00:00Et ce matin, messieurs, vous avez voulu célébrer un anniversaire, les 100 ans de Greenspan.
00:05Qui va commencer ? Quel bilan on tire de ce siècle ?
00:10Alan Greenspan, il faut le rappeler, c'est le banquier central mythique des Annébules.
00:17Il est nommé à la tête de la Réserve fédérale en 1987.
00:22C'est un conjoncturiste assez médiocre.
00:25Quand il démarre, il a dirigé un institut de prévision.
00:29Et quand vous regardez le classement qu'effectue chaque année le Wall Street Journal sur la pertinence des prévisions des
00:36grands instituts,
00:37il se traîne toujours dans les tréfonds du classement.
00:40Il doit ses nominations à sa philosophie très libérale, puisqu'il est les Américains, puis Bush.
00:48Et donc effectivement, c'est un libéral philosophique même, Jean-Marc, on peut dire.
00:52Voilà.
00:54Et en fait, Alan Greenspan, c'est l'anti-banquier central rigoureux.
01:00C'est-à-dire qu'en gros, moi j'aime bien, si vous voulez, cette phrase d'Otmar Eissing.
01:04Otmar Eissing, alors c'est pareil pour les plus jeunes ne sauront pas qui c'est.
01:07C'était le chef économiste de la Bundesbank allemande, très rigoriste.
01:11Il avait cette phrase absolument géniale.
01:13Il disait, le banquier central, c'est celui qui ferme le bar à 3h du matin quand la fête bat
01:18son plein.
01:18Et bien moi, je dirais qu'Alan Greenspan, c'est le banquier central qui, à 3h du matin, quand tout
01:23le monde est bourré,
01:24continue à faire boire les gens et les incite presque même à reprendre leur voiture,
01:29puisque pour moi, c'est quand même le plus grand instigateur de ce qui a été ce qu'on peut
01:34appeler l'économie de bulle,
01:35finalement, des années 2000, une économie qui a produit beaucoup de dettes, beaucoup d'accidents financiers
01:40et pas beaucoup de croissance, parce que finalement, juste pour refaire la séquence très vite,
01:46il arrive en 87, il est confronté au krach de Wall Street, et là, qu'est-ce qu'il fait
01:50?
01:51Il connaît quand même les leçons des erreurs de 29, et là, il inonde le marché de liquidité,
01:56et vous voyez qu'il va enclencher un process sur lequel on pourra revenir,
02:00dans lequel, à chaque fois, pour traiter finalement l'éclatement d'une bulle,
02:05il va pratiquer des politiques monétaires de plus en plus accommodantes,
02:08qui vont, à chaque fois, fabriquer des bulles de plus en plus grosses,
02:12donc ce sera la bulle obligataire, qui craque avec Orange Conti en 1994,
02:16puis la bulle émergente, puis la bulle internet, puis les subprimes,
02:20donc c'est un fabricant en série de bulles, d'endettement, de faible croissance,
02:24c'est un piètre banquier central.
02:25– Vous, vous le trouvez formidable, Jean-Marc Dernal ?
02:26– Oui, je pense qu'effectivement, vous avez une formule assez célèbre du 19e siècle,
02:30qui disait qu'on est encensé pour des qualités que l'on n'a pas,
02:33mais on est voué aux gémonies pour des défauts que l'on n'a pas non plus.
02:36Et donc, je pense que c'est un peu le cas d'Alan Greenspan,
02:39par rapport au portrait qu'il vient de faire, Emmanuel,
02:42effectivement, un des problèmes initiaux d'Alan Greenspan, c'est sa légitimité.
02:47Et donc, il s'est créé un personnage assez théâtral,
02:49parce qu'il n'avait pas les parchemins,
02:52faisant de lui un grand économiste, un grand banquier central,
02:55et donc il s'est rendu célèbre aussi par des formules,
02:58qui étaient des formules assez caricaturales,
03:00mais c'est l'exibérance irrationnelle des marchés.
03:03Si vous avez compris ce que j'ai dit, c'est que je me suis mal exprimé.
03:06C'est au moment des mi-termes de 1998,
03:10quand on l'accuse de vouloir se mêler de la campagne électorale,
03:13ils n'ont pas du tout, j'ai des éléments objectifs
03:15qui me conduisent à augmenter mes taux d'intérêt,
03:18c'est que le MUI s'est tendu.
03:20Et le MUI, c'était le Men's Underwear Index,
03:22c'est-à-dire l'évolution du prix du slip,
03:24qui le conduisait à estimer qu'il fallait durcir sa politique monétaire.
03:29Il avait sa vision des choses, quoi.
03:30Voilà, alors si je regarde un peu avec du recul,
03:32quand même avec un peu plus de hauteur,
03:33je pense qu'en fait, ce qui est intéressant,
03:35c'est que ce week-end, on va fêter deux anniversaires,
03:37l'anniversaire de Greenspan,
03:38et le 9 mars, on fêtera donc lundi, je ne serai pas là,
03:41donc je fêterai cet anniversaire au théâtre de poche,
03:43dans ma causerie hebdomadaire,
03:45mais je ne la fêterai pas ici.
03:46C'est les 250 ans de la publication
03:49de La richesse des nations d'Adam Smith.
03:51Adam Smith, c'est véritablement le représentant
03:54d'un état d'esprit qu'on appelle la ponocratie,
03:56c'est-à-dire la richesse repose sur la création
03:59de la richesse par du travail.
04:02Et donc, Greenspan, il correspond aux années
04:04qu'à l'époque d'Adam Smith, on appelait chrysohédoniste,
04:07c'est-à-dire on considère que c'est en inondant
04:10effectivement de monnaie d'or,
04:13chrysohédoniste, ça veut dire amoureux de l'or,
04:15en inondant une société d'or qu'on résout les problèmes.
04:18Et donc, Alan Greenspan, il s'est mis dans une situation
04:22de ce que je pourrais appeler, pour reprendre une formule de Keppel,
04:25de chrysohédonisme d'atmosphère.
04:27Tout le monde dit, il faut baisser les taux.
04:28On est encore dans cette situation où on nous dit,
04:30il faut baisser les taux, que fait la BCE ?
04:32Et puis, face à la crise qui vient, il faut baisser les taux.
04:34Or, Greenspan a géré ça de façon très habile.
04:37Emmanuel l'a dit, effectivement, en 87,
04:39il répond au krach par davantage de liquidités.
04:43Il dit que 87 ne sera pas 1929.
04:46Et ensuite, à partir des années 90,
04:49il met une sorte d'accord au point avec l'administration Clinton,
04:53ce qu'on appelait la grande modération.
04:55C'est-à-dire, l'administration Clinton va dégager des excédents budgétaires.
04:58Lui, il va faire une politique,
04:59qui est une politique monétaire assez accommodante
05:02pour contrebalancer les effets de l'austérité budgétaire.
05:06Et il va se caler sur cette formule particulière
05:09qu'on appelle la formule de Taylor,
05:11sur la définition de ses taux d'intérêt.
05:13Et c'est celui qui réalise, sur les 50 dernières années,
05:16une pleine application de la formule de Taylor jusqu'en 2001.
05:19Ce qui est véritablement la rupture,
05:21et il raconte ça dans ses mémoires.
05:23La rupture, c'est que le 11 septembre 2001,
05:25il est dans un avion, il est rapatrié,
05:28il était un colloque à Francfort,
05:29il est rapatrié dans un avion,
05:31le pilote lui dit, ça va être assez facile,
05:33il n'y a plus aucun avion au-dessus de l'Atlantique,
05:35donc on va passer sans problème.
05:36Il n'y aura pas de problème de contrôle et de tour de contrôle.
05:40Il arrive, et à la Maison-Blanche, on lui dit,
05:42il faut faire quelque chose pour que le monde n'ait pas l'impression
05:45qu'en jetant des avions dans les tours,
05:47on met à bas l'économie américaine.
05:50Et donc pendant 4 ans, il va mener une politique monétaire
05:52dont l'objectif, effectivement, est d'éviter que l'on puisse dire
05:56c'est parce qu'ils ont jeté des tours à bas,
05:59avec des avions dans les tours,
06:00qu'ils ont réussi à abattre l'économie américaine.
06:03Et donc je pense que, pour conclure,
06:05il a été le parfait illustratif d'une époque,
06:08que cette époque s'est trompée,
06:09mais ce n'est pas lui qui s'est trompé,
06:10et que dans cette époque, il a été le plus sage
06:13et le plus raisonnable par rapport à cette erreur initiale.
06:16– Non, c'est pas lui fautif, visiblement.
06:17– Pour moi, c'est le véritable responsable de cette philosophie.
06:21Alors, il y avait un fondement philosophique
06:24qu'on peut discuter,
06:26qui a été d'ailleurs développé dans beaucoup de papiers,
06:29de recherches, etc.
06:30C'est cette idée que, finalement,
06:34laisser les marchés faire n'importe quoi, en gros,
06:38laisser se développer les bulles,
06:40au final, a plus d'effets positifs que négatifs.
06:44C'est-à-dire qu'en fait,
06:45toute la richesse qui est créée
06:47pendant ces moments d'euphorie financière,
06:50malgré l'endettement, etc.,
06:52en fait, ça génère de la croissance,
06:54ça génère de la richesse,
06:55ça génère de l'emploi,
06:56et que le contre-coup qu'on subit
06:59au moment où la bulle éclate
07:00est quand même, finalement,
07:03moins coûteux que la prospérité
07:05qui l'a engendrée.
07:06Mais, encore une fois,
07:07quand vous regardez ça,
07:08c'est pas vrai.
07:09Non, ce qui est quand même déraisonnable,
07:11c'est son aveuglement
07:12dans la rationalité des marchés.
07:15Et toutes les théories
07:16qui ont été développées ensuite,
07:18qui ont valu notamment son prix Nobel
07:23à Jostiglitz
07:24sur l'information imparfaite
07:28sur les marchés.
07:29En fait, Greenspan,
07:29c'est cette phrase
07:30qu'il résume pour moi le mieux,
07:31c'est « comment voulez-vous
07:32que moi, banquier central,
07:34c'est comme ça qu'il justifiait
07:35le fait de ne pas restreindre les marchés,
07:37c'est « comment voulez-vous
07:38que moi, tout seul, banquier central,
07:40je sois mieux informé
07:41que tous ces milliers de gens
07:44qui participent
07:46et qui font au quotidien
07:47les marchés financiers ? »
07:48Et c'est cet aveuglement idéologique
07:50qui, à mon avis, l'a perdu
07:53parce que banquier central,
07:54c'est avant tout un argent.
07:55Juste un mot.
07:56Merci, monsieur.
07:57On n'a plus le temps.
07:58Il était victime du chrysohédonisme.
08:00Il a été un chrysohédonisme intelligent.
08:02Il faut donc passer maintenant
08:03à une pornographie réelle,
08:05effective.
08:05Et c'est elle qui est vraiment intelligente.
08:06Merci, messieurs.
08:07Merci.
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