ça un âge d'or ?
12:02Moi, je l'appelle un âge d'or de la recherche de provenance.
12:05Pourquoi ? Parce que tout le monde s'y met.
12:07Il faudrait que le marché s'y mette encore mieux,
12:10encore plus,
12:10mais il y a la volonté
12:12d'une plus grande transparence
12:15et il me semble que la provenance
12:17est toujours un plus.
12:19Elle participe de la matérialité de l'œuvre,
12:21elle lui donne une valeur ajoutée
12:23et nous ne pouvons plus contempler les œuvres
12:26en dehors de leur propre contexte.
12:28Il faut savoir quand elles ont été réalisées,
12:31par qui elles ont été réalisées
12:32et quels ont été leurs différents propriétaires.
12:35C'est un plus.
12:36Il ne faut pas avoir peur de la provenance.
12:38Il ne faut pas avoir peur de la provenance.
12:41Merci beaucoup Emmanuel Pollack.
12:42Je rappelle que vous êtes docteur en histoire de l'art,
12:44spécialiste du marché de l'art sous l'occupation
12:46et commissaire scientifique de l'exposition
12:48Le marché de l'art sous l'occupation
12:50au lieu de mémoire du chambon sur lignon.
12:53Merci à vous toutes et tous
12:54de nous avoir suivis.
12:55C'était Arrêt Marché.
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