00:00Focus ce matin sur la stratégie agricole de l'Europe.
00:0432e édition du rapport de Déméter.
00:06Je le prends parce que c'est quand même assez puissant, Sébastien Abyss.
00:11On dirait le rapport Cyclope, c'est quasiment aussi gros.
00:15On va parler des appétits stratégiques et pivots agricoles.
00:18Vous nous dites dans ce livre, vous êtes quand même assez dur avec l'Europe
00:22en disant que l'Europe est entrée dans ce millénaire la fleur au fusil
00:26cherchant à moraliser les relations internationales avec une arrogance anachronique
00:31et décrétant la fin d'une ère productive sans nous donner les moyens véritables
00:35d'une écologie de progrès.
00:37En gros, l'agriculture Belle-des-Champs, ça nous a fait très mal.
00:39Oui, merci de cette attention pour cet ouvrage collectif
00:43qui tous les ans fait un point sur les grandes dynamiques agricoles et alimentaires mondiales.
00:47Et c'est vrai que dans l'éditorial prospectif que je signe cette année,
00:51j'insiste sur le fait que l'Europe est un peu désynchronisée par rapport à la marge du monde.
00:54A la fois, c'est une bonne nouvelle parce qu'en effet, l'Europe reste attachée
00:58à des notions de droit international, de multilatéralisme, de coopération
01:02et on ne peut que s'en réjouir.
01:04Mais la brutalisation des relations internationales,
01:06la défense d'intérêts nationaux par tous les moyens exercés par certaines puissances
01:10fait que finalement l'Europe se retrouve un peu isolée de plus en plus dans cette marche mondiale.
01:15Et les questions agricoles, alimentaires, industrielles, scientifiques, logistiques
01:19qui sont derrière ces considérations géopolitiques et géoéconomiques
01:23révèlent une Europe qui finalement perd en compétitivité,
01:26perd même en influence sur ces questions agricoles et alimentaires,
01:28y compris sur le normatif où on avait une espèce de leadership.
01:32Et donc l'une des grandes questions aujourd'hui sur la table,
01:35c'est d'abord est-ce que l'Europe va garder l'agriculture
01:37comme l'un des piliers de sa puissance économique ?
01:39Ce n'est pas garanti parce qu'on doit faire d'autres dépenses par ailleurs,
01:43notamment sur la sécurité et le militaire.
01:44Et puis on a une Europe dont on voit aussi la fragilité intérieure,
01:48c'est-à-dire des États européens qui veulent davantage renationaliser
01:50des politiques communautaires, ce n'est pas une bonne chose
01:52pour la politique agricole commune de l'Union européenne.
01:55Et la grande question par conséquent, c'est de savoir si
01:59cette compétitivité agricole européenne qui se perd un peu,
02:01dans les prochaines années, est-ce qu'on cherche à la rétablir,
02:04à la restaurer, à la renforcer, pourquoi pas même ?
02:06Ou au contraire, on accepte un effacement progressif de l'Europe
02:10sur la carte agricole et alimentaire mondiale ?
02:11Mais on a l'impression, quand on vous entend, qu'on s'est endormi sur la PAC,
02:14c'est-à-dire qu'on a mis la PAC en place,
02:17on s'est dit, c'est bon, ça suffit, et avec ça, on a déjà réussi à s'entendre en
02:20partie là-dessus,
02:21et avec ça, on va réussir à avoir une compétitivité européenne.
02:24J'apporterais une nuance à cette question, c'est-à-dire qu'on ne s'est pas endormi sur la
02:27PAC,
02:27c'est juste qu'on a emmené la PAC vers une orientation de plus en plus verte et environnementale,
02:32et à juste titre, il le faut, et il faut préserver cette équation-là.
02:36En revanche, nous avons quasiment tué l'acte productif,
02:39nous avons oublié la rémunération des producteurs,
02:42nous avons oublié des éléments de compétitivité économique et industrielle,
02:46ce qui fait qu'aujourd'hui, le monde est allé très fort dans son développement agricole,
02:50nous avons du rattrapage, on a une Europe qui n'est pas en train de décliner d'un point de
02:54vue agricole,
02:54elle est déclassée, elle est moins centrale, moins protagoniste.
02:57Et nous avons aujourd'hui une Europe qui a du mal à combiner cette compétitivité d'un côté
03:02et la durabilité de l'autre, c'est pourtant la conjugaison à faire,
03:06et cette Europe-là, en fait, autour de la PAC, la grande question qui est posée pour demain,
03:10c'est est-ce qu'on veut avoir des financements pour l'agriculture européenne
03:14pour acheter la paix sociale en milieu rural et donc muséifier un peu une agriculture du passé,
03:20sympathique mais qui n'existe plus et qui n'est plus adaptée aux enjeux contemporains,
03:25ou au contraire, la PAC finance les transitions, les innovations, la compétitivité
03:30et la modernisation de filières qui doivent aussi tenir compte d'attentes nouvelles de consommateurs,
03:36d'équations climatiques transformées et d'un cadre géopolitique international
03:40où vraiment les rivalités s'aiguisent et l'Europe a des grands atouts sur le plan agricole et alimentaire,
03:46surtout si elle joue collectif, mais on a l'impression qu'elle perd de vue cette force-là,
03:52qu'elle ne la cultive pas assez et surtout elle semble avancer de moins en moins collectivement
03:55avec un projet agricole.
03:57Annalisa ?
03:57Vous faites un focus dans l'ouvrage sur l'Ukraine parce que vous dites que c'est là que se
04:01joue une partie
04:01du futur de l'Europe, c'est vrai que l'Ukraine est un géant agricole qu'on a lourdement subventionné,
04:05lourdement aidé pendant la guerre, on continue de le faire, la question c'est est-ce qu'on l'intègre
04:10ou est-ce qu'on la laisse en dehors ? C'est de là que dépend beaucoup du futur agricole
04:13de l'Union.
04:14Oui, l'Ukraine va être une variable clé pour savoir ce que l'Europe agricole veut faire demain
04:17puisque l'Ukraine étant un géant agricole, une Ukraine dans l'Union Européenne pourrait
04:21mécaniquement renforcer la puissance européenne agricole, toujours est-il qu'il faudrait le présenter ainsi.
04:26À ce stade, on a surtout une concurrence qui est sur la table et des tensions qui existent de part
04:32et d'autre.
04:32Les agriculteurs ukrainiens sont très sceptiques dans cette entrée dans l'Union Européenne
04:37d'un point de vue agricole, par contre d'un point de vue survie politique évidemment,
04:41rentrer dans l'Europe est un élément clé donc qui dépasse l'équation agricole
04:45et on voit des agriculteurs européennes redouter l'entrée de cette Ukraine agricole demain dans l'Union Européenne.
04:50Donc ça va être un point clé et c'est vrai que l'Ukraine comme cinq autres pays,
04:54nous avons identifié dans l'édition du Déméter ce qu'on appelle les Cubitas, les BRICS oubliés.
05:01Les Cubitas, ça va être vraiment les six pays pivots de la sécurité alimentaire mondiale dans les 25 prochaines années
05:06parce qu'ils ont un potentiel productif, ils ont des ressources,
05:10ils ont des fragilités climatiques et environnementales qu'il ne faut pas sous-estimer.
05:13Et parmi ces pays, nous avons l'Ukraine mais également la République démocratique du Congo,
05:19la Turquie, le Brésil, l'Indonésie et évidemment l'Australie
05:25qu'il ne faut pas sous-estimer dans les nations agricoles vulnérables.
05:29République démocratique du Congo, c'est quoi le point fort ?
05:32Eh bien le point fort de la RDC, c'est son paradoxe,
05:34c'est l'un des pays les plus pauvres du monde mais l'un des plus riches sur le plan
05:37géographique,
05:37des minerais évidemment, mais évidemment une population importante,
05:41les deuxièmes forêts de la planète après l'Amazonie,
05:45le château d'eau de l'Afrique du Sud pour faire court
05:50et un potentiel agricole considérable, c'est 80 millions d'hectares en potentiel,
05:55ils n'en cultivent que 10% aujourd'hui.
05:57La France agricole aujourd'hui cultivée qui produit ses 25 millions d'hectares.
06:01Donc la RDC peut être une locomotive d'un développement agricole sur le continent africain,
06:05évidemment des problèmes de gouvernance interne,
06:08une géopolitique de voisinage compliquée
06:11et puis évidemment un pays qui reste très pauvre.
06:14Par contre, 115 millions d'habitants aujourd'hui,
06:16le double dans 25 ans,
06:18s'il n'y a pas plus de sécurité alimentaire en RDC dans les prochaines années,
06:22ce sera plus d'instabilité géopolitique en Afrique.
06:24Sur la question chinoise, là vous placez le curseur sur l'industrialisation de la décarbonation,
06:28c'est-à-dire que c'est stratégique, c'est compris, écrit, on veut décarboner.
06:33Oui, la Chine en fait a mis le turbo sur un tas de choses en termes d'innovation
06:38et c'est vrai que l'Europe a voulu faire le pacte vert
06:40et en fait la Chine est en train de le faire à sa place.
06:43Si on veut schématiser, l'Europe a délocalisé sa décarbonation
06:48en désindustrialisant massivement depuis 20-30 ans,
06:51là où la Chine a un peu industrialisé sa décarbonation.
06:54Le Made in China aujourd'hui, il est performant.
06:56Le Made in China industriel, aujourd'hui, c'est quand même 30% de la production industrielle mondiale.
07:01Et sur le plan agricole et alimentaire, la Chine importe beaucoup.
07:04Mais ce qu'on est en train de constater, c'est que la Chine produit de plus en plus à
07:09domicile,
07:10se met à exporter aussi de plus en plus d'un point de vue agricole et agroalimentaire
07:13dans ses marchés voisins asiatiques qui sont quand même 5 milliards de personnes.
07:17Et on a une Chine qui a bien compris qu'il fallait investir en fait le quotidien des gens,
07:21mais sur le volet sécurité et développement.
07:25L'agriculture, c'est absolument incontournable dans les priorités stratégiques de Pékin.
07:30Merci beaucoup Sébastien Abyss d'être venu ce matin pour le Déméter 2026,
07:35appétit stratégique et pivot agricole.
07:37C'est disponible et c'est évidemment avec l'IRIS.
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