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  • il y a 3 heures
L'écrivain a grandi dans un petit village en banlieue de Toulouse. Très tôt passionné de serpents et d'insectes, il ne cesse de chercher à retrouver le foisonnement perdu d'une biodiversité passée par le biais de l'écriture. L'entretien est l'occasion de parler de ces existences poétiques.

Retrouvez la « Terre au carré » sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre

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Transcription
00:08Musique
00:18L'invité au carré, aujourd'hui, Jean-Baptiste Dallameau au romancier.
00:33Les choses se passèrent ainsi.
00:35Nous étions cinq ou six, moi le plus vieux, leur maître, mais encore plus leurs compagnons
00:40et leurs amis.
00:42Eux, jeunes gens à cœur chaleureux, à riant imagination, débordant de cette sève printanière
00:48de la vie qui nous rend si expansifs et si désireux de connaître.
00:52Devisant de choses et d'autres, par un sentier bordé d'ièbles et d'aubépines, où déjà
00:56la cétoine dorée s'enivrait d'amères senteurs sur les corinbes épanouis, on allait voir
01:01si le scarabée sacré avait fait sa première apparition au plateau sablonneux des Angles
01:06et roulait sa pilule de bouse, image du monde pour la vieille Égypte.
01:10On allait s'informer si les eaux vives de la base de la colline n'abritaient point,
01:14sous leur tapis de lentilles aquatiques, de jeunes tritons dont les branchies ressemblent
01:18à de menus rameaux de corail. Si l'épinoche, l'élégant petit poisson des ruisselés,
01:23avait mis sa cravate de noces, azur et pourpre. Si de son nez l'aigu l'hirondelle, nouvellement
01:29arrivé, effleurait la prairie pour chassant les tipules qui sèment leurs œufs en dansant.
01:35Si sur le seuil d'un terrier creusé dans le gré, le lézard au soleil étalé au soleil
01:40sa croupe constellée de taches bleues. Si la moitrieuse, venue de la mer à la suite
01:46des légions de poissons qui remontent le Rhône pour frayer dans ses eaux, planait par
01:50bandes sur le fleuve en jetant par intervalle son cri pareil à l'éclat de rire d'un maniaque.
01:56Si… Mais tenons-nous-en là. Pour abréger, disons que gens simples et naïfs, prenant un
02:02vif plaisir à vivre avec les bêtes, nous allions passer une matinée à la fête ineffable
02:08du réveil de la vie au printemps.
02:14Bonjour Jean-Baptiste Dallameau.
02:16Bonjour.
02:16Vous venez de nous lire un extrait des souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre, publié
02:21en 1916. Pourquoi est-ce que vous avez choisi cet extrait en l'occurrence ?
02:25Alors j'ai découvert les souvenirs entomologiques assez tard dans ma vie, je pense que j'étais
02:29déjà jeune adulte, mais en lisant cette ouverture des souvenirs, je retrouve toujours
02:37cette excitation qui était la mienne quand, petit garçon, je partais à la recherche des
02:43animaux comme Jean-Henri Fabre. J'ai toujours une pointe de nostalgie en le lisant et puis
02:48on entend très bien que c'est un poète et je crois que c'est aussi ce que j'allais
02:51chercher dans la nature autour de chez moi, c'était un rapport poétique au monde.
02:54Jean-Henri Fabre, naturaliste entomologiste, mais aussi écrivain passionné par la nature
02:59et poète de langue occitane, ça fait quelques points communs avec vous en plus ?
03:03En effet, ça fait quelques points communs. Beaucoup des espèces qu'il décrit dans
03:07les souvenirs, je les ai moi-même observées. Un certain nombre d'entre elles ont soit
03:11disparu, soit se sont en tout cas considérablement raréfiées dans la campagne dans laquelle
03:16j'ai grandi, mais je replonge toujours dans ce texte avec la même émotion.
03:21Vous qui êtes en 1980 à Toulouse, qui avait été révélé en 2008 avec une éducation
03:26libertine qui a été concours du premier roman. Votre autre roman, Règne animal, pris
03:31du livre inter en 2016, a fait de vous une voix incontournable du débat sur la condition
03:35animale. Et puis votre dernier livre, La nuit ravagée, publié l'année dernière
03:39chez Gallimard. C'est un roman horrifique, ancré dans la banlieue toulousaine des années
03:4590. C'est justement en périphérie de Toulouse que vous avez grandi. Est-ce que vous
03:49pouvez justement nous raconter à quoi ressemblait cet environnement là quand vous étiez enfant
03:52et quel rapport vous aviez précisément avec la nature alors ?
03:55Alors c'était une zone périurbaine, mais vraiment située entre ville et campagne.
04:00Ça restait un petit village entouré de prés, de forêts, de fermes, mais dans lequel commençaient
04:06d'apparaître des lotissements qu'on a vu fleurir un peu partout à partir des années
04:1060 jusqu'aux années 90. Et donc j'ai grandi dans un lotissement, mais qui était encerclé
04:17par une nature encore très préservée. Et c'est vrai qu'au printemps, une de mes premières
04:23missions dès que j'avais un temps libre, c'était d'aller observer cette vie qui renaissait
04:28dans les flaques, dans les ruisseaux, dans les forêts autour de chez moi.
04:32Qui vous donnait cette mission alors ? Vous-même ?
04:34Moi-même, oui. C'était vraiment une façon, je ne le verbalisais pas comme ça à l'époque,
04:40mais de me connecter un peu à ce monde qui m'entourait. Et puis j'ai eu quand même
04:45un bon éducateur, puisque mon père était lui-même un fin connaisseur des espèces du
04:51sud-ouest de la France. Et par exemple, c'est lui qui, alors que j'étais très jeune, m'a
04:55appris à différencier les couleuvres des vipères, m'a amené observer le cycle de reproduction
04:59des grenouilles, avec l'évolution des tétards, m'a appris à distinguer les tritons.
05:04Donc voilà, j'ai eu quand même une éducation qui m'a beaucoup sensibilisé à cette nature-là.
05:09Et tous ces animaux vous ont fasciné ? Les serpents, par exemple ?
05:13Les serpents en particulier, oui. Pour moi, le serpent, c'était un animal assez énigmatique,
05:18puisqu'on ne le croisait vraiment que du coin du regard. C'est un animal assez timide
05:24et qui nécessitait d'apprendre à le connaître et à le comprendre pour pouvoir l'approcher
05:30et le découvrir. Et dans cette campagne-là, il y avait encore pas mal de couleuvres, de
05:37petites vipères, beaucoup de couleuvres à collier en particulier. Et je les découvrais
05:41toujours avec le même émerveillement. Et aujourd'hui encore, je retrouve, je crois,
05:47mes rares instants de bonheur pur à l'âge adulte, c'est quand j'observe des serpents
05:51dans la nature.
05:52Qu'est-ce qui vous fascine autant chez le serpent ?
05:54Pour moi, c'est un animal d'une discrétion et d'une grâce inouïe. Le contact du serpent,
06:01pour ceux qui le connaissent, c'est un contact extrêmement soyeux, pas du tout froid et
06:07gluant, comme beaucoup de gens qui en ont peur se l'imaginent. C'est un contact extrêmement
06:12délicat.
06:12Et puissant quand même, non ?
06:13Puissant quand même, c'est un animal très musculeux. Et puis, il y a une variété
06:18de robes, de couleurs, même au sein de la même espèce, en fonction des individus.
06:22Il y a vraiment de grandes variétés de robes. Voilà, c'est un animal qui vraiment m'a
06:27toujours fasciné et beaucoup ému. Aussi parce qu'il fait partie de ces animaux qui
06:31sont rejetés. Et je pense que moi-même, ayant fait l'expérience d'une forme de rejet
06:35ou de sentiment d'étrangeté quand j'étais adolescent, j'ai sans doute perçu une forme
06:42de fraternité un peu étrange avec cet animal.
06:44Ce rejet, il venait d'où alors, vous en tant qu'ado ?
06:46Du fait que j'étais un adolescent homosexuel qui grandissait en province et qui faisait
06:51l'expérience aussi du rejet des autres enfants, du sentiment de mon étrangeté, de cette
06:57monstruosité entre guillemets, en tout cas telle que le monde me semblait désigner
07:01une part de ce que j'étais.
07:02C'était un refuge du coup la nature ou pas forcément, malgré ce rejet de l'école ?
07:07Ça a toujours été un refuge. C'était vraiment des instants de silence, des instants de solitude
07:14parce que pour aller à la rencontre des animaux, il faut souvent se passer de mots, accepter
07:20une forme de solitude, de repli sur soi, de contemplation. C'était vraiment des instants
07:25de contemplation et presque de méditation, même si je ne les percevais pas du tout
07:28comme ça étant enfant. Je savais que j'entrais dans un territoire qui était celui de la
07:32lisière et que je m'y retrouvais pleinement.
07:36Donc la passion pour les insectes, vous en avez parlé. Dans votre dernier roman, La
07:41Nuit Ravagée, on retrouve ce personnage de Tom, dit Limule, un passionné d'entomologie
07:46qui nourrit une scolopande vénimeuse dans sa chambre et qui nourrit aussi parallèlement
07:51une haine pour son beau-père. La scolopande, c'est un animal qui dégoûte énormément
07:56de gens. Il faut le décrire parce qu'on ne le connaît pas forcément bien, c'est une
07:59sorte de millepattes en fait, c'est ça ?
08:00C'est une sorte de millepattes, on va dire ça, qui est très effrayante, qui peut être
08:05assez massive. En l'occurrence, celui du roman, c'est une espèce géante. C'est
08:09la scolopandra gigantea qui est un animal exotique.
08:11Ça peut faire quoi ? 30 cm ?
08:1230 cm, oui, avec des quélissères, donc des crochets à l'avant et des glandes
08:17à venin. Alors ce personnage me doit beaucoup puisque effectivement, moi comme lui, j'ai
08:23été passionné d'entomologie. J'ai aussi fait un stage chez un entomologiste et quand
08:28j'étais très jeune, je devais avoir 12-13 ans. Et cet entomologiste avait dans un
08:32terrarium une femelle de scolopandra gigantea absolument gigantesque et qui m'avait tétanisé.
08:38J'étais presque abasourdi de voir qu'un animal pareil pouvait exister.
08:42Ça peut manger des petits mammifères, par exemple.
08:44Ça peut même manger des souris, en effet. Et je crois n'avoir aucune phobie pour aucun
08:48animal, mais peut-être que la scolopandra est le seul qui peut encore me hérisser les
08:52poils.
08:52Ah c'est bien, donc ça vous révulse un peu quand même vous aussi, quelque part.
08:55Et donc cette scolopandra, elle a un rôle dans ce roman. Évidemment, c'était du pain
08:59béni pour le livre.
09:00Bien sûr, surtout pour un amateur de films horrifiques, comme je l'ai aussi été dans
09:04les années 90. C'est un cinéma qui a vu apparaître énormément de créatures,
09:08insectoïdes. Et là, dans le roman, cette scolopendre, qui est au départ un petit animal
09:12en apparence, plus ou moins innocent, va prendre des proportions.
09:15On ne dévoilera pas plus.
09:17On va laisser les lecteurs découvrir ça, effectivement.
09:20Ça fait l'objet de films, d'ailleurs, les scolopendres ou pas ? Parce qu'on a parlé
09:22d'éthique il n'y a pas très longtemps. Il y a vraiment des nanars autour de tous
09:25les animaux possibles et imaginables, dont les tiques. Je ne sais pas s'il y en a eu sur
09:28les scolopendres.
09:29Alors à part, j'ai spontanément un titre qui me vient qui est The Human Centipede, mais je déconseille
09:33à quiconque qui a l'esprit sensible de le regarder. Mais en revanche, ce qui est intéressant,
09:38moi qui m'intéresse aussi beaucoup à la culture japonaise, c'est que le scolopendre,
09:41qui se dit mukadé en japonais, est très présent dans l'imaginaire japonais et en particulier
09:47dans les estampes. On le voit apparaître dans certaines estampes, me semble-t-il,
09:50de Kusai. Et beaucoup d'objets artisanaux représentent la scolopendre.
09:55Est-ce que la prédation est quelque chose qui vous a fasciné aussi plus jeune chez
10:00les animaux ? Parce que beaucoup d'enfants ont cette fascination de voir des animaux
10:03en tuer d'autres. Est-ce que c'était votre cas ou pas ?
10:06Alors, non seulement, j'en ai fait l'apprentissage de la plus dure des façons, puisque très avide
10:13de rencontrer ces animaux et aussi de pouvoir les observer, je les ramenais chez moi.
10:17Et je créais des bacs dans lesquels, de manière tout à fait ignorante, je mélangeais
10:23les espèces. Et je me souviens en particulier d'avoir un jour mis une petite couleuvre
10:30dans un bac dans lequel j'avais aussi fait un espace aquatique avec des ditiques et que
10:35le ditique avait dévoré la couleuvre. Ce qui m'avait absolument brisé le cœur et
10:38j'avais compris qu'en fait je faisais absolument n'importe quoi. Qu'il n'était pas possible
10:42de recréer un environnement à une si petite échelle pour des espèces aussi différentes.
10:49Mais il n'y a pas de fascination pour autant ?
10:51Je pense que l'enfant fait en partie la découverte de la violence à travers l'observation
10:57de la nature. Rétrospectivement, j'ai du mal à situer mon degré de fascination, mais
11:02il est certain que je l'ai observé de multiples manières. Cette violence-là, cette question
11:07de la prédation, ça a été au cœur de mon apprentissage dans la nature.
11:10Votre conscience politique et écologique ensuite, Jean-Baptiste Delamont, ça vient aussi
11:14de votre milieu familial ?
11:16Oui, j'ai grandi avec des parents qui étaient des parents militants, militants de gauche,
11:23bien à gauche, militants aussi pour l'éducation populaire. C'est beaucoup ce qui m'a façonné.
11:29Mon père et ma mère se sont rapidement engagés dans des associations et ils nous ont transmis
11:36ça aussi, cette idée qu'à travers le loisir, à travers la culture, on pouvait nouer des
11:42liens, on pouvait avoir un engagement citoyen. Et donc ça, très tôt, ça a fait partie
11:48de mon éducation. Et je crois que c'est ça qui m'a... Avant même, je n'ai pas imaginé
11:52une seconde étant enfant que je pouvais devenir romancier. Ça n'était même pas une option
11:56pour moi.
11:56Pourquoi ?
11:57Parce que je pense que, simplement pour les enfants, les adolescents qui ont grandi
12:02dans ce milieu social de classe moyenne, de province, qui était le mien, ça n'était
12:07pas une possibilité, tout simplement. Donc très tôt, j'ai envisagé de devenir travailleur
12:12social. J'avais cette idée de... Déjà d'en finir très tôt avec le système scolaire
12:17et puis de me rendre utile, de faire quelque chose, voilà.
12:19C'est quoi travailleur social d'ailleurs ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
12:21Alors, travailleur social, ça regroupe un certain nombre de métiers comme les éducateurs
12:25spécialisés, les assistants sociaux, les animateurs socio-culturels. Donc moi, ça
12:31a été cette option-là. Je me suis formé en tant qu'animateur socio-culturel. D'abord
12:35avec les diplômes classiques, qui étaient à l'époque le BAFA, etc. Je ne sais pas
12:38si ça existe toujours. Et puis ensuite, par un diplôme d'État. Et tout ça en continuant
12:43d'écrire, mais de loin en loin, sans que vraiment, je n'ai jamais imaginé que je
12:47pourrais un jour être publié.
12:49Jean-Baptiste Dalamo, dans plusieurs de vos livres, comme Le sel ou Le règne animal, on trouve
12:53de grandes sagas familiales, avec de la complexité, celle qui caractérise souvent d'ailleurs
12:57les familles. Est-ce que vous avez un rapport particulier, justement, vous, à la famille ?
13:02Oui, j'ai un rapport particulier et en partie fantasmagorique, je pense. Mon père est
13:11issu de l'immigration espagnole. Il a quitté l'Espagne plusieurs années après la guerre
13:15civile, mais une Espagne encore très rurale et très fragilisée. Avec ses deux parents,
13:22il est arrivé dans le sud-ouest de la France, où ils ont été accueillis par des réseaux
13:26d'accueil qui existaient à ce moment-là. Et il a perdu d'abord sa mère très tôt.
13:34Elle est morte en couche, cette femme. Et donc, je n'ai connu que mon grand-père paternel,
13:39qui était un type à la fois chaleureux, mais qui était aussi pour moi une forme de patriarche
13:43assez inaccessible, parce que je ne comprenais pas la langue qu'il parlait. Il parlait assez
13:47mal le français, donc il y avait quelque chose de la communication qui n'était pas évident
13:50entre nous. Et j'ai toujours, je crois, fantasmé ce qu'avait pu être l'histoire
13:55de cette branche-là de la famille. Et quelle était cette transmission de l'exil, en fait.
14:00Et je pense qu'à travers mes romans, c'est quelque chose que j'ai exploré de manière
14:04aveugle et assez intuitive.
14:05On le retrouve dans le sel, par exemple. Est-ce que la question de l'homosexualité,
14:09justement, ça a été un vrai sujet au sein de votre famille, comme vous le décrivez
14:12d'ailleurs avec le personnage de Jonas dans le sel ?
14:15Ça a été temporairement un sujet. Ça a d'abord été un sujet pour moi, parce que j'ai grandi
14:19dans les années 90, qui ont été ces années traversées par le sida. Qui, pour un homosexuel
14:24qui grandissait en province, c'était des années dans lesquelles on vivait très souvent
14:28dans le secret, dans la dissimulation, dans la honte. Donc c'est une part de mon identité
14:32qui m'a complètement façonné et qui a fasciné mon imaginaire aussi. Et mon rapport
14:37à la littérature, parce que j'ai cherché des modèles, des identifications possibles
14:41dans la littérature. Quant à ma famille, ça s'est passé de manière finalement assez
14:48heureuse et assez fluide. Mon coming out, le fait qu'on puisse en discuter et la façon
14:54aussi dont ça a redéfini nos dynamiques relationnelles. Mais cela étant, la littérature
15:01en tant qu'écrivain m'a aussi permis de m'affirmer dans cette identité-là. Et si pendant
15:06un temps, je m'en suis un peu éloigné dans mes livres, je crois, parce que finalement
15:10je pense que j'ai assez candidement pensé que le combat était gagné. Je parle de celui
15:16de l'égalité. Le retour de flammes des conservatismes aujourd'hui me tétanise. Et par une forme
15:23de réponse presque épidermique et instinctive, je ressens le besoin de revenir à ces thématiques
15:29et les explorer à nouveau.
15:31Le retour de Boomerang, justement, pour la communauté homosexuelle, vous l'identifiez
15:35à quel moment en fait ?
15:37Je pense que c'est lié pour moi... Le moment où j'en ai pris conscience, ça a sans doute
15:43été les débats autour du mariage. Ça pour moi, de voir toute cette foule se déverser
15:50dans les rues, c'est la fois où je me suis dit « Ah oui, en fait, tu t'es
15:54complètement
15:55trompé ». On vit encore dans une société profondément homophobe, profondément réactionnaire
16:03et inévitablement, en tant qu'artiste, en tant que romancier et puis en tant qu'homosexuel,
16:06ça me touche, ça m'interpelle et je me sens presque un devoir en fait de travailler
16:14sur ces questions de représentation et encore plus sur cette question de la violence aussi.
16:17Jean-Baptiste Delamaux, vous êtes aujourd'hui notre invité au Carré.
16:35Sous-titrage Société Radio-Canada
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20:25Et par instant, parce qu'on est un peu fatigué ou qu'une lumière éclaire la personne différemment,
20:28on va revoir cette personne comme au premier jour.
20:31J'ai des moments comme ça avec mes animaux où d'un seul coup, je prends conscience de la chance
20:36que j'ai
20:37de partager avec eux ce lien d'altérité malgré toutes nos différences.
20:44Il y a presque quelque chose de magique. En tout cas, c'est un émerveillement.
20:47Mais chez ces animaux comme ce cochon, par exemple, qui vit aussi chez vous, cette femelle, Frida,
20:52quand Hervé Bazin nous dit qu'il faut aimer les animaux tels quels, ça veut dire quoi ?
20:56Chez un cochon qui a pris le riz, il n'a rien à faire comme ça chez un humain ?
21:01Eh bien, moi j'ai l'impression qu'il a tout à faire chez moi et que c'est presque
21:06même elle qui m'accueille
21:09chez elle, dans son espace, dans son territoire.
21:13C'est un animal, j'ai déjà eu l'occasion d'en parler ici justement, mais qui est d'une
21:17sensibilité,
21:18d'une intelligence rare. Mais au-delà de ça, au-delà de ces critères-là, il y a quelque chose
21:26dans sa façon d'appréhender le quotidien, d'appréhender l'espace, d'appréhender la vie
21:30simplement, que je trouve toujours très touchant, très inspirant.
21:39Les cochons, comme les chiens, ce sont des animaux qui sont capables de joie et qui sont dans une joie
21:45presque constante, c'est-à-dire qu'ils sont heureux quand ils vous voient, ils sont heureux quand ils se
21:49lèvent le matin.
21:49Le cochon est peut-être un peu plus grognon par moments.
21:51Oui, c'est ça, parce que la joie chez un cochon, ça se manifeste comment alors exactement ?
21:56En faisant des petites vocalises, en frétillant de la queue comme un chien,
22:01en faisant des tours sur elle-même ou en galopant dans le jardin
22:05parce qu'elle a une crise, elle aussi a son quart d'heure de folie, souvent comme les chiens le
22:09font.
22:11Donc voilà, partager le quotidien avec eux,
22:14c'est être capable de se connecter avec leur capacité à éprouver la joie.
22:20Ce qui aujourd'hui devient de plus en plus difficile pour nous humains,
22:23ce rapport très spontané à la joie.
22:26Est-ce que votre femelle cochon, donc Frida, est-ce qu'elle s'est humanisée d'une certaine manière
22:31ou est-ce que c'est vous qui vous êtes ensauvagée à son contact ?
22:34Comment ça fonctionne dans ces rapports-là ?
22:36Alors je pense que c'est un peu des deux.
22:38C'est-à-dire qu'inévitablement, comme je l'ai eu très jeune,
22:42c'était une petite truie issue d'un sauvetage,
22:46elle s'est imprégnée au contact des humains
22:51et inévitablement, elle a développé aussi un rapport de dépendance vis-à-vis de nous.
22:58En revanche, je pense que moi aussi, en l'observant,
23:01en apprenant à calquer mon rythme de vie sur le sien,
23:07je ne sais pas si je peux dire que je me suis ensauvagée,
23:10mais en tout cas, j'entreaperçois ce que peut être justement cette altérité
23:14et la singularité de ce qu'elle est, de sa personnalité.
23:18Quand est-ce que vous avez fait le lien entre cet animal,
23:21ces animaux que vous aimiez, et la viande que vous mangiez,
23:24Jean-Baptiste Delamaux ?
23:25Et est-ce que cette prise de conscience, elle a été brutale
23:28ou au contraire assez progressive dans votre parcours ?
23:30Je crois que ça a été assez tardif, puisque j'étais déjà un jeune adulte
23:34et c'est quand j'ai commencé à faire des recherches
23:35pour l'écriture de règnes animales
23:38et que j'ai visité des élevages porcins.
23:40Je pense que là, vraiment, il y a quelque chose qui a commencé à se fissurer pour moi
23:43où j'ai découvert la réalité de l'élevage, dont j'ignorais à peu près tout.
23:46Donc c'était votre première immersion ?
23:48Ça a été la première immersion dans un bâtiment de porcherie, un petit matin.
23:52Et ce sentiment de saisissement physique
23:56quand on rentre dans un bâtiment d'engraissement
23:59qui contient des centaines de cochons
24:01qui hurlent, qui sont couverts de lisiers
24:04pour beaucoup marquer par des plaies, par des griffures.
24:09Là, vraiment, pour moi, ça a été un choc physique
24:12et moral aussi.
24:14Et puis, il y a eu une deuxième partie
24:16qui est arrivée un peu plus tard
24:18quand j'ai eu la chance de partir en résidence au Japon pendant six mois.
24:22Et le premier soir de mon arrivée à Kyoto,
24:25en promenant dans Kyoto,
24:26je suis tombé devant un restaurant
24:27qui proposait des fougus.
24:30Donc c'est ce poisson globe
24:32dont la peau, les intestins
24:34et d'autres parties sont extrêmement
24:37venimeuses, toxiques
24:39et qui doivent être cuisinées
24:41de manière extrêmement précise
24:43et donc par des cuisiniers
24:43qui ont une autorisation spéciale.
24:46Et devant ce restaurant,
24:47il y avait un aquarium
24:48dans lequel se trouvait un fougu
24:50qui était à hauteur de visage.
24:52Et pour la première fois,
24:53j'ai contemplé le regard d'un poisson.
24:56J'ai eu l'impression que ce poisson
24:57me sondait à travers la vitre.
25:00Et là, je me suis dit
25:01mais en fait, tu ne peux plus
25:03manger ces animaux-là.
25:05Et j'ai lu beaucoup plus tard
25:06la phrase de Franz Kafka
25:08qui est rapportée par son ami Max Prod
25:11dans la biographie qu'il lui accorde
25:13où Kafka, se retrouvant devant
25:15un poisson dans un aquarium,
25:16disait « Je peux te regarder en paix,
25:18je ne te mange plus. »
25:19Et ça a beaucoup résonné en moi.
25:21Et à partir de ce moment-là,
25:22vous avez arrêté de manger de la viande ?
25:24Alors ça s'est fait progressivement.
25:25Je ne suis pas devenu végétarien
25:27du jour au lendemain.
25:29Il y a eu des allers-retours
25:30parce que j'ai dû apprendre
25:31à cuisiner différemment.
25:32J'ai dû apprendre à comprendre
25:33comment fonctionnait
25:34l'alimentation végétarienne.
25:36Mais en tout cas, oui,
25:36ça a été le point de départ
25:37pour moi, clairement.
25:38Il y a eu votre rencontre
25:38avec L214.
25:40Oui.
25:40Et puis un ouvrage aussi
25:41que vous avez écrit avec eux,
25:44pour eux en tous les cas.
25:46Ça aussi, ça a été un moment important,
25:48ce compagnonnage avec cette association ?
25:50Oui.
25:50La sortie de Règne Animal
25:51a plus ou moins coïncidé, je crois,
25:53avec une des premières enquêtes,
25:55en tout cas une des premières enquêtes
25:56qui avait rencontré
25:58un accueil public assez large
26:00pour L214,
26:01qui était l'enquête
26:02de l'abattoir d'Alès, me semble-t-il.
26:03Avec les vidéos ?
26:04Avec les vidéos.
26:05Qui étaient...
26:05Donc là aussi, je découvre,
26:07comme beaucoup de Français,
26:08la réalité des abattoirs,
26:09à laquelle je n'avais quasiment
26:10jamais songé, je crois.
26:13Et je découvre des pratiques
26:15qui me semblent
26:15d'une barbarie sans nom.
26:18Et donc, très vite,
26:19j'ai compris qu'en fait,
26:20je ne pouvais pas me contenter
26:21d'écrire un livre
26:22sur la question de...
26:23Alors même si, pour moi,
26:24Règne Animal,
26:24c'est plus un livre
26:25sur la question de la violence humaine
26:27que sur la condition animale.
26:28Mais cependant, voilà,
26:29j'ai compris que mon engagement,
26:30il devait aller au-delà de ça.
26:32Et étant, voilà,
26:33ayant cette fibre militante,
26:35associative,
26:36je me suis rapidement rapproché
26:37de L214 en leur disant
26:38« Voilà, je suis très admiratif
26:40du travail que vous faites
26:41et je suis à votre disposition
26:42si vous avez besoin
26:43d'un coup de main. »
26:45On parlait donc de Frida,
26:46cette femelle,
26:47cette truie,
26:48qui vit chez vous.
26:50Il paraît que vous avez
26:51un autre lien aussi
26:51avec le cochon,
26:52que je ne connaissais pas, d'ailleurs.
26:54Oui, oui, oui.
26:56En fait, le cochon
26:57m'accompagne depuis l'enfance,
26:59puisque dans cette campagne
27:00dans laquelle j'ai grandi,
27:01il y avait quelques fermes autour
27:02et c'est là que j'ai découvert
27:03le cochon qui, à l'époque,
27:05était, déjà dans les années 90,
27:06était encore élevé
27:08de façon familiale, on va dire,
27:10puisqu'il y avait un cochon
27:11qui était saigné chaque année.
27:14Et très tôt,
27:14j'ai eu une fascination
27:15pour cet animal-là
27:17et qui m'a suivi depuis.
27:18Je savais qu'un jour,
27:19j'accueillerais un cochon
27:21chez moi.
27:22Voilà, j'y écrirais un animal.
27:24Je crois que le cochon
27:24est une figure qui revient
27:25dans plusieurs de mes livres.
27:26Et il se trouve qu'il y a trois ans,
27:29j'ai été diagnostiqué
27:30pour une maladie génétique,
27:31une pancréatite chronique génétique,
27:34et que le seul médicament
27:35qui existe pour soigner
27:36cette pathologie au quotidien,
27:37c'est la poudre de pancréas
27:39de cochon.
27:40Donc, j'ai dû me résoudre
27:41à prendre ce médicament
27:41parce qu'il n'en existe pas d'autres.
27:43Mais d'une certaine façon,
27:45c'est aussi à cet animal
27:46que je dois aujourd'hui
27:49d'être en bonne santé
27:50et de pouvoir continuer
27:51de vivre à peu près normalement.
27:52C'est frappant quand même, non ?
27:53C'est hallucinant.
27:55Ça montre que peut-être
27:55parfois le corps
27:56a une forme de préscience
27:58de ce qui le traverse.
28:00D'ailleurs, c'est au sujet,
28:01c'est le cœur battant
28:03d'un livre que je publie
28:05bientôt au mois d'août
28:06chez Stock
28:07dans la collection
28:07Ma nuit au musée
28:08où je raconte en partie
28:09cette trajectoire
28:11de la maladie.
28:12À quel endroit
28:13vous avez passé
28:13votre nuit au musée
28:14en l'occurrence ?
28:15On peut le dire ou pas ?
28:16Oui, maintenant,
28:17je peux le révéler.
28:18Ça y est ?
28:18Alors, je l'ai passé...
28:19En fait, j'ai...
28:20Pas dans un abattoir,
28:21j'imagine, parce que ça n'est pas un musée.
28:23Le livre est articulé
28:25autour des peintures noires
28:25de Goya
28:26qui sont exposées
28:26au Prado à Madrid.
28:27Et j'ai passé, moi, la nuit
28:28parce que le Prado
28:29n'a pas accepté
28:30de m'accueillir pour la nuit.
28:31J'allais vous dire,
28:32quelle chance !
28:32Je l'ai passé dans une chapelle,
28:34un ermitage
28:35à proximité du Prado
28:36dont Goya avait peint
28:37les coupoles
28:38et où son corps repose aujourd'hui.
28:40Voilà, donc cette collection
28:41Une nuit au musée
28:42que tout le monde rêve
28:43à la fois de lire
28:44et de vivre surtout
28:45puisque le principe,
28:46c'est de passer
28:46une nuit dans un musée.
28:49Avec le recul,
28:49j'en baptisais la mot.
28:50Est-ce que vous avez l'impression
28:51quand même que la question animale
28:52a progressé dans l'opinion publique,
28:54en particulier depuis la sortie
28:55aussi de Règne Animal
28:56il y a presque dix ans maintenant ?
28:57Voyez-vous des évolutions concrètes
28:59où franchement,
29:00c'est un peu comme
29:01la question homosexuelle
29:01et franchement,
29:02on n'y est pas du tout encore ?
29:03Je pense que malheureusement,
29:04on n'y est pas du tout.
29:05J'ai l'impression
29:06qu'il y a un progrès
29:07qui a été fait,
29:08c'est qu'aujourd'hui,
29:09on peut en parler
29:09sans que ce soit considéré
29:10comme une thématique risible.
29:13On trouve beaucoup plus
29:14d'alternatives
29:15dans les restaurants
29:15aujourd'hui qu'il y a
29:16dix, quinze ans.
29:17Je me souviens avoir fait
29:18la tournée du Goncourt
29:19pour Règne Animal
29:20et ne pouvoir manger
29:20dans les restos
29:21que trois feuilles de salade
29:22et deux tranches de tomates.
29:24Il y a du chemin
29:25qui a été fait.
29:26Mais quand on regarde
29:26les chiffres,
29:28malheureusement,
29:29la consommation de viande rouge
29:30baisse sensiblement
29:31mais la consommation
29:32de poulet explose.
29:33Donc, le nombre
29:34d'animaux tués chaque jour,
29:35on est à près de 3,5 millions
29:37je crois,
29:38d'animaux tués par jour
29:39en France,
29:41ce n'est pas porteur
29:42de beaucoup d'espoir,
29:43je dois dire.
29:44J'ai un rapport
29:45très mitigé à ça.
29:46On va se retrouver
29:47dans un instant,
29:48Jean-Baptiste Delamaux,
29:49pour la dernière partie
29:49de cette discussion.
29:51On reviendra
29:51sur votre dernier roman,
29:52La Nuit Ravagée,
29:53c'est chez Gallimard.
30:22Sous-titrage Société Radio-Canada
30:32Sous-titrage Société Radio-Canada
30:47Sous-titrage Société Radio-Canada
30:59Sous-titrage Société Radio-Canada
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32:03Sous-titrage Société Radio-Canada
32:06Sous-titrage Société Radio-Canada
32:36France Inter
32:39La Terre au Carré
32:43Mathieu Vidard
32:45Il y a les photos
32:46un peu embaumées
32:48des albums de famille,
32:49la photo souvenir,
32:50puis aussi la photo
32:51qui est un moyen
32:53très vivace
32:53de se promener
32:54dans la vie
32:55et de regarder
32:56les choses.
32:57Il y a à la fois
32:58un côté très morbide
32:59de la photo
32:59et un côté
33:00très vivant,
33:01au contraire.
33:02Ça peut être
33:03une joie
33:04de regarder des choses,
33:06de les transmettre,
33:07de les faire voir,
33:08des choses
33:08que les autres
33:09ne voient pas.
33:10La voix d'Hervé Guibert
33:11en 1982,
33:13Jean-Baptiste Delamau,
33:14vous qui avez signé
33:14en 2011
33:15un texte
33:15justement pour un ouvrage
33:17Hervé Guibert photographe
33:18lorsque vous étiez
33:19pensionnaire
33:20à la Villa Médicis.
33:21Hervé Guibert
33:22qui a commencé
33:23à photographier
33:23assez tôt,
33:24à l'âge de 17 ans,
33:25c'est un loisir,
33:27je ne sais pas comment on peut dire,
33:27une passion
33:28que vous partagez
33:28en tout cas
33:29avec lui.
33:30Oui,
33:31alors je fais
33:31beaucoup moins
33:32de photos
33:32que lui n'en a fait
33:33et surtout
33:34je n'ai pas
33:35son talent
33:37mais j'aime énormément,
33:38enfin j'aime bien
33:39les photos de Guibert
33:40mais j'aime encore plus
33:41la manière dont il parle
33:42de la photographie
33:42comme on vient de l'entendre
33:43et en particulier
33:44il y a un texte
33:44l'image fantôme
33:45de lui
33:46qui est de toute beauté.
33:48Donc oui,
33:49c'est un auteur
33:49que j'ai beaucoup aimé.
33:50Qu'est-ce que vous aimez
33:51vous photographier
33:52en l'occurrence
33:52et comment vous aimez
33:53parler de la photographie ?
33:54Alors moi j'ai toujours
33:55le sentiment
33:56que ma vie
33:56ne se prête pas
33:57à la photographie
33:58parce qu'en réalité
33:59la photographie que j'aime
34:00c'est souvent une photographie
34:01de reportage,
34:03de l'intime
34:05et j'ai l'impression
34:06d'avoir une vie
34:07beaucoup trop ordonnée,
34:09beaucoup trop régulière
34:10pour qu'elle se prête
34:12véritablement à la photo.
34:13Donc ce que je photographie
34:14c'est essentiellement
34:16les animaux
34:17avec lesquels je cohabite,
34:19la nature autour,
34:20c'est par période en fait.
34:22Vous avez eu une expérience
34:22dans un marais quand même ?
34:23Il y a eu ce travail photographique
34:25que vous avez mené ?
34:26Oui, tout à fait.
34:27J'ai fait une résidence
34:28en duo
34:29avec l'autrice
34:30Yakuta Ali Kavazovic
34:31dans le marais de Brouage
34:34qui est une zone
34:36protégée.
34:37Dans quelle région ?
34:38Est-ce que c'est ?
34:38Alors c'est vers Rochefort
34:39en fait
34:41et c'est une zone
34:42de marais
34:43qui est extrêmement menacée
34:44par la montée des eaux
34:46et donc on a fait
34:48un travail là-bas
34:48autour de la mémoire
34:49des lieux
34:51où à cette occasion
34:52effectivement
34:52j'ai fait de la photographie
34:54pour essayer de restituer
34:55quelque chose
34:55de ces lieux
34:56qui s'érodent
34:57en fait peu à peu
34:58et de la mémoire
34:59qui disparaît
35:01Justement
35:01vous qui plantez
35:02votre dernier roman
35:03La nuit ravagée
35:04dans les années 90
35:05qui sont celles
35:06donc de votre adolescence
35:07comment vous les trouvez
35:08ces années 90
35:09par rapport au monde
35:10tel qu'il est aujourd'hui
35:11et vous parliez tout à l'heure
35:12de beaucoup de choses
35:13qui avaient disparu
35:14depuis votre adolescence
35:16précisément ?
35:17J'ai un sentiment
35:18un peu ambigu
35:18vis-à-vis des années 90
35:20parce que pour moi
35:21ça a à la fois été
35:22les années
35:22d'une forme d'insouciance
35:25on n'était pas menacé
35:28de manière aussi directe
35:29par les conflits guerriers
35:30la question du réchauffement
35:31climatique
35:31ou de l'effondrement
35:32des espèces
35:34nous échappait complètement
35:37et en même temps
35:38ça a été les années
35:38aussi d'une forme
35:39de désillusion
35:41je crois
35:41d'une forme
35:42de langueur
35:43un peu vénéneuse
35:45ça a été les années
35:46comme je le disais
35:47plus tôt
35:47autour du sida aussi
35:48voilà
35:48traversées par l'épidémie
35:50du sida
35:52donc voilà
35:53j'ai un sentiment
35:54un peu ambigu
35:54à la fois une forme
35:55de nostalgie
35:56de ces années-là
35:58et puis il y a une part
35:59aussi que je ne regrette
36:00pas du tout
36:02votre dernier roman
36:03est cité comme s'inscrivant
36:05dans la lignée romanesque
36:06de Stephen King
36:06ça doit vous faire plaisir
36:07parce que vous aimez
36:08Stephen King
36:09et si on pense aussi
36:11au nombre de livres
36:12de Stephen King
36:13qui ont été adaptés
36:13au cinéma
36:14est-ce que vous diriez
36:15que ce roman-là
36:16La Nuit Ravagée
36:16c'est probablement
36:17le livre qui se prête
36:18le mieux
36:19à une adaptation
36:20cinématographique ?
36:21Peut-être
36:22oui
36:22en tout cas
36:22c'est un livre
36:23qui rend largement
36:25hommage
36:26au cinéma horrifique
36:28au cinéma de genre
36:28même si c'est un texte
36:29qui est aussi
36:30le portrait d'une génération
36:32d'une époque
36:33et d'un territoire
36:35donc oui
36:36c'est sans doute
36:37celui de mes livres
36:38qui le plus spontanément
36:40se prêterait
36:41à une adaptation
36:42Pourquoi vous parlez
36:42au conditionnel ?
36:44Parce que vous allez
36:45nous laisser croire
36:46que rien n'est en cours
36:47déjà
36:47alors que ça fait
36:48un an qu'il est sorti
36:49Vous savez comme moi
36:50qu'il faut être extrêmement prudent
36:51dès qu'il s'agit de cinéma
36:54Mais quand même
36:55il y a des choses en cours
36:56donc ça veut dire que
36:56voilà
36:57Il y a des choses en cours
36:58mais il est malheureusement
36:59trop tôt pour que je puisse
37:00m'en réjouir à votre micro
37:01Mais vous pourriez
37:01vous en réjouir beaucoup
37:02ou pas ?
37:04Je pense
37:04C'est vrai ?
37:05J'espère
37:05Avec un réalisateur français
37:07ou étrange ?
37:08Ne commencez pas
37:08à essayer de me tirer
37:09les verres du nez
37:10parce que vraiment
37:10je ne peux pas en parler
37:11en plus par superstition
37:13c'est-à-dire que je sais
37:13que c'est tellement fragile
37:15Vous avez aimé
37:16les films adaptés
37:17des romans de Stephen King
37:18ou pas ?
37:18Parce qu'il y en a eu tellement
37:19Il y en a eu énormément
37:20Des très réussis
37:21Des très loupés
37:22Des très ratés
37:22Parfois les plus réussis
37:23n'étaient pas ceux
37:24que King estimait le plus
37:26C'est le cas de Shining
37:27par exemple
37:27Il détestait ce que Kubrick
37:28avait fait de son film
37:31Aujourd'hui il faut
37:31c'est de constater
37:32que c'est une des
37:33si ce n'est la plus grande
37:35adaptation des livres
37:36de Stephen King
37:37Et adolescent
37:38moi j'avais été très marqué
37:39par l'adaptation de ça
37:40mais en format télévisé
37:41avec Tim Curry
37:42dans le rôle du clown
37:43Ça ça m'avait
37:43Et les derniers films de ça
37:45justement
37:45J'ai trouvé ça extrêmement mauvais
37:48Stephen King
37:49qui est devenu un classique
37:50de la littérature
37:51quand même aujourd'hui
37:52et que beaucoup d'intellectuels
37:53ont regardé
37:53en se bouchant le nez
37:55Est-ce que c'est étonnant
37:56ce mépris
37:56dont il a fait l'objet
37:57et dont il fait toujours
37:58l'objet d'ailleurs
37:59encore parfois ?
38:00Je crois qu'il fait surtout
38:01l'objet d'une forme
38:01de mépris
38:03d'une intelligentsia française
38:05ou de la part
38:06de la littérature française
38:07parce qu'aux Etats-Unis
38:08il est considéré
38:09comme un grand écrivain aussi
38:11Si vous rentrez
38:12dans une librairie
38:13à New York
38:14ou ailleurs
38:15d'ailleurs vous n'allez pas
38:15trouver King
38:16classé au rayon
38:18horreur
38:18il est sur les tables
38:19au milieu des autres
38:21romanciers
38:22Qu'est-ce que ça dit
38:23du monde de la littérature
38:24en France ?
38:25Je pense qu'il y a
38:26une question simplement
38:27un peu un rapport
38:28de classe
38:28qui se joue aussi
38:29dans la littérature
38:31et que ce surplan-là
38:32il n'est pas anodin
38:34mais les choses changent
38:34il suffit de voir
38:35ce qui se passe au cinéma
38:36le cinéma aussi
38:37pendant longtemps
38:38le cinéma horrifique
38:39a été un peu dédaigné
38:41même si de grands films
38:42avaient été faits
38:43par de grands réalisateurs
38:44et on voit bien
38:45combien l'horreur
38:46aujourd'hui
38:47c'est aussi
38:47un espace imaginaire
38:49qui permet de
38:50dire quelque chose
38:51des peurs
38:51qui traversent notre temps
38:52et on le voit au cinéma
38:54avec tous les films
38:54qui viennent de sortir
38:55qui dans les trois
38:56dernières années
38:57The Substance
38:58Weapons
38:59évanouit
39:00je pourrais bien évidemment
39:02en citer d'autres
39:02qui ne me viennent pas
39:03à l'esprit maintenant
39:03mais on a besoin
39:05de se confronter
39:06aux peurs
39:06qui nous traversent
39:07collectivement
39:07et le genre
39:08ça a toujours été
39:09un prisme formidable
39:10le film d'horreur écologique
39:12d'ailleurs
39:12ça existe ou pas ça ?
39:13Est-ce que c'est un genre
39:14qui pourrait être utilisé
39:15aussi pour parler
39:16de l'environnement
39:17et de la crise
39:18que nous traversons ?
39:19Ça existe
39:21très certainement
39:23même si là
39:24je n'ai pas de titre
39:25qui me vient
39:25mais je suis absolument
39:26certain que ça existe
39:28ce qui me vient
39:30la SF
39:30et l'horreur
39:32de science-fiction
39:33a très souvent
39:34exploré
39:35des thématiques
39:36qui se rapprochent
39:37à des questions
39:37environnementales
39:38etc
39:39Annihilation par exemple
39:40qui était sorti
39:40sur Netflix
39:41voilà un titre
39:43qui me vient
39:43et donc oui
39:44c'est un genre
39:45dont je pense
39:46les auteurs
39:47et les cinéastes
39:47n'ont pas fini
39:47de s'en parler
39:48Dans le film japonais
39:48aussi d'ailleurs
39:49on trouve beaucoup
39:49ce lien
39:50à l'environnement
39:51au fantastique
39:52Oui parce que
39:52le Japon
39:53est un territoire
39:54qui a tellement été
39:55et qui est toujours
39:56menacé par des catastrophes
39:57environnementales
39:58que évidemment
39:59ça a pénétré
40:00complètement leur imaginaire
40:01notamment à travers
40:02les kaijus
40:03ces créatures géantes
40:04dont fait partie Godzilla
40:05et qui ne cessent
40:06de venir menacer
40:07le Japon
40:08Jean-Baptiste Delamaux
40:09la littérature
40:10est-ce que c'est un espace
40:11justement aujourd'hui
40:12où il est possible
40:13de sauvegarder
40:14quelque chose
40:15de la diversité
40:16qui s'efface
40:17là précisément
40:17dont on parlait avec vous
40:18Je pense
40:19et c'est le sentiment
40:21que j'ai
40:21quand je relis
40:22comme en début d'émission
40:23Jean-Henri Fabre
40:24en fait
40:24je crois que
40:26bien sûr
40:27si
40:31une nouvelle
40:32extinction de masse
40:33comme celle
40:34qui est en train
40:35d'advenir
40:35devait achever
40:36de se produire
40:38probablement
40:39qu'une part
40:39de l'humanité
40:40survivrait
40:42mais je crois
40:43qu'on perdrait
40:44une grande part
40:45de la poésie
40:46de ce qu'a été
40:47le monde
40:47dans lequel
40:48nous avons vécu
40:49et dans lequel
40:50nous vivons
40:51chacune de ces espèces
40:52aussi infimes
40:53aussi minuscules
40:54soient-elles
40:54aussi en apparence
40:55insignifiante
40:56soient-elles
40:57elle était
40:58une présence
40:59poétique au monde
41:00et pour moi
41:00la littérature
41:01c'est encore un espace
41:02qui permet de préserver ça
41:03et qui nous permet
41:04de nous reconnecter à ça
41:05Donc c'est une mémoire aussi
41:07C'est une mémoire
41:08de ces mondes
41:09qui disparaissent
41:09sous nos yeux
41:10C'est à la fois
41:10une mémoire
41:11et c'est aussi
41:11un territoire extraordinaire
41:13parce qu'éventuellement
41:14il peut aussi nous permettre
41:15de faire l'expérience
41:17de ce qu'est cette altérité
41:18bien plus que ne le peuvent
41:20les documentaires
41:21ou les livres scientifiques
41:23à travers la littérature
41:24vous pouvez éprouver
41:25ce que c'est
41:26d'être dans la peau
41:27d'un animal
41:28dans la peau
41:29d'un autre
41:30et cet exercice
41:33de l'imaginaire
41:34cette possibilité
41:35de se projeter
41:36dans d'autres sensibilités
41:38d'autres corps
41:38c'est une des richesses
41:40inouïes
41:40de la littérature
41:41Est-ce que l'effondrement
41:42du vivant
41:43en ce moment
41:44tel qu'on peut l'observer
41:45c'est quelque chose
41:46d'inspirant
41:47pour un auteur
41:47ou pas du tout
41:48au contraire ?
41:49Non, ce n'est pas inspirant
41:50pour moi
41:50c'est tétanisant même
41:53cela étant
41:53j'ai l'impression
41:55qu'en tant qu'artiste
41:56en tant qu'écrivain
41:57en tant que témoin
41:58de ce qu'on vit
41:59on ne peut pas faire
42:00l'économie
42:01de se confronter
42:03à ces thématiques-là
42:03à ces questions
42:04d'effondrement
42:06de finitude
42:08et que
42:09d'une manière
42:10ou d'une autre
42:10à travers le prisme
42:11de la fiction
42:11c'est important
42:13de représenter
42:14ce que c'est
42:14que de vivre
42:15d'assister
42:15à ce crépuscule-là
42:17et très souvent
42:18j'entends des gens dire
42:19oui mais il ne faut pas
42:20être pessimiste
42:21c'est les prochaines générations
42:22qui nous sauveront
42:23les jeunes sont plus engagés
42:24que nous
42:25mais ça c'est aussi
42:26une manière
42:26de nous déresponsabiliser
42:28et de mettre la pression
42:29sur les plus jeunes
42:31et sur les générations
42:32à venir
42:32non, il est déjà
42:34certainement trop tard
42:35mais c'est aujourd'hui
42:35en tout cas qu'il faut agir
42:36sinon voilà
42:37ce sera définitivement perdu
42:38Et c'est une question
42:39sur laquelle vous avez
42:40envie d'écrire ou pas ?
42:41Je ne sais pas
42:41si je m'en sens capable
42:42je sais que pour moi
42:43la fiction c'est aussi
42:44un échappatoire
42:45qui me permet
42:46de m'évader
42:46de ces peurs-là
42:47mais inévitablement
42:49par tous les sens
42:49elles innervent
42:50les textes que j'écris
42:51La nuit ravagée
42:52c'est certes un livre
42:53horrifique
42:53qui se passe dans les années 90
42:54mais ça parle déjà de ça
42:56de cet effondrement
42:57de la perte de l'espoir
42:58et de l'innocence
42:59Merci beaucoup
43:00Jean-Baptiste Delamaux
43:01d'être venu au micro
43:02de La Terre au Carré
43:03vous saluerez donc
43:04Frida votre truite
43:05et puis on peut lire
43:07La nuit ravagée
43:07chez Gallimard
43:09Merci beaucoup
43:09Anna Massardier
43:10qui a préparé ce dossier
43:11Lucas Le Coustre
43:12à la technique
43:12Lucie Sarfati
43:13qui coordonne l'émission
43:15et Jérôme Boulet
43:16qui la réalise
43:16On se quitte
43:17avec le fil de l'histoire
43:18Stéphanie Duncan
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