00:00Bonsoir à tous. Est-ce que vous m'entendez bien ?
00:02Oui.
00:07Alors ce soir, on accueille Manal Salamé qui vient de publier son premier roman,
00:14Habibi Beyrouth, aux éditions La Tribu.
00:17Alors, c'est ton premier roman.
00:20Il raconte l'histoire d'Amal, Amal ça veut dire espoir en arabe,
00:23une jeune franco-libanaise qui revient au Liban après 17 ans d'absence,
00:27un an après l'explosion du port de Beyrouth,
00:30pour reprendre sa perte d'identité.
00:31Alors, on ne sait pas tout de suite pourquoi elle a besoin de reprendre sa perte d'identité,
00:37mais on sait qu'elle fait un rêve où elle a oublié l'arabe
00:40et qui est déclencheur de ce retour.
00:43Alors, moi j'ai envie de poser une première question comme David Albuquer.
00:48Manal, est-ce que tu peux prononcer avec le bon accent le titre de ton livre ?
00:54Habibi Beyrouth.
00:58Est-ce que tu peux le re-re-prononcer ?
01:01Pour les personnes qui ont habibi Beyrouth.
01:06Alors, qu'est-ce qui a dit...
01:07Que tu avais déjà bien prononcé le habibi, voilà, il était déjà...
01:12Alors, qu'est-ce qui a déclenché l'envie d'écrire ce roman ?
01:19Déjà, merci pour la présentation, l'introduction civile et merci de me recevoir ici.
01:24Je suis vraiment émue de voir autant de personnes se déplacer pour le Liban, en l'occurrence.
01:31Alors, je ne sais pas s'il y a quelque chose qui a déclenché l'envie d'écrire un roman,
01:34mais il y a quelque chose qui a déclenché l'envie d'écrire, ça c'est sûr.
01:36Je n'ai pas conscientisé tout de suite la tournure que les choses ont prise par la suite.
01:44Mais comme Amal, j'avais fait, au lendemain d'ailleurs de l'explosion du port de Beyrouth du 4 août
01:502020,
01:52ce cauchemar où le Liban disparaissait des cartes.
01:55Et je me voyais autour d'une table avec ma famille, tout le monde parlait arabe,
01:59enfin libanais en l'occurrence, autour de cette table,
02:01et je ne comprenais pas la conversation et je n'arrivais pas à prendre part à cette conversation.
02:06Et je me suis sentie complètement isolée pendant ce rêve.
02:09Et ça a été le point de départ, en tout cas pour l'envie de retourner au Liban,
02:14alors pas au terme de 17 ans d'absence comme Amal,
02:17mais en tout cas envie de replonger dans l'histoire de ma famille
02:22pour comprendre certains choix que j'avais faits,
02:25comprendre certains silences aussi par lesquels mes parents nous ont transmis beaucoup de choses
02:31et surtout reconnecter avec ce pays parce que c'est mon pays d'origine,
02:36c'est mon pays tout court d'ailleurs plus que d'origine puisque mon père est libanais
02:40et j'y ai passé tous les étés quand j'étais plus jeune,
02:43mes études également et j'y retourne tous les ans deux fois par an.
02:47Néanmoins, j'avais mesuré avec cette double explosion d'abord la vulnérabilité du Liban
02:53mais aussi celle de mes parents qui se font de plus en plus avancer dans l'âge
02:59et je me suis rendue compte que le lien que je continuais encore à entretenir avec le Liban
03:03passait à travers mes proches, restait sur place.
03:06Ce n'était pas un lien direct.
03:08Et je me suis dit, le jour où ses proches disparaîtront ou quitteront le Liban,
03:12qu'est-ce qui finalement m'inviterait ou m'inciterait à y retourner encore ?
03:17Eh bien, il n'y a pas grand-chose.
03:18Et en face de ce constat, j'étais quand même prise de désarroi et de honte aussi au fond de
03:23moi
03:24et je me suis dit, il était de fait temps que je me crée mon lien à moi-même avec
03:30ce pays-là
03:33qui est toujours là, qui est présent.
03:36Je parle toujours en arabe, je jure en libanais quand je suis en colère.
03:39C'est la première langue qui me vient.
03:41Je rêve aussi en arabe aussi.
03:43Donc voilà, il y a encore ce lien qui se fait mais je voulais qu'il soit plus direct
03:46et sans avoir à passer par des intermédiaires.
03:50Alors, à quel moment as-tu compris que ce roman devait prendre la forme d'une fiction
03:56plutôt que d'un récit autobiographique ?
03:58Ou est-ce que finalement, c'est un peu les deux ?
04:01Parce que c'est vrai qu'on se pose évidemment la question du genre de livre.
04:03Oui, c'est vraiment à la frontière.
04:05Alors, ce n'est pas une autobiographie du tout parce que, comme je le disais,
04:07je n'ai pas mis autant de temps à retourner au Liban,
04:09je n'ai pas fait les choix qu'Ama l'a fait.
04:11Et justement, c'est à ce moment-là que la fiction s'est présentée.
04:14Alors, en deux temps, d'abord par rapport à certaines histoires qu'on me racontait
04:20qui me remplissaient d'une telle colère et d'un bel sentiment d'impuissance
04:27que j'avais besoin de prendre ma distance avec ces récits qu'on me confiait,
04:32que ce soit les récits de ma famille, de mes amis et même ma propre mémoire aussi,
04:37ou en tous les cas les réminiscences que j'avais de ces périodes.
04:39Donc, ça me remplissait d'un tel débordement d'émotions
04:43et notamment de rage et de colère.
04:45J'avais besoin d'à un moment donné prendre du recul.
04:47Et la fiction m'a permis de le faire, justement.
04:50Et dans un deuxième temps, c'était pour m'interroger sur des choses
04:54ou des choix que je n'avais pas faits et me dire,
04:57tiens, si j'avais été jusque-là, qu'aurait été ma vie ?
05:00Et me permettre d'aborder des réflexions beaucoup plus profondes.
05:04Parce que franchement, ma vie, je ne pense pas qu'elle soit très intéressante.
05:07Donc, c'était plus intéressant de cabosser un personnage,
05:10de lui donner des claques, de la malmener, en l'occurrence pour Amal,
05:14de ne pas du tout l'épargner et de pouvoir avoir le dernier mot aussi.
05:18C'est l'écriture, en tout cas, permet d'avoir le dernier mot.
05:23Alors, on suit les aventures d'Amal et ce qui ne devait être qu'un court séjour
05:27se prolonge et on la voit renouer avec son pays, sa famille, ses amis,
05:33les paysages, les récits qu'ils racontent le Liban.
05:35Et on part à la découverte de ce pays, de Beyrouth, de la société libanaise.
05:39Et on apprend beaucoup de choses, en fait, sur un pays que l'on croit connaître,
05:44en étant français, et que l'on connaît mal, en fait.
05:47Alors, tu livres quand même un portrait du Liban qui est sans complaisance.
05:52Et on sent à la fois de la colère et un attachement profond.
05:55Une colère contre une société qui te paraît et qui nous paraît aussi,
05:59un peu d'ailleurs à la lecture de ton livre, un peu hypocrite.
06:04Et une colère aussi contre les idées que l'on se fait du Liban
06:09et que tu décris un peu comme une sorte de facilité de la part des Libanais.
06:12Alors, je vais dire deux petits passages pour illustrer mon propos.
06:18Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrières.
06:22Mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s'accorde.
06:24Toute confession, toute crise sociale et tout bord politique confondu, les apparences.
06:29Vous pouvez défendre l'avortement, mais jamais admettre que votre fille y ait recours.
06:33Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée.
06:36Vous pouvez plaindre les queers qui se font jetés à la rue par leur famille
06:39ou vous renirez votre propre fille s'ils se découvrent au pédé.
06:42Ces paradoxes finissent par me faire sentir comme un oiseau en cage,
06:45l'envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant.
06:49Et de voler à contre-courant, grandir moi.
06:51Est-ce que toi, c'est quelque chose que tu as ressenti ?
06:55Ou est-ce que c'est en écoutant tes amis qui habitent là-bas te raconter ça ?
07:02Justement, est-ce que toi, tu ressens cette colère sur cet aspect de la société libanese
07:06ou est-ce que c'est plus ton personnage qui le ressent parce que...
07:12Enfin voilà, c'est un peu la question que je me posais.
07:14Est-ce que c'est toi ou est-ce que c'est elle ?
07:16Est-ce que c'est des copines à toi qui habitent là-bas ?
07:23C'est une colère que je porte dans ma chair, clairement, clairement.
07:27Et que je porte personnellement, mais que je partage avec d'autres personnes autour de moi.
07:33Que ce soit ma mère, ma sœur, des amis, eux, et des amis, ou non, enfin, binaires, restés au Liban.
07:41Et cette colère est partagée.
07:44C'est quelque chose que...
07:46Alors j'ai beaucoup de chance parce qu'assez rapidement, quand j'étais...
07:50Pour donner un peu de contexte, quand je suis née, j'ai grandi en Arabie Saoudite.
07:53Et j'étais au Liban pour mes études.
07:55Donc vraiment, à une période de ma vie où j'étais en plein éveil intellectuel sur beaucoup de sujets,
07:59notamment politiques.
08:00Alors on ne parlait pas de féminisme à l'époque, en tous les cas, on ne le nommait pas tel
08:03quel.
08:04Mais j'avais autour de moi deux catégories de personnes, vraiment.
08:09Donc d'un côté, des personnes qui rentraient dans un schéma assez classique, finalement, de société,
08:17qui n'est pas propre au Liban, mais vraiment mariage, études, mariage, enfants,
08:22éventuellement l'arrêt de travailler pour s'occuper des enfants.
08:25Et je me rappelle encore de camarades de classe qui avaient arrêté leurs études avant la fin
08:29pour se marier, parce que c'était, voilà, en tous les cas, l'avenir était beaucoup plus sûr comme ça.
08:34Est-ce qu'il était plus sûr, ou est-ce que aussi, le fait de se marier,
08:37parce que je pense à Jomana dans le livre,
08:39est-ce que c'est possible parce que ça te garantissait une certaine liberté, finalement ?
08:43Tout à fait. Et j'en viens à la deuxième catégorie de personnes,
08:45qui, justement, proclamait une certaine liberté de pensée, de vie et de sexualité assumée,
08:56mais qui ne le faisait pas de manière frontale.
08:59Donc, effectivement, le mariage devenait une sorte de porte sortie pour, justement,
09:05ou d'entrée, selon, en tout cas, un sas, une sorte de sas,
09:08entre le célibat et cette liberté, justement, qu'elle voulait assumer.
09:13Et Jomana est un personnage qui est, en fait, un condensé de plusieurs personnes
09:17que j'ai connues pendant mes années au Liban,
09:19et que je connais encore, des amis, donc, voilà, qui sont très proches.
09:23Et il y avait cette troisième voix qui ne pouvait pas trop s'exprimer,
09:28dans laquelle j'étais un peu balottée.
09:30Il y en avait d'autres, des personnes comme moi, qui, hasard du, je ne sais pas ou pas,
09:34qui sont soit parties du Liban, mais qui sont restées aujourd'hui.
09:36Moi, je le vois, j'ai une amie d'enfance, une amie plus proche d'enfance,
09:41qui est à mon âge aujourd'hui, donc 42 ans,
09:43et qui est en relation avec un homme depuis maintenant 5 ans,
09:48et qui me dit, t'imagines, on va devoir se marier à un moment,
09:50parce que sinon, on ne pourra pas s'installer ensemble,
09:52parce qu'il y aura toujours des on-dit.
09:53Et on est en 2026, hein.
09:55Donc, comme quoi les choses n'ont pas évolué,
09:56et pourtant, c'est une personne qui a fait le choix de ne jamais se marier,
09:59de ne jamais avoir d'enfance.
10:00C'était, voilà, quelque chose de conscientisé dans ses choix personnels.
10:04Et pour autant, à cet âge, elle me dit, voilà, on en est encore là aujourd'hui au Liban.
10:08Donc, oui.
10:10Alors, il y a un autre passage.
10:13J'ai dormi pas mal d'étages, mais j'ai eu de le trouver.
10:16C'est beau, un livre qui vit.
10:17Oui, exactement.
10:20Le discours est rodé, l'idée qu'elle se fait de mon pays me fait bouillir.
10:24Elle le dépeint comme on le fantasme de l'extérieur.
10:26Petite bête exotique, docile, un genou indéfiniment à terre.
10:30Les choses qu'elle raconte, je les ai entendues mille fois dans les cercles que je fréquente en France.
10:34Le Liban est un poème fragmenté.
10:36Le Liban, c'est tout et son contraire.
10:37Le Liban, c'est la beauté dans le chaos.
10:39Le Liban est une fête sous Xanax, la guerre à nos portes.
10:42Et notre résilience force l'admiration,
10:44et nous attire les regards remplis de compassion.
10:47Voilà l'idée que les autres s'en font,
10:49et que le Liban est nourri.
10:51Celle d'un enfant irresponsable qui courbe l'échine,
10:53chaque fois que le drame lui assène une claque dans la nuque,
10:56et qui attend qu'une puissance étrangère le sauve.
10:58Ce mandat français, on est mis à l'heure.
11:00Et donc, ma question est la suivante.
11:05Qu'est-ce que, dans ce livre,
11:07qu'est-ce que finalement tu veux montrer du Liban,
11:10que l'on voit rarement dans les médias,
11:12et finalement, quelles idées qu'on peut avoir du Liban,
11:17dans le préconçu ?
11:18Contre quelles idées tu veux lutter ?
11:21Alors, il y a déjà une expression que j'ai découverte
11:23quand je suis arrivée en France, c'est « c'est Beyrouth ».
11:27C'est « Beyrouth », voilà, pour décrire.
11:30C'est jamais que je le disais.
11:30Oui, mais même, je m'étais retrouvée à un moment même à le dire,
11:34bon, après, c'est devenu c'est Bagdad,
11:35chaque période a ses guerres et ses analogies.
11:39Mais c'est une expression que je n'avais pas forcément au début
11:42vue comme choquante.
11:43Et c'est après, en fait, que j'ai réalisé la violence de cette expression,
11:46parce qu'elle enferme le Liban dans une image
11:49de pays toujours en guerre.
11:50Alors, évidemment, les guerres, elles sont récurrentes,
11:52c'est le cas, mais ce n'est pas que ça.
11:54Le Liban, ce n'est pas que la guerre.
11:56C'est vraiment…
11:58Alors déjà, c'est des guerres qu'on n'a pas choisies,
11:59malheureusement, sauf certaines.
12:01Mais surtout, ce que je voulais…
12:04De toute façon, et là, je cite un ami auteur,
12:08donc Sabine Roussou, qui dit, voilà,
12:09« Nous, les écrivains, notre rôle, c'est d'emmerder le monde. »
12:12Donc voilà, moi, mon rôle, je l'imagine vraiment comme ça,
12:14c'est d'aller dans la contradiction de ce qu'on peut…
12:16Juste agiter un peu le bocal pour que les gens aillent réfléchir
12:19au-delà, au-dessous de ce qu'on peut imaginer.
12:23Et concernant le Liban, plus précisément,
12:26c'est apporter un regard qui ne soit pas exotisé.
12:29Et ça, c'est très difficile, parce que même moi,
12:32en tant que Libanaise, au bout de tant d'années en France,
12:3422 ans maintenant presque,
12:37j'ai eu peur, justement, que mon regard glisse
12:40et qu'il devienne orientaliste vis-à-vis de mon propre pays.
12:44Et c'est très facile, c'est très facile.
12:46Justement, par des expressions comme ça,
12:48qu'on entend tous les jours au quotidien.
12:50Et par contre, effectivement, c'est désorienter le Liban,
12:55dans tous les sens du terme.
12:57Désorienter, parce que l'expérience du roman est désorientante,
12:59mais aussi désorientaliser, au sens…
13:02Voilà, faire en sorte qu'on ait plus ce regard exotisé.
13:07Et parfois, il peut être affectueux.
13:09On a toujours ce regard un peu affectueux sur le Liban.
13:12Mais non, voilà, faire en sorte qu'on prenne aussi, nous,
13:14en tant que Libanais, nos responsabilités,
13:16pour pouvoir faire en sorte que les choses évoluent et changent,
13:19et qu'on reprenne le contrôle sur notre propre projet souverain,
13:23donc du Liban.
13:24Et d'un autre côté, effectivement, de pouvoir tordre le cou
13:28à certaines idées préconçues qu'on pourrait avoir.
13:30Parce que oui, le Liban, ce n'est pas que la guerre.
13:32Le Liban, ce n'est pas de la résilience.
13:35Les Libanais ne sont pas résilients.
13:37On est ravagé.
13:39On a le cerveau cramé à force de dissocier.
13:42Parce que d'un côté, on subit ce qui se passe actuellement
13:45et qui, voilà, encore une fois, je le disais tout à l'heure,
13:47qui est récurrent.
13:48Mais d'un autre côté, il y a quand même de la colère.
13:50Il y a une envie de s'en sortir.
13:53Et parfois, je suis en colère qu'on ne soit pas assez en colère.
13:56Voilà.
13:56Il y a une image que j'utilise dans le roman,
13:58qui est celle de la thanatose.
13:59Oui.
14:01Je ne sais pas si vous voulez en parler,
14:02je reviens plus tard, oui.
14:05Non, mais tu peux en parler.
14:06Oui, il y a une scène, effectivement,
14:08où Amal, elle est prise dans un mouvement de foule
14:12pendant une vague de manifestations.
14:15Et elle fait la morte.
14:17Donc, thanatose, c'est un simulacre de mort.
14:19Donc, c'est ce que les animaux font
14:20pour échapper à leurs prédateurs.
14:22Donc, ils simulent une mort.
14:24Et donc, c'est ce qu'elle fait
14:26pour justement échapper aux renseignements syriens
14:28qui sont en train de rafler des étudiants à tour de bras.
14:34Et ça, pour moi, l'image, elle représente vraiment...
14:37Et ça, ce n'est pas de moi.
14:38C'est quelqu'un qui l'a lu
14:39et qui m'en a fait part,
14:41enfin, qui m'en a parlé.
14:42Je suis sûre que je n'avais pas vu ça dans mon roman.
14:43Comme quoi, je l'avais peut-être un peu...
14:45C'est mon subconscient, parfois,
14:46qui...
14:47C'est peut-être au moment où j'ai écrit ça
14:48à 4 heures du matin.
14:49Je n'avais pas encore tous mes esprits.
14:51Mais en tout cas,
14:53cette image, effectivement,
14:54d'un peuple qui doit faire le mort
14:57en attendant que les vagues passent.
14:59Et ça, ce n'est pas bon, en fait.
15:01Parce que les vagues passent,
15:02mais on balaie sous le tapis les choses
15:05et elles ressortent à un moment.
15:06Et elles ne sont pas réglées.
15:07Elles ne sont pas réglées.
15:08Alors, pour les lecteurs comme moi
15:10qui n'ont jamais né des pieds au Liban,
15:12et j'ai très bien le brûlé,
15:14quel regard aimerais-tu
15:16qu'on porte sur ce pays
15:19après avoir repermé le livre ?
15:23De prendre le Liban
15:24dans toute sa complexité.
15:26Déjà, effectivement,
15:27d'avoir un regard qui entend
15:29que c'est un pays complexe,
15:30pas compliqué, complexe.
15:33Il y a une nuance.
15:34Et surtout,
15:35qui n'est pas monolithique.
15:37Oui.
15:37On a souvent...
15:38Ça veut dire que c'est très bien
15:39d'expliquer.
15:40Mais c'est vrai qu'en fait,
15:41ce qui est génial dans ce livre,
15:42c'est que des sujets
15:44qui nous paraissent ultra complexes
15:48sont...
15:49je veux dire,
15:50expliqués...
15:51Ils deviennent totalement accessibles
15:52en lisant ce livre.
15:53Ça, pour ça, c'est génial.
15:55Merci.
15:56Et merci aussi
15:58à mon éditrice,
16:00Victoire Nero,
16:01qui m'avait accompagnée
16:01sur l'écriture du roman.
16:06L'écriture est un exercice solitaire,
16:08mais c'est vraiment
16:08une aventure collective.
16:10Et là, en l'occurrence,
16:11elle a pu apporter un regard
16:12que je dirais...
16:14que je qualifierais de profane,
16:15voilà, pour l'image.
16:18Et donc,
16:18qui me permettait de savoir...
16:19Parce que tu le disais tout à l'heure,
16:21on croit connaître le Liban.
16:22Moi, je suis venue en arrivant...
16:23Enfin, je me suis dit,
16:24bah tiens,
16:25on connaît le Liban,
16:26donc je n'ai pas besoin
16:27d'aller plus loin
16:28dans certaines explications.
16:29Et là, effectivement,
16:30c'était la question
16:30qui s'est posée.
16:31C'est de se dire,
16:32apporter quand même
16:33des éléments
16:34pour permettre
16:35de mieux comprendre
16:35certaines références,
16:36qu'elles soient culturelles,
16:37qu'elles soient communautaires
16:38ou politiques,
16:40pour brosser un tableau
16:41qui soit assez complet.
16:43Alors,
16:44exhaustif, non,
16:45parce qu'il y a encore
16:45tant à dire,
16:46mais en tout cas,
16:47complet,
16:47pour permettre
16:48de replacer un peu
16:49les choses
16:49dans leur contexte.
16:51Et donc,
16:52pour répondre à ta question,
16:53effectivement,
16:53c'est vraiment garder
16:54ce regard
16:54et de se dire
16:56que si on a compris
16:58quelque chose au Liban,
16:59c'est que la personne
17:00qui nous l'a expliqué
17:00s'y est très mal prise.
17:04Alors,
17:05Amal revient
17:06pour faire sa carte d'identité,
17:07mais à travers cela,
17:08elle revient surtout
17:09pour se retrouver elle-même
17:10et peut-être pour se réconcilier
17:11avec ses deux identités,
17:13française et libanaise.
17:14En effet,
17:15Amal a la nationalité française,
17:17elle a renié son passé
17:18quelque part
17:19et sa culture
17:19en francisant son prénom
17:21et on comprend
17:22que des années après,
17:23ça suscite
17:23des interrogations
17:24chez elle.
17:25Alors,
17:26Amal est étrangère partout
17:27ou est-ce qu'elle est
17:27chez elle partout ?
17:30C'est toute la question
17:33qu'elle se posait
17:34au début, justement.
17:35D'ailleurs,
17:35elle commence en disant
17:36je suis libano-française,
17:38très sûre d'elle
17:41et en fait,
17:42elle se rend compte
17:42que c'est beaucoup
17:43plus compliqué que ça,
17:44que ce n'est pas juste...
17:47Elle est balottée
17:48dans un entre-deux
17:49qui, au départ,
17:51lui semblait être
17:52un terrain d'errance,
17:55de flottement
17:57et en effet,
17:59d'être nulle part
17:59à sa place
18:00parce que justement,
18:01c'est un peu le regard
18:02aussi que les autres
18:03lui renvoient au Liban,
18:04on n'arrête pas de lui dire
18:04« tu ne peux pas comprendre,
18:05tu n'as pas grandi ici ».
18:06En Arabie Saoudite,
18:07on lui dit
18:09« c'est un pays de passage,
18:11tu ne t'y installeras jamais,
18:12donc ne t'y attache pas ».
18:15En France,
18:16elle arrive,
18:17du coup,
18:17elle devient arabe
18:18et musulmane
18:18au regard
18:19de la société française.
18:21Donc voilà,
18:21elle est toujours
18:22dans cet entre-deux
18:23et ce qu'elle pense
18:24être au départ
18:26un handicap
18:27ou en tout cas
18:27une faiblesse
18:28finit par devenir
18:29au contraire,
18:30à mon regard,
18:31une force
18:32parce que plutôt
18:32que d'être nulle part
18:33à la fois,
18:33elle l'est partout
18:34à la fois
18:34et je pense
18:36qu'il a fallu
18:37un cheminement
18:37en tout cas
18:38en ce qui me concerne
18:39aussi,
18:39c'est un cheminement
18:40que j'ai dû faire
18:41et écrire ce livre
18:42m'a permis aussi
18:43de me réconcilier
18:44avec toutes ces identités
18:45et de me dire
18:45aujourd'hui
18:46que c'est très bien
18:49d'être ça et ça,
18:50on n'est pas obligé
18:51d'être ça ou ça
18:52en fait
18:53et d'être partout,
18:54de se sentir partout
18:54chez soi
18:55et d'utiliser en fait
18:57ce qui au départ
18:57me semblait
18:58comme un terrain
18:58de flottement
18:59ou d'errance
19:00comme au contraire
19:01un espace d'expression
19:03et de créativité
19:05en l'occurrence.
19:06Oui, d'ailleurs,
19:07ça n'était pas répondu
19:07à ma question d'après,
19:09c'est où est-on
19:10chez soi finalement
19:10et est-ce que tu as
19:11trouvé ta réponse ?
19:12Oui, tu as trouvé ta réponse.
19:14Alors,
19:15tu es photographe
19:16et est-ce que ton regard
19:18de photographe
19:19a influencé
19:20ta manière d'écrire ?
19:20Parce que moi,
19:21je trouve qu'on sent
19:22ton regard de photographe
19:23quand on lit
19:24les descriptions
19:25de Beyrouth,
19:27les odeurs,
19:28les couleurs,
19:29les bruits.
19:29Donc,
19:30en quoi ton métier
19:32de photographe
19:32a nourri
19:33ton métier
19:35d'écrivain ?
19:37Alors,
19:37je ne sais pas
19:38si je qualifierais ça
19:38de métier,
19:39même écrivaine,
19:40je ne vais pas dire
19:42aujourd'hui
19:42que je suis écrivaine
19:43et que c'est mon métier.
19:45Je pratique l'écriture,
19:46je pratique la photographie
19:47et je pense aussi
19:48que c'est ce qui me permet
19:49de ne pas m'enfermer
19:51dans une méthodologie.
19:54C'est vrai qu'on demande souvent
19:55si l'un inspire l'autre
19:57ou inversement,
19:58je n'ai pas de réponse.
19:59Honnêtement,
20:00je sais juste
20:01que la photographie
20:02est venue bien plus tard
20:02dans ma vie.
20:03C'est-à-dire,
20:03j'ai commencé à écrire
20:04à l'âge de 13 ans.
20:05La photo est arrivée
20:06à 18 ans
20:08et c'est arrivé
20:09à une période de ma vie
20:09où j'ai eu un blocage
20:10au niveau de l'écriture.
20:11Je n'arrivais plus à écrire.
20:12Page blanche.
20:13Ce n'était pas très long,
20:15ça a duré quelques années.
20:18Cinq ou six ans,
20:19c'est quand même assez long.
20:19Mais en tout cas,
20:20j'étais incapable d'écrire,
20:22de raconter des choses.
20:24Je ne sais pas d'où ça vient,
20:25je n'ai pas du tout
20:26chercher à l'analyser.
20:27Je pense que vaut mieux pas.
20:28Ça fera peut-être
20:29un autre roman.
20:30Si vous êtes intéressés,
20:30vous me dites.
20:31J'irai faire une autre thérapie
20:32par rapport à ça.
20:34Mais en tout cas,
20:34non, blague à part.
20:37Et la photo est venue
20:38remplacer justement
20:39l'écriture.
20:39Donc, ça a été mon champ
20:40d'expression
20:41et par lequel j'ai commencé
20:42à raconter des choses
20:44et qui m'a réconciliée
20:45avec la photo.
20:46Donc, l'écriture justement.
20:47Par la photo,
20:48je suis revenue à l'écriture
20:49au moment où je sentais
20:50que la photographie
20:51ne suffisait plus
20:52pour raconter des choses.
20:54Exprimer.
20:54Voilà.
20:55Et donc, c'est pour ça
20:56qu'aujourd'hui,
20:57je viens entre les deux médiums
20:59de manière complètement,
21:01on va dire,
21:03pas forcément,
21:04il n'y a pas de chaos,
21:05mais en tout cas,
21:07sans intellectualiser la chose
21:09et sans méthodologie aucune.
21:12Et parfois,
21:13il y a des écrits
21:13qui me donnent envie
21:15de raconter ça en photo
21:16et comme l'inverse.
21:17Mais il y a beaucoup de passages
21:18de Habibi à Beyrouth
21:19qui étaient en fait
21:20des photographies à la base.
21:22En 2021,
21:23quand je suis retournée
21:24après la double explosion,
21:25j'avais pris
21:27un appareil photo avec moi
21:28et en 2023,
21:29j'y suis retournée
21:30avec un autre appareil
21:30pour le coup
21:31et c'est ce que je raconte
21:32dans le roman
21:34et j'avais envie
21:34de figer en fait
21:35tous ces espaces
21:38qui avaient été marqués
21:39par les révoltes
21:39de 2019
21:41et j'avais remarqué
21:42que tous les six mois
21:43quand j'y retournais,
21:44ça s'effaçait,
21:45c'était remplacé,
21:46donc c'était renové,
21:48ravalement de face
21:49s'était remplacé
21:50par des bâtiments
21:51qui étaient détruits,
21:51remplacés par des tours
21:52modernes
21:53et je me suis dit
21:54en fait,
21:54il y a l'histoire du Liban,
21:56de l'architecture du Liban,
21:57enfin urbaine du Liban
21:58de Beyrouth en l'occurrence
22:00est en train de disparaître
22:01sous mes yeux.
22:02Donc,
22:02j'étais prise de cette urgence
22:04de prendre tout ça
22:05en photo
22:07et certaines de ces photographies
22:08ont donné effectivement
22:10naissance
22:10au chapitre,
22:11à certains chapitres du roman.
22:12Donc,
22:13c'est pour ça
22:13cette description.
22:15Alors,
22:16qu'est-ce que tu as appris
22:17sur toi-même
22:17en écrivant ce premier roman ?
22:24Beaucoup de choses,
22:25beaucoup de choses,
22:27notamment,
22:29déjà en fait,
22:31je n'étais pas partie
22:32pour écrire un roman,
22:33c'est surtout ça en fait,
22:34c'est qu'à un moment donné,
22:35j'ai appris que j'étais capable
22:36de me laisser surprendre
22:37et de me laisser porter
22:38et de faire confiance aussi
22:40parce que,
22:41comme je disais tout à l'heure,
22:41quand on écrit,
22:42on est très seul
22:44et c'est une mise à nu totale
22:46et je ne me savais pas capable
22:49de cette mise à nu,
22:51de montrer ses vulnérabilités
22:53et pourtant,
22:54là,
22:54en l'occurrence,
22:55c'est de la fiction,
22:56il y a des choses
22:56qui sont complètement
22:58fictives dans ce roman
22:59mais voilà,
22:59cette capacité de mise à nu
23:01qui m'était complètement étrangère
23:04parce que je viens aussi
23:05d'une culture
23:05et d'une famille,
23:06en l'occurrence,
23:07où il y a beaucoup de silence
23:09et où j'ai appris
23:10à me construire
23:10dans les silences
23:11et ça,
23:13ça a été un très grand apprentissage,
23:14ouais.
23:16Alors,
23:17si tu pouvais faire lire
23:19Habibu Berut
23:20à une seule personne
23:21vivante ou disparue,
23:22qui choisirais-tu
23:23et pourquoi ?
23:25Une personne
23:26qui doit avoir lu ce livre,
23:27quoi qu'il arrive.
23:29Magnès.
23:30Ouais,
23:31qui s'appelle Amélie d'ailleurs.
23:32Voilà,
23:33c'est pour sa douce bracelet.
23:35Ma nièce,
23:37elle a quel âge ?
23:38Elle a 7 ans aujourd'hui,
23:40enfin actuellement.
23:42Elle va sur ses 8 ans
23:44et en fait,
23:45elle a lu un extrait
23:46de ce roman
23:47sans savoir
23:47qu'il s'agissait,
23:48voilà,
23:49d'un personnage
23:49qui était inspiré d'elle,
23:50donc elle ne savait pas du tout
23:52en lisant le passage
23:53et j'ai gardé cette vidéo
23:54donc je lui montrerai plus tard.
23:56Mais non,
23:57je veux qu'elle le lise
23:58mais pas qu'elle aussi,
23:59donc mes deux nièces,
24:00mes deux neveux
24:01parce que j'en ai quatre
24:03et parce que c'est une...
24:07pour moi,
24:08c'est au-delà
24:08de l'histoire
24:09de la famille de Hamal
24:10ou l'histoire de l'intime,
24:12c'est vraiment...
24:13Ils vont être aussi
24:14face à des questionnements
24:16que moi j'ai dû traverser
24:18parce que dans la famille
24:19on est tellement mélangé.
24:21Il y a des États-Unis,
24:22il y a du Liban,
24:23il y a de la France,
24:24il y a de l'Algérie
24:24qui nous traverse
24:26et j'espère qu'ils n'auront pas
24:27à se poser ces questions
24:28plus tard.
24:29Mais je tiens à ce qu'ils le lisent
24:31avec l'espoir
24:32qu'ils le reposent après
24:33sur l'étagère
24:34en disant
24:37est-ce que ça existait
24:39une époque
24:40où on se posait
24:40ce genre de questions ?
24:41Je voudrais qu'ils en rient
24:43et en se disant
24:44c'est tellement absurde
24:47que cette époque ait existé.
24:49Eh bien, merci Manal.
24:51Je n'ai plus de questions.
24:53Est-ce que vous voulez
24:53poser des questions à Manal ?
24:57Oui, moi j'aimerais savoir
24:58où vivent vos neveux et vos nesses ?
25:02Ils sont entre le Liban,
25:03le Golfe,
25:04les États-Unis,
25:05entre autres.
25:08Bravo.
25:09Moi je fais hâte
25:10de les faire vivre.
25:11Merci.
25:12Je suis franco-algérienne
25:12et une terre française.
25:14C'est pareil.
25:17Chez moi, longtemps,
25:18on dit encore
25:20le Liban
25:21c'est la Suisse
25:21du Marien-Lamère.
25:22Je ne dis pas
25:23c'est le Liban.
25:25Est-ce que vous pouvez
25:28nous expliquer
25:30avec votre regard ?
25:32Est-ce que c'est
25:33l'expression
25:33que vous avez entendue ?
25:34Bien sûr.
25:35Oui, absolument.
25:36Et c'est l'expression
25:37que je ne m'utilise plus.
25:38En effet...
25:39C'est une expression
25:40qui est utilisée
25:41par les pays orientaux
25:43ou au Liban.
25:44Occident.
25:45Oui, oui.
25:46C'est effectivement
25:46une expression
25:49qui est utilisée
25:50principalement en Occident
25:51alors évidemment
25:51qui a certainement
25:52été adoptée à un moment
25:53mais moi
25:54que je n'ai entendue
25:54que quand je suis venue
25:55en France.
25:56Au Liban,
25:56on ne dit pas
25:57que le Liban
25:57est la Suisse
25:58du Moyen-Orient.
25:59Alors d'où vient
26:00cette expression ?
26:01Ça vient d'une époque
26:02effectivement
26:02où le système bancaire
26:04au Liban,
26:04d'ailleurs toujours
26:05encore moins aujourd'hui
26:06mais jusqu'à la banqueroute
26:07du pays en 2019,
26:09mais où le Liban
26:10avait un système bancaire
26:11qui permettait justement
26:13qui apportait une protection
26:15tout simplement
26:15et un secret bancaire
26:19et qui ensuite
26:21est glissé
26:22sur une perception
26:23plus occidentalisée
26:25du Liban.
26:25Et c'est pour ça
26:26que c'est une expression
26:27qu'aujourd'hui
26:27je refuse d'utiliser
26:30et que je combats également
26:32parce que ça voudrait dire
26:33que pour que le Liban
26:34soit perçu
26:35comme un pays ouvert,
26:36libre,
26:37dans son expression,
26:39dans son style de vie,
26:42il doit être comparé
26:43ou le parallèle
26:44doit être fait
26:44avec un pays d'Occident,
26:46d'Europe en l'occurrence.
26:47Et ça c'est pareil
26:48pour d'autres pays arabes.
26:50Et donc on en revient
26:52à cette idée
26:52d'enfermer toujours
26:53et de faire un parallèle
26:56alors qu'en fait
26:56ça peut tout simplement
26:57être le Liban
26:59comme ça pourrait être
27:00l'Algérie
27:01comme ça pourrait être
27:01la France.
27:02On n'a pas besoin
27:03de faire un parallèle
27:04avec un autre pays occidental.
27:06Alors peut-être
27:06ça peut apporter
27:06une compréhension,
27:07une perception
27:07mais du coup
27:09ça glisse cette perception
27:10vers une forme de...
27:14Je n'ai pas envie
27:15d'utiliser le terme
27:16néocolonialisme
27:16parce qu'il est un peu
27:17trop fort
27:18mais en tout cas
27:18avec un regard
27:19un peu comme celui-ci.
27:21Alors que le Liban,
27:22non,
27:23c'est un pays
27:23qui effectivement
27:24a vécu
27:26un âge d'or
27:28intellectuel,
27:30social,
27:30politique,
27:31économique
27:33qui aujourd'hui
27:34depuis a traversé
27:36effectivement
27:36des périodes
27:37très douloureuses
27:37mais qui a encore
27:38beaucoup de travail
27:39à faire en termes
27:40de...
27:41Je prends juste
27:41l'exemple
27:42des droits de la femme.
27:43La Libanaise
27:44aujourd'hui
27:44ne peut pas
27:44transmettre
27:45sa citoyenneté.
27:47Jusqu'à très récemment,
27:48il y a trois semaines,
27:49il y a une loi
27:49qui a été abrogée
27:50qui n'autorisait pas
27:52jusqu'à présent
27:53les mères
27:53d'ouvrir un compte bancaire
27:55ou d'autoriser
27:56leurs enfants
27:56à quitter le territoire
27:57libanais
27:57sans autorisation
27:58du père.
27:59Donc,
28:01je pense que la Suisse,
28:02c'est des droits
28:02qui existent déjà
28:03depuis longtemps.
28:04Donc voilà,
28:04la comparaison,
28:05elle est quand même hâtive
28:06mais d'un autre côté,
28:07effectivement,
28:08le Liban
28:08est un modèle aussi
28:10d'un autre côté
28:11de vie en communauté,
28:1318 communautés
28:13qui vivent ensemble
28:15en toute sérénité.
28:17Moi,
28:17je peux me balader,
28:18je ne me suis jamais
28:18sentie aussi libre
28:19de m'habiller
28:20comme je veux
28:20qu'au Liban,
28:21beaucoup plus qu'en France.
28:22Ah, vraiment ?
28:23Vraiment,
28:24vraiment.
28:24Au Liban,
28:25je peux m'habiller
28:25vraiment comme je veux
28:26sans avoir à...
28:29avoir peur
28:29de me faire siffler
28:30dans la rue
28:30ou être inquiétée
28:32le soir
28:32quand je rentre
28:33chez moi.
28:34Je peux marcher
28:35à côté d'une femme
28:36qui est voilée
28:36de la tête aux pieds,
28:37il n'y aura pas
28:37de regard
28:38qui sera jugeant
28:39ni pour lui
28:39ni pour l'autre.
28:40Pour moi,
28:41c'est un vrai modèle
28:41à la base de vie
28:42en communauté.
28:44Donc voilà.
28:45Donc tout ça pour dire
28:46qu'il y a plein de choses
28:47que je décris ici
28:47qui ne sont pas forcément
28:50présentes dans d'autres pays
28:50et que c'est parce que
28:51le Liban est tel qu'il est
28:52et que c'est ce qui fait
28:53son unicité.
28:54Voilà.
28:54Je ne sais pas
28:54si ça répond
28:55à votre question.
28:58Est-ce qu'il y a
28:59d'autres questions ?
29:01Est-ce que justement
29:02en parlant de cette
29:05liberté et de vie
29:06en communauté,
29:07est-ce que vous avez
29:08le sentiment
29:08aujourd'hui
29:09que c'est menacé ?
29:13On a effectivement
29:14un point de vue extérieur
29:15où le Liban reste
29:17quand même
29:17une enclave
29:18assez préservée.
29:22Mais on a aussi
29:23le sentiment
29:23que ça peut
29:24être menacé
29:25pour la condition
29:27des femmes
29:29qui passent aujourd'hui
29:30en Néron
29:30plus dramatique.
29:31Est-ce que
29:32vous pensez
29:33que ça fait ?
29:35Alors menacé,
29:37c'est toujours menacé,
29:38c'est fragile de toute façon.
29:39C'est un modèle
29:40qui en plus
29:42a fait son temps
29:43au niveau
29:43de la représentativité
29:44politique
29:45parce qu'aujourd'hui
29:46le gouvernement
29:47libanais
29:47est constitué
29:49en se basant
29:50sur un pacte national
29:51qui est oral
29:52qui date
29:53des années 40
29:54donc il n'est plus
29:55du tout
29:55d'actualité
29:56et qui est basé
29:57en plus
29:57sur un recensement
29:58de 1932.
30:00Et donc pour
30:01donner un peu
30:02de contexte,
30:02le pacte national
30:03c'est un pacte
30:04qui fait en sorte
30:06que toutes les communautés
30:06soient représentées
30:07au pouvoir.
30:08Donc le président
30:08doit être systématiquement
30:09chrétien-marronnite,
30:11le chef du parlement
30:13chiite,
30:13le premier ministre
30:14sunnite,
30:15etc.
30:16Et donc
30:16les vice-présidents
30:17grecs orthodoxes.
30:19Donc
30:20ça c'est un pacte
30:21qui pour moi
30:21aujourd'hui est obsolète
30:22après chacun pense
30:23ce qu'il veut
30:23mais je pense
30:24qu'aujourd'hui
30:24effectivement
30:25il y a des choses
30:26aussi,
30:26autre chose aussi
30:27la diaspora libanaise
30:29ce n'est que depuis
30:30très récemment
30:30qu'elle peut voter
30:31depuis l'étranger,
30:32jusque-là on devait
30:33aller au Liban
30:33pour voter
30:35aux législatives.
30:37Donc là il y a
30:37plein de choses
30:38qui sont en train
30:38d'évoluer
30:39qui sont malheureusement
30:39aujourd'hui un peu
30:40retardées avec
30:42la guerre en cours
30:44mais oui
30:44de toute façon
30:45tout système est fragile
30:46si on ne fait pas
30:47en sorte de le protéger
30:48et de le nourrir
30:49ou de le faire évoluer
30:50en l'occurrence
30:51en ce qui concerne
30:51le Liban.
30:52Maintenant si cette vie
30:53en communauté
30:54est fragilisée
30:56je ne saurais pas le dire
30:57je n'ai pas de réponse
30:59je n'ai pas du tout
31:00l'expertise en tout cas
31:01pour répondre à ça
31:02mais je peux le dire
31:02en me basant sur
31:04ce que moi
31:05mes proches
31:06et mes amis
31:06me disent sur place
31:08non les gens
31:09vivent toujours
31:10en communauté
31:10il n'y a pas du tout
31:13et ce qu'il faut savoir
31:14aussi c'est qu'il n'y a pas
31:15je ne peux pas comparer
31:16le Liban à l'Iran
31:17du tout
31:18il n'y a pas
31:18de volonté au Liban
31:20de mettre en place
31:21un système politique
31:23qui soit
31:25musulman
31:26ou chrétien
31:27en l'occurrence
31:27alors certes
31:28ce n'est pas le modèle
31:28de laïcité
31:29tel qu'on peut l'imaginer
31:30en Occident
31:31il n'empêche
31:32en revanche
31:33ça reste quand même
31:34un pays
31:35où tout est fait
31:36pour que toutes les communautés
31:37vivent ensemble
31:38soient représentées
31:39et qu'elles aient
31:40l'espace de liberté
31:41de culte
31:42d'expression
31:43etc.
31:43même pour les athées
31:44on ne parle pas
31:44de personnes athées
31:45également
31:47donc cet équilibre
31:48est-ce qu'il est fragilisé
31:50je ne pense pas
31:50ce qui est fragilisé plus
31:52c'est la souveraineté
31:53du pays
31:53et ça c'est toujours le cas
31:55le Liban n'a jamais été souverain
31:56depuis sa création
31:57il y a toujours eu
31:58de l'ingérence
31:59selon les périodes
32:00selon les époques
32:01soit ingérence française
32:03soit syrienne
32:04israélienne
32:04états-unienne
32:06voilà
32:07iranienne
32:08en l'occurrence
32:10mais
32:11encore une fois
32:12c'est peut-être aussi
32:14le luxe
32:14que je peux m'accorder
32:15en tant qu'écrivaine
32:16et non pas politologue
32:17ou historienne
32:18voilà
32:19l'histoire collective
32:20c'est pas que je m'en fous
32:21évidemment
32:22je la connais
32:23mais c'est pas ce qui m'intéresse
32:24moi aujourd'hui
32:25ce que je veux voir
32:26ce que j'ai envie de faire passer
32:27c'est des histoires
32:29intimes
32:29c'est des histoires
32:30de chacun
32:30et ces histoires
32:32en tous les cas
32:32qui me remontent aujourd'hui
32:33elles sont pleines d'espoir
32:38même si elles sont
32:39les gens sont fatigués
32:41épuisés
32:41mais il y a quand même
32:43toujours une lueur d'espoir
32:44qui ressort
33:04Est-ce que j'ai fait la paix ?
33:13Oui parce que le roman
33:16m'a permis d'assainir
33:18cette colère
33:18d'ailleurs c'est pas juste
33:19un roman en colère
33:21il y a beaucoup de lumière
33:22il y a beaucoup de
33:23voilà il y a des passages
33:24en tout cas
33:24il y a beaucoup de légèreté
33:25il y a beaucoup de lumière
33:26d'ailleurs je pense même
33:27plus que de la colère
33:29mais en ce qui me concerne
33:30effectivement
33:30ça m'a permis de l'assainir
33:33est-ce que j'ai de l'espoir
33:34aujourd'hui
33:34j'avoue que
33:35c'est très difficile
33:36pardon
33:36c'est très difficile
33:38de
33:39de
33:40de s'imaginer
33:41quelles seront
33:41les prochaines étapes
33:43moi aujourd'hui
33:43si on me dit
33:43bah tiens
33:44quelle est l'issue
33:45de ce qui
33:46pour le Liban
33:47on est assez ravis
33:48là il y a un
33:50une prêve
33:51qui a été signée
33:52voilà
33:53en tout cas
33:53qui risque de rentrer
33:54en vigueur
33:54qui devrait rentrer
33:56en vigueur
33:57ce vendredi
33:58je prends ça
33:59avec beaucoup de pincettes
34:00parce que
34:00le passé
34:01m'a mille fois démontré
34:03que
34:04c'est
34:05c'est très fragile
34:06pour ne pas dire
34:08autre chose
34:08mais
34:09mais en tout cas
34:10je veux garder
34:12cet espoir
34:13je ne veux pas
34:13qu'on prenne ça
34:14parce que ça
34:15pour moi
34:16c'est le
34:18c'est un acte
34:18de résistance
34:19je parlais
34:20peut-être plus de résistance
34:21que de résilience
34:22et le fait
34:23de garder espoir
34:24de continuer à vouloir
34:25prendre la parole
34:26sur ce sujet
34:27de continuer à vouloir
34:29apporter
34:30un éclairage
34:31ou en tout cas
34:32faire passer
34:33ces histoires
34:35et comme
34:35d'autres personnes
34:36proches
34:36à moi
34:37sur place
34:37me disent
34:38la seule chose
34:39qui nous reste
34:39c'est l'humour
34:40c'est l'espoir
34:40et ça
34:41on veut le garder
34:41parce que ça
34:42personne ne peut
34:42l'entendre
34:49est-ce qu'il y a
34:49une autre question
34:53bon
35:00j'écris
35:01tous les jours
35:01maintenant
35:02je m'impose
35:04une heure et demie
35:05deux heures d'écriture
35:06par jour
35:06ça c'est non négociable
35:08et c'est même pas
35:09que je me l'impose
35:09je me l'accorde
35:10en fait
35:10c'est un moment
35:11c'est un cadeau
35:12que je me fais
35:15et effectivement
35:16il y a un projet
35:17qui commence à germer
35:19pour un prochain bébé
35:21éventuellement
35:23en parlant de livres
35:35complètement
35:35oui
35:36je parle vraiment
35:37d'actes de réparation
35:38de réparation
35:39et de résistance
35:39les deux
35:40parce que l'un
35:41permet l'autre
35:41justement
35:42je pense que
35:42pour pouvoir tenir bon
35:43et résister
35:44il faut être
35:45il faut être en paix
35:46il faut se réconcilier
35:47il faut se guérir
35:49d'une certaine manière
35:50et oui
35:51c'est très cathartique
35:53ouais
35:53absolument
35:57qu'est-ce que j'aime
35:58prendre en photo
36:01j'ai pas forcément
36:02de sujet
36:04de prédilection
36:05alors j'adore
36:06prendre les gens en photo
36:07ça c'est sûr
36:08mais plutôt
36:09dans un quotidien
36:10dans un
36:13dans des gestes
36:14en fait
36:14du quotidien
36:15généralement
36:16sans qu'elles s'en rendent compte
36:17parce que là
36:17on est au plus naturel
36:20je leur demande
36:21toujours après
36:21évidemment
36:21s'ils sont d'accord
36:22pour que je publie
36:23leurs photos
36:24mais par contre
36:26oui les gens
36:29ça revient assez souvent
36:31ça rejoint ce que je disais
36:32par rapport à l'écriture
36:33d'ailleurs
36:34c'est plutôt l'intime
36:36qui m'intéresse
36:37c'est les choses
36:37qui se passent
36:38dans les marges
36:40donc ça peut être aussi
36:41des personnes
36:41je fais pas mal de
36:44je suis assez présente
36:45dans des rassemblements
36:46là je sais
36:46qu'à la marge des fiertés
36:47là par exemple
36:48bientôt la semaine prochaine
36:49je vais y aller
36:49avec mon appareil photo
36:50parce que voilà
36:51c'est photographier
36:52des gens qui sont
36:53dans les marges
36:53qui sont en dehors
36:56des cases
36:58en tout cas
36:58qui veulent pas
37:01alors j'avais fait
37:04j'ai déjà fait une expo
37:05l'année dernière
37:06au Liban
37:06à Beyrouth
37:07donc assez drôle
37:07parce que c'était la première
37:09je l'avais imaginée à Paris
37:10finalement
37:11elle s'est faite au Liban
37:11et ça a été aussi
37:12pour moi une façon
37:13de renouer
37:16avec mon pays
37:18mais oui pourquoi pas
37:19j'y ai pas forcément pensé
37:21mais peut-être un jour
37:22si l'occasion se présente
37:23montrer mon travail
37:24il a publié même un livre
37:25de photos
37:26qui sait
37:27voilà
37:27plus qu'à tous les champs
37:28des possibles
37:29voilà
37:30une histoire avec des photos
37:32il y a plein de schémas possibles
37:35et merci beaucoup Manal
37:37merci d'être là
37:38merci à vous
37:39et merci pour ce magnifique livre
37:41vraiment je vous recommande
37:42la lecture de ce livre
37:43on est complètement plongé
37:45dans ce livre
37:46c'est vrai que j'ai
37:47c'est vrai que j'ai parlé
37:49de la colère
37:49mais parce qu'en fait
37:51en même temps
37:51j'ai bien aimé
37:52le fait qu'il y ait
37:53cette dualité dans le roman
37:54et qu'à la fois
37:55on sente
37:57vraiment cet attachement
37:58cet amour du Liban
37:59et en même temps
38:00cette connaissance
38:01moi j'aime bien le contraste
38:04j'ai aimé ce contraste
38:05et vraiment c'est super
38:07et on est complètement pris
38:08comme un polar
38:09on est complètement pris
38:10dans l'histoire
38:11on veut savoir
38:12ce qui va se passer
38:13on veut comprendre
38:13pourquoi elle veut
38:14cette pièce d'identité
38:15ça ça m'a un peu obsédée
38:16je dois dire
38:16mais pourquoi elle veut
38:17cette pièce d'identité
38:18et après on comprend tout
38:21et c'est vraiment génial
38:22donc voilà
38:22bravo Manal
38:23merci
38:24merci à toutes et à toutes
38:26merci à tous
38:28merci à tous
38:30merci à tous
38:30merci à tous
Commentaires