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  • il y a 5 minutes
Mercredi 6 mai, Stéphanie Coleau a reçu Laurent Giovachini, président de la Fédération Syntec, dans l'émission La Grande Interview sur BFM Business. Retrouvez l'émission du lundi au vendredi et réécoutez-la en podcast.

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00:00Le 18-19 sur BFM Business.
00:0718h45 sur BFM Business, à l'heure où les nations européennes investissent massivement dans la défense et les technologies,
00:13il y a un autre front qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la guerre des talents.
00:17Elle menace sérieusement notre souveraineté.
00:21C'est ce que vous écrivez Laurent Giovacchini. Bonsoir.
00:24Bonsoir.
00:25Vous êtes le président du Syntec, c'est la fédération qui regroupe les syndicats professionnels d'employeurs spécialisés
00:31dans les activités de l'ingénierie, du numérique, du conseil, de l'événementiel et de la formation professionnelle.
00:38Absolument.
00:39On chiffre à combien là tout ce monde ?
00:41100 000 entreprises, 1 400 000 salariés, Bac plus 5 et au-delà à plus de 70%
00:49et 150 milliards d'euros de chiffre d'affaires, à peu près 7 à 8% du PIB marchand du
00:53pays.
00:53Donc vous avez une certaine représentativité quand vous nous parlez de cette alerte sur cette fuite des cerveaux
01:01dans une tribune que vous avez publiée dans Les Echos.
01:04Elle est de quelle ampleur cette fuite des cerveaux aujourd'hui ?
01:08Alors on a essayé justement de quantifier ce phénomène parce qu'on parle de fuite des cerveaux, d'exode des
01:12talents.
01:12Je parle même moi de détalentisation maintenant.
01:15Après la désindustrialisation, on est menacé de détalentisation dans notre pays.
01:19On a essayé à la fédération, avec l'aide d'Ipsos BVA, d'objectiver les choses.
01:25Et on a regardé deux populations, les jeunes diplômés école d'ingénieurs, les jeunes diplômés école de commerce, école de
01:31management.
01:32Et on s'est aperçu qu'en l'espace de 10-12 ans, on était passé de 10 000 jeunes
01:38diplômés qui quittaient la France
01:40juste après leurs études à plus de 15 000 aujourd'hui.
01:42Ce n'est pas un tsunami, mais c'est une hémorragie lente, continue, qu'il faut surveiller de très près.
01:48D'autant que le phénomène risque de s'accélérer.
01:51Parce que nous avons interrogé non seulement les jeunes diplômés, mais aussi les cadres, les ingénieurs en place dans leur
01:58entreprise.
01:59Qu'est-ce qu'ils nous disent ?
02:00Eux aussi, ils sont prêts à partir ?
02:02Ils nous disent qu'on est 51% d'entre nous, alors ils ne nous disent pas comme ça, mais
02:08on le reconstitue après,
02:0950% de ceux qu'on a interrogés, un peu plus, nous disent qu'on envisage de s'expatrier.
02:13Et plus grave encore, 21% nous disent qu'on envisage très sérieusement de s'expatrier dans les trois ans
02:19qui viennent.
02:20Pourquoi nous disent-ils ça ?
02:22Ils nous disent qu'on est bien dans notre boîte, dans nos entreprises, ça se passe bien.
02:27Surtout les ingénieurs, à 80%, ils nous disent qu'on est bien dans nos entreprises, ce n'est pas le
02:30sujet.
02:31Le sujet, on reconnaît aussi qu'en France, on a un cadre de vie qui est agréable,
02:37on a des prestations sociales qui sont intéressantes, mais on a évidemment des contreparties à ça.
02:43Ces contreparties, on était prêts jusqu'à présent à les accepter, c'est-à-dire une fiscalité lourde,
02:49des rémunérations nettes qui sont très en dessous de ce qu'on peut trouver, sans même parler des États-Unis.
02:53Ça, on va y revenir, effectivement.
02:55Et puis, il y a ce climat d'inquiétude sur la situation économique, sur la situation politique,
03:01et l'impression que ce n'est plus dans notre pays que ça se passe.
03:03Et donc, dans ce cas-là, il y a un risque de bascule et d'accélération de ce phénomène.
03:06Alors, avant de revenir là-dessus, une question.
03:09Ils partent où ces jeunes diplômés et ceux qui sont tentés par l'expatriation et qui sont déjà en poste
03:15?
03:15Ce qu'ils nous disent, c'est qu'ils partiraient pour 29% d'entre eux pour le Canada, 22
03:20% la Suisse, 17% les États-Unis, 16% l'Allemagne.
03:25C'est les principales destinations visées. Vous voyez, c'est assez vaste.
03:27C'est assez vaste. Ils partent pour quoi ? Ils partent pour des salaires plus élevés ?
03:30Ils partent pour des salaires plus élevés, pas forcément, même si ça peut être le cas quand on franchit la
03:37frontière entre la France et la Suisse ou entre la France et l'Allemagne.
03:40La rémunération nette que l'on perçoit, elle est très nettement supérieure.
03:44Mais ils partent aussi, me semble-t-il, en tout cas c'est ce qu'ils nous disent, parce qu
03:48'ils n'ont plus le sentiment nécessairement que c'est dans notre pays que les choses vont bouger, que les
03:54grands projets de demain vont se construire.
03:56On était très fiers dans notre pays, depuis le XIXe siècle, d'avoir inventé la photographie avec Niepce au début
04:02du XIXe siècle, le cinéma au tournant du siècle avec les frères Lumière, jusqu'à Ariane, Airbus, etc.
04:07Aujourd'hui, les deux seuls motifs de fierté récents, c'est quoi ? Les Jeux Olympiques ? C'est une
04:13fois tous les 100 ans.
04:14Et Notre-Dame de Paris ? On ne peut quand même pas brûler une cathédrale tous les 5 ans pour
04:17avoir le plaisir de la reconstruire.
04:19Donc il faut donner à ces jeunes sachants des objets de fierté, des objets dans lesquels ils peuvent se projeter.
04:26Là, il y a le porte-avions, le nouveau porte-avions.
04:28Il y a le nouveau porte-avions et je m'en réjouis en tant qu'ingénieur de l'armement, je
04:31suis très content de cette belle perspective.
04:35Il y a d'autres très belles choses que nous faisons en France.
04:37Regardez le Grand Paris, qui est un magnifique ensemble d'ingénierie que le monde entier nous envie, mais qui n
04:44'est pas tant que ça mis en valeur.
04:45Oui, voilà, ça ne suffit pas à mobiliser les foules d'ingénieurs et des foules d'experts.
04:50Ça ne suffit pas parce que je crois qu'on ne dit pas assez, et c'est aussi peut-être
04:54une des raisons pour lesquelles nous n'attirons pas assez les jeunes femmes dans nos métiers scientifiques et techniques,
05:00nous ne disons pas assez combien c'est important pour le pays d'avoir ces ingénieurs, ces chercheurs, ces techniciens,
05:07ces experts au service de grands projets qui vont tirer notre pays vers le haut.
05:13On a besoin d'espérance, de fierté.
05:15Dans notre pays, on n'est plus très fier d'être français, on est fier éventuellement de sa région, de
05:19sa ville, de son entreprise, de son club de foot, mais il faut retrouver des motifs de fierté nationale.
05:25Et nous, avec nos métiers, nos métiers d'ingénieur, du numérique, de la science, de l'ingénierie, etc., on pense
05:33qu'on peut aider à rassembler finalement les Français qui se disent
05:38« on va me demander des efforts, mais j'ai déjà un petit salaire, etc., est-ce que c'est
05:42bien raisonnable de travailler encore plus longtemps ? »
05:44Et les Français qui ont, à l'inverse, beaucoup d'argent, mais qui hésitent à l'investir en bon du
05:47Trésor américain ou dans des projets français et européens.
05:50Pour qu'on réconcilie ces deux Frances-là, on a besoin de toutes ces Frances.
05:55Il y a besoin de sublimer un petit peu les débats actuels.
05:59Vous voyez, le vivre ensemble de la gauche, le libérons les énergies de la droite, pourquoi faire ?
06:04Ça ne suffit pas, il faut un but commun.
06:06Un projet commun, effectivement.
06:08Ça, c'est le but.
06:09Comment y parvenir ?
06:11Vous préconisez de rééquilibrer la fiscalité pesant sur le travail qualifié.
06:18Alors, donnez-moi votre...
06:22Enfin, expliquez-moi un peu ce point de vue, parce que, étant donné l'ambiance actuelle et nos finances publiques...
06:30Ça ne va pas de soi.
06:31Ça semble socialement compliqué.
06:34Et économiquement difficile.
06:35Non, ce que je dis, c'est qu'il faut que ce travail qualifié soit mieux considéré,
06:42et surtout qu'on ne lui tape pas dessus à chaque nouvelle recherche d'économie.
06:47À chaque fois, par exemple, que l'on rabote les allègements de charges,
06:52les quelques allègements de charges qui restent au niveau de deux fois, deux fois et demi, trois fois le SMIC,
06:56qui sont les salaires des salariés dans notre branche,
07:02eh bien, on alourdit le coût du travail pour nos entreprises,
07:05et on décourage, puisqu'on augmente la différence, vous savez, entre ce qu'on appelle le super brut,
07:10c'est même pas le brut, le super brut, c'est-à-dire ce que l'entrepreneur paye,
07:15y compris avec ses propres cotisations patronales,
07:17et le net après impôt, le net après le pass, que touche vraiment le salarié.
07:21Et donc, on contribue à creuser davantage encore ce gouffre qui nous sépare,
07:27je ne parle même pas des États-Unis ou du Canada, mais de nos simples voisins.
07:30De nos voisins immédiats.
07:31On a regardé que pour notre branche, l'écart entre le brut et le net,
07:36sur une masse salariale de 75 milliards, c'est 8 milliards de plus en France
07:40qu'en Allemagne, en Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas.
07:44Vous vous rendez compte ? 8 milliards sur 75 milliards.
07:46À l'échelle du pays, c'est considérable.
07:48Alors, je ne me fais pas d'illusion, on ne va pas du jour au lendemain
07:51revenir dans la moyenne.
07:53Et puis, il y a des dispositifs en France qui vont dans le bon sens
07:55qu'il faut saluer et qu'il faut maintenir,
07:57comme le crédit d'impôt recherche, par exemple,
07:59qui nous permet de garder, y compris dans des entreprises françaises,
08:04multinationales, une part de R&D sur le territoire
08:07bien supérieure au chiffre d'affaires que font nos propres groupes dans le pays.
08:10Mais il faut que nos dirigeants aient bien en tête
08:14l'importance de ne pas accélérer cette fuite des cerveaux
08:19qui est quelque part plus grave encore que la fuite des capitaux
08:23ou que la fuite des investisseurs.
08:24Oui, parce que c'est ce que vous dites également, c'est que cette fuite de cerveaux,
08:27elle menace directement la souveraineté technologique du pays
08:31et ça va dans le sens aussi de la souveraineté industrielle de la France.
08:37Et de ce que vous avez évoqué avec votre invitée précédente,
08:39la souveraineté européenne, l'autonomie européenne, l'autonomie française.
08:45On a quoi comme défi en France ?
08:48Réindustrialiser, décarboner notre économie, numériser notre économie,
08:51mais aussi réarmer.
08:54Et réarmer, ce n'est pas uniquement avec la base industrielle et technologique de défense
08:59telle qu'on la connaît les habituels et très bons champions français,
09:04Airbus, Dassault Aviation, KNDS, Naval Group, MBDA, etc.
09:10C'est tout un pan de notre économie qui contribue à cet effort de défense.
09:15C'est le cas des entreprises de notre branche, les Dassault Systèmes,
09:18les Soprasteria, les Capgemini, les Eviden, Mistral, Aïe.
09:23On va en parler.
09:24Tout ça y contribue.
09:26Et puis plus globalement, ce qu'il faut bien voir,
09:29c'est qu'est-ce qu'on a devant nous dans les années qui viennent ?
09:31On a probablement, peut-être pas une montée des périls,
09:35comme on aurait dit à la fin des années 30,
09:36mais une intensification à minima de la guerre hybride
09:41que nous livre la Russie, les cyberattaques.
09:44Peut-être un peu plus que ça, selon les scénarios,
09:47on sera peut-être obligé de dépenser pour la défense,
09:50pas uniquement 2 ou 3%, mais 4, 5, etc.
09:53Qu'est-ce que ça veut dire pour l'ensemble de l'économie française ?
09:55Comment on va gérer ça ?
09:56Pour ça, il faut garder nos ingénieurs, c'est essentiel.
09:59Là-dessus, le cofondateur de Mistral Aïe, Arthur Mench,
10:10a écrit un document avec ses équipes,
10:1222 propositions pour accélérer dans l'IA
10:15et éviter le fossé technologique grandissant,
10:21constat qu'il a dressé pour la France notamment.
10:25Parmi ses propositions, il y a la création d'une AI Blue Card,
10:28un titre de séjour simplifié pour attirer les talents internationaux.
10:33Est-ce que, selon vous, ça va dans le bon sens ?
10:35J'ai envie de vous dire, attirer les talents, c'est bien,
10:37mais il ne faut pas commencer d'abord par les retenir, les talents.
10:40Il faut faire les deux.
10:43En réalité, aujourd'hui, on a un peu le sentiment,
10:46c'est un peu plus qu'un sentiment, je crois,
10:47que nous exportons des talents très qualifiés.
10:53En école d'ingénieur, c'est à peu près 10% des jeunes diplômés qui partent,
10:57mais à Centrale, c'est 17%, à Polytechnique, c'est 19%.
11:01Donc on exporte, pardon de l'expression,
11:04on se prive de talents très qualifiés
11:07et on accueille des talents un peu moins qualifiés.
11:11Il est donc très important,
11:12et la proposition d'Arthur Mench est frappée au coin du bon sens,
11:16de faire de la France également une terre d'accueil
11:19pour les profils les plus qualifiés.
11:22Cette carte bleue AI, cette AI Blue Card,
11:25ce visa de travail accéléré, dédié aux ingénieurs en IA,
11:29est une très bonne idée.
11:30Il y a un deuxième mécanisme qui propose,
11:32qui à mon avis va dans le bon sens,
11:33qui rejoint aussi le sujet de votre précédente interview,
11:37qui est la préférence européenne dans les marchés publics
11:39pour certains secteurs stratégiques.
11:41C'est aussi quelque chose que nous soutenons, bien sûr.
11:45Donc je crois que ça va tout à fait dans le bon sens,
11:49faire de la France, et nous avons l'opportunité aujourd'hui
11:51avec l'image que renvoient les Etats-Unis par exemple,
11:56auprès de certains, nous avons vraiment une occasion unique
11:58de faire de la France, si nous mettons en place les bons instruments,
12:02comme on a su le faire avec le Crédit d'impôt recherche,
12:04pour attirer les meilleurs talents,
12:06et pas uniquement des talents un petit peu moins bons
12:08que ceux qui nous quittent malheureusement.
12:09Alors ça relève aussi de la volonté politique.
12:12Vous me voyez venir, on est à un an de l'élection présidentielle,
12:15comment vous regardez cette échéance, vous,
12:18en tant que président du Sintec ?
12:19On la regarde avec espoir,
12:21parce que nous souffrons dans notre secteur,
12:24comme dans l'ensemble des secteurs de l'économie française,
12:26de la situation créée par la dissolution de l'été 2024.
12:31C'est long, c'est long, entre mi-2024 et mi-2027,
12:35ça va faire presque trois ans, non pas de surplace,
12:40parce que l'exécutif fait tout son possible.
12:44Mais il n'y a pas de grand projet qui est lancé.
12:46Il ne peut pas y avoir de grandes réformes de structure.
12:49Or, notre principal problème, me semble-t-il,
12:53la mère des batailles dans notre pays,
12:55c'est la création de davantage de richesses.
12:57Nous sommes devenus un pays pauvre dans le club des pays riches.
13:01Notre PIB par habitant a décroché de manière relative.
13:05Vous savez, quand on regarde la protection sociale,
13:07nos dépenses rapportées au nombre d'habitants,
13:10ce n'est pas extraordinaire, on est dans la moyenne.
13:12Mais quand on rapporte nos dépenses au PIB,
13:14on est champion du monde. Pourquoi ?
13:16Parce qu'on a un PIB par habitant qui est devenu ridiculement faible
13:20par rapport à simplement nos voisins.
13:22Il faut recréer de la richesse, pour ça,
13:24travailler plus, notamment entre 16 et 25 ans,
13:27des massifications du supérieur, apprentissage, etc.
13:30Et puis, entre 60 et 65 ans,
13:33problème de la réforme des retraites,
13:34suspendu, qu'il faudra reprendre d'une manière ou d'une autre,
13:36mais aussi, qualification, davantage de qualification,
13:40davantage d'emplois qualifiés pour augmenter notre productivité.
13:42On a perdu en productivité dans notre pays,
13:44c'était notre force.
13:45On a les meilleures grandes écoles,
13:47nos ingénieurs ne restent pas tous, malheureusement,
13:49et on a perdu en productivité.
13:52C'est extrêmement dommage.
13:53Il faut retrouver ça.
13:54Donc, c'est sur ces axes-là que j'attends
13:57que le débat de l'élection présidentielle puisse se nouer.
14:00En tout cas, c'est plus qu'un vœu, c'est une demande.
14:04C'est entendu, en tout cas.
14:05Merci beaucoup, Laurent Giovacchini, le président du Sintec.
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