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  • il y a 3 jours
Chères lectrices, chers lecteurs,
Pour la 3ème édition de son book club, Petite Mendigote et L'écume des pages ont eu le plaisir d'accueillir ce mardi 16 juin Mme Manal Salamé, qui signe cette année le très remarqué Habibi Beyrouth, lauréat du prix du roman France télévisions (éditions La tribu).

Dans le cadre du book club Petite Mendigote, discussion animée par Sybille Roger-Vasselin.

Vous souhaitant de belles lectures,
L'écume 🌊

-

La Quatrième : « Un matin, je me suis réveillée en rêvant que je ne parlais plus l'arabe. J'ai compris qu'il fallait rentrer. »
Après dix-sept ans en France, loin de son pays natal, Amal revient à Beyrouth pour obtenir une carte d'identité. Mais ce qui ne devait être qu'une simple formalité se révèle beaucoup plus compliqué que prévu et Amal doit prolonger son séjour.
Ses démarches administratives la conduisent des rues palpitantes de la capitale jusqu'au sud du pays, dans son village familial désormais tenu d'une main de fer par le Hezbollah. Elle devra affronter ce qu'elle avait fui : la tyrannie des apparences, les sales rumeurs réservées aux femmes non mariées et sans enfants. La traversée de ce pays aussi beau que tourmenté devient un voyage au coeur de la mémoire et des blessures de l'exil.
"Souvenez-vous d'une chose, Amal. En France comme au Liban, vous serez toujours arabe. Et musulmane."
Transcription
00:00Bonsoir à tous. Est-ce que vous m'entendez bien ?
00:02Oui.
00:07Alors ce soir, on accueille Manal Salamé qui vient de publier son premier roman,
00:14Habibi Beyrouth, aux éditions La Tribu.
00:17Alors, c'est ton premier roman.
00:20Il raconte l'histoire d'Amal, Amal ça veut dire espoir en arabe,
00:23une jeune franco-libanaise qui revient au Liban après 17 ans d'absence,
00:27un an après l'explosion du port de Beyrouth,
00:30pour reprendre sa perte d'identité.
00:31Alors, on ne sait pas tout de suite pourquoi elle a besoin de reprendre sa perte d'identité,
00:37mais on sait qu'elle fait un rêve où elle a oublié l'arabe
00:40et qui est déclencheur de ce retour.
00:43Alors, moi j'ai envie de poser une première question comme David Albuquer.
00:48Manal, est-ce que tu peux prononcer avec le bon accent le titre de ton livre ?
00:54Habibi Beyrouth.
00:58Est-ce que tu peux le re-re-prononcer ?
01:01Pour les personnes qui ont habibi Beyrouth.
01:06Alors, qu'est-ce qui a dit...
01:07Que tu avais déjà bien prononcé le habibi, voilà, il était déjà...
01:12Alors, qu'est-ce qui a déclenché l'envie d'écrire ce roman ?
01:19Déjà, merci pour la présentation, l'introduction civile et merci de me recevoir ici.
01:24Je suis vraiment émue de voir autant de personnes se déplacer pour le Liban, en l'occurrence.
01:31Alors, je ne sais pas s'il y a quelque chose qui a déclenché l'envie d'écrire un roman,
01:34mais il y a quelque chose qui a déclenché l'envie d'écrire, ça c'est sûr.
01:36Je n'ai pas conscientisé tout de suite la tournure que les choses ont prise par la suite.
01:44Mais comme Amal, j'avais fait, au lendemain d'ailleurs de l'explosion du port de Beyrouth du 4 août
01:502020,
01:52ce cauchemar où le Liban disparaissait des cartes.
01:55Et je me voyais autour d'une table avec ma famille, tout le monde parlait arabe,
01:59enfin libanais en l'occurrence, autour de cette table,
02:01et je ne comprenais pas la conversation et je n'arrivais pas à prendre part à cette conversation.
02:06Et je me suis sentie complètement isolée pendant ce rêve.
02:09Et ça a été le point de départ, en tout cas pour l'envie de retourner au Liban,
02:14alors pas au terme de 17 ans d'absence comme Amal,
02:17mais en tout cas envie de replonger dans l'histoire de ma famille
02:22pour comprendre certains choix que j'avais faits,
02:25comprendre certains silences aussi par lesquels mes parents nous ont transmis beaucoup de choses
02:31et surtout reconnecter avec ce pays parce que c'est mon pays d'origine,
02:36c'est mon pays tout court d'ailleurs plus que d'origine puisque mon père est libanais
02:40et j'y ai passé tous les étés quand j'étais plus jeune,
02:43mes études également et j'y retourne tous les ans deux fois par an.
02:47Néanmoins, j'avais mesuré avec cette double explosion d'abord la vulnérabilité du Liban
02:53mais aussi celle de mes parents qui se font de plus en plus avancer dans l'âge
02:59et je me suis rendue compte que le lien que je continuais encore à entretenir avec le Liban
03:03passait à travers mes proches, restait sur place.
03:06Ce n'était pas un lien direct.
03:08Et je me suis dit, le jour où ses proches disparaîtront ou quitteront le Liban,
03:12qu'est-ce qui finalement m'inviterait ou m'inciterait à y retourner encore ?
03:17Eh bien, il n'y a pas grand-chose.
03:18Et en face de ce constat, j'étais quand même prise de désarroi et de honte aussi au fond de
03:23moi
03:24et je me suis dit, il était de fait temps que je me crée mon lien à moi-même avec
03:30ce pays-là
03:33qui est toujours là, qui est présent.
03:36Je parle toujours en arabe, je jure en libanais quand je suis en colère.
03:39C'est la première langue qui me vient.
03:41Je rêve aussi en arabe aussi.
03:43Donc voilà, il y a encore ce lien qui se fait mais je voulais qu'il soit plus direct
03:46et sans avoir à passer par des intermédiaires.
03:50Alors, à quel moment as-tu compris que ce roman devait prendre la forme d'une fiction
03:56plutôt que d'un récit autobiographique ?
03:58Ou est-ce que finalement, c'est un peu les deux ?
04:01Parce que c'est vrai qu'on se pose évidemment la question du genre de livre.
04:03Oui, c'est vraiment à la frontière.
04:05Alors, ce n'est pas une autobiographie du tout parce que, comme je le disais,
04:07je n'ai pas mis autant de temps à retourner au Liban,
04:09je n'ai pas fait les choix qu'Ama l'a fait.
04:11Et justement, c'est à ce moment-là que la fiction s'est présentée.
04:14Alors, en deux temps, d'abord par rapport à certaines histoires qu'on me racontait
04:20qui me remplissaient d'une telle colère et d'un bel sentiment d'impuissance
04:27que j'avais besoin de prendre ma distance avec ces récits qu'on me confiait,
04:32que ce soit les récits de ma famille, de mes amis et même ma propre mémoire aussi,
04:37ou en tous les cas les réminiscences que j'avais de ces périodes.
04:39Donc, ça me remplissait d'un tel débordement d'émotions
04:43et notamment de rage et de colère.
04:45J'avais besoin d'à un moment donné prendre du recul.
04:47Et la fiction m'a permis de le faire, justement.
04:50Et dans un deuxième temps, c'était pour m'interroger sur des choses
04:54ou des choix que je n'avais pas faits et me dire,
04:57tiens, si j'avais été jusque-là, qu'aurait été ma vie ?
05:00Et me permettre d'aborder des réflexions beaucoup plus profondes.
05:04Parce que franchement, ma vie, je ne pense pas qu'elle soit très intéressante.
05:07Donc, c'était plus intéressant de cabosser un personnage,
05:10de lui donner des claques, de la malmener, en l'occurrence pour Amal,
05:14de ne pas du tout l'épargner et de pouvoir avoir le dernier mot aussi.
05:18C'est l'écriture, en tout cas, permet d'avoir le dernier mot.
05:23Alors, on suit les aventures d'Amal et ce qui ne devait être qu'un court séjour
05:27se prolonge et on la voit renouer avec son pays, sa famille, ses amis,
05:33les paysages, les récits qu'ils racontent le Liban.
05:35Et on part à la découverte de ce pays, de Beyrouth, de la société libanaise.
05:39Et on apprend beaucoup de choses, en fait, sur un pays que l'on croit connaître,
05:44en étant français, et que l'on connaît mal, en fait.
05:47Alors, tu livres quand même un portrait du Liban qui est sans complaisance.
05:52Et on sent à la fois de la colère et un attachement profond.
05:55Une colère contre une société qui te paraît et qui nous paraît aussi,
05:59un peu d'ailleurs à la lecture de ton livre, un peu hypocrite.
06:04Et une colère aussi contre les idées que l'on se fait du Liban
06:09et que tu décris un peu comme une sorte de facilité de la part des Libanais.
06:12Alors, je vais dire deux petits passages pour illustrer mon propos.
06:18Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrières.
06:22Mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s'accorde.
06:24Toute confession, toute crise sociale et tout bord politique confondu, les apparences.
06:29Vous pouvez défendre l'avortement, mais jamais admettre que votre fille y ait recours.
06:33Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée.
06:36Vous pouvez plaindre les queers qui se font jetés à la rue par leur famille
06:39ou vous renirez votre propre fille s'ils se découvrent au pédé.
06:42Ces paradoxes finissent par me faire sentir comme un oiseau en cage,
06:45l'envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant.
06:49Et de voler à contre-courant, grandir moi.
06:51Est-ce que toi, c'est quelque chose que tu as ressenti ?
06:55Ou est-ce que c'est en écoutant tes amis qui habitent là-bas te raconter ça ?
07:02Justement, est-ce que toi, tu ressens cette colère sur cet aspect de la société libanese
07:06ou est-ce que c'est plus ton personnage qui le ressent parce que...
07:12Enfin voilà, c'est un peu la question que je me posais.
07:14Est-ce que c'est toi ou est-ce que c'est elle ?
07:16Est-ce que c'est des copines à toi qui habitent là-bas ?
07:23C'est une colère que je porte dans ma chair, clairement, clairement.
07:27Et que je porte personnellement, mais que je partage avec d'autres personnes autour de moi.
07:33Que ce soit ma mère, ma sœur, des amis, eux, et des amis, ou non, enfin, binaires, restés au Liban.
07:41Et cette colère est partagée.
07:44C'est quelque chose que...
07:46Alors j'ai beaucoup de chance parce qu'assez rapidement, quand j'étais...
07:50Pour donner un peu de contexte, quand je suis née, j'ai grandi en Arabie Saoudite.
07:53Et j'étais au Liban pour mes études.
07:55Donc vraiment, à une période de ma vie où j'étais en plein éveil intellectuel sur beaucoup de sujets,
07:59notamment politiques.
08:00Alors on ne parlait pas de féminisme à l'époque, en tous les cas, on ne le nommait pas tel
08:03quel.
08:04Mais j'avais autour de moi deux catégories de personnes, vraiment.
08:09Donc d'un côté, des personnes qui rentraient dans un schéma assez classique, finalement, de société,
08:17qui n'est pas propre au Liban, mais vraiment mariage, études, mariage, enfants,
08:22éventuellement l'arrêt de travailler pour s'occuper des enfants.
08:25Et je me rappelle encore de camarades de classe qui avaient arrêté leurs études avant la fin
08:29pour se marier, parce que c'était, voilà, en tous les cas, l'avenir était beaucoup plus sûr comme ça.
08:34Est-ce qu'il était plus sûr, ou est-ce que aussi, le fait de se marier,
08:37parce que je pense à Jomana dans le livre,
08:39est-ce que c'est possible parce que ça te garantissait une certaine liberté, finalement ?
08:43Tout à fait. Et j'en viens à la deuxième catégorie de personnes,
08:45qui, justement, proclamait une certaine liberté de pensée, de vie et de sexualité assumée,
08:56mais qui ne le faisait pas de manière frontale.
08:59Donc, effectivement, le mariage devenait une sorte de porte sortie pour, justement,
09:05ou d'entrée, selon, en tout cas, un sas, une sorte de sas,
09:08entre le célibat et cette liberté, justement, qu'elle voulait assumer.
09:13Et Jomana est un personnage qui est, en fait, un condensé de plusieurs personnes
09:17que j'ai connues pendant mes années au Liban,
09:19et que je connais encore, des amis, donc, voilà, qui sont très proches.
09:23Et il y avait cette troisième voix qui ne pouvait pas trop s'exprimer,
09:28dans laquelle j'étais un peu balottée.
09:30Il y en avait d'autres, des personnes comme moi, qui, hasard du, je ne sais pas ou pas,
09:34qui sont soit parties du Liban, mais qui sont restées aujourd'hui.
09:36Moi, je le vois, j'ai une amie d'enfance, une amie plus proche d'enfance,
09:41qui est à mon âge aujourd'hui, donc 42 ans,
09:43et qui est en relation avec un homme depuis maintenant 5 ans,
09:48et qui me dit, t'imagines, on va devoir se marier à un moment,
09:50parce que sinon, on ne pourra pas s'installer ensemble,
09:52parce qu'il y aura toujours des on-dit.
09:53Et on est en 2026, hein.
09:55Donc, comme quoi les choses n'ont pas évolué,
09:56et pourtant, c'est une personne qui a fait le choix de ne jamais se marier,
09:59de ne jamais avoir d'enfance.
10:00C'était, voilà, quelque chose de conscientisé dans ses choix personnels.
10:04Et pour autant, à cet âge, elle me dit, voilà, on en est encore là aujourd'hui au Liban.
10:08Donc, oui.
10:10Alors, il y a un autre passage.
10:13J'ai dormi pas mal d'étages, mais j'ai eu de le trouver.
10:16C'est beau, un livre qui vit.
10:17Oui, exactement.
10:20Le discours est rodé, l'idée qu'elle se fait de mon pays me fait bouillir.
10:24Elle le dépeint comme on le fantasme de l'extérieur.
10:26Petite bête exotique, docile, un genou indéfiniment à terre.
10:30Les choses qu'elle raconte, je les ai entendues mille fois dans les cercles que je fréquente en France.
10:34Le Liban est un poème fragmenté.
10:36Le Liban, c'est tout et son contraire.
10:37Le Liban, c'est la beauté dans le chaos.
10:39Le Liban est une fête sous Xanax, la guerre à nos portes.
10:42Et notre résilience force l'admiration,
10:44et nous attire les regards remplis de compassion.
10:47Voilà l'idée que les autres s'en font,
10:49et que le Liban est nourri.
10:51Celle d'un enfant irresponsable qui courbe l'échine,
10:53chaque fois que le drame lui assène une claque dans la nuque,
10:56et qui attend qu'une puissance étrangère le sauve.
10:58Ce mandat français, on est mis à l'heure.
11:00Et donc, ma question est la suivante.
11:05Qu'est-ce que, dans ce livre,
11:07qu'est-ce que finalement tu veux montrer du Liban,
11:10que l'on voit rarement dans les médias,
11:12et finalement, quelles idées qu'on peut avoir du Liban,
11:17dans le préconçu ?
11:18Contre quelles idées tu veux lutter ?
11:21Alors, il y a déjà une expression que j'ai découverte
11:23quand je suis arrivée en France, c'est « c'est Beyrouth ».
11:27C'est « Beyrouth », voilà, pour décrire.
11:30C'est jamais que je le disais.
11:30Oui, mais même, je m'étais retrouvée à un moment même à le dire,
11:34bon, après, c'est devenu c'est Bagdad,
11:35chaque période a ses guerres et ses analogies.
11:39Mais c'est une expression que je n'avais pas forcément au début
11:42vue comme choquante.
11:43Et c'est après, en fait, que j'ai réalisé la violence de cette expression,
11:46parce qu'elle enferme le Liban dans une image
11:49de pays toujours en guerre.
11:50Alors, évidemment, les guerres, elles sont récurrentes,
11:52c'est le cas, mais ce n'est pas que ça.
11:54Le Liban, ce n'est pas que la guerre.
11:56C'est vraiment…
11:58Alors déjà, c'est des guerres qu'on n'a pas choisies,
11:59malheureusement, sauf certaines.
12:01Mais surtout, ce que je voulais…
12:04De toute façon, et là, je cite un ami auteur,
12:08donc Sabine Roussou, qui dit, voilà,
12:09« Nous, les écrivains, notre rôle, c'est d'emmerder le monde. »
12:12Donc voilà, moi, mon rôle, je l'imagine vraiment comme ça,
12:14c'est d'aller dans la contradiction de ce qu'on peut…
12:16Juste agiter un peu le bocal pour que les gens aillent réfléchir
12:19au-delà, au-dessous de ce qu'on peut imaginer.
12:23Et concernant le Liban, plus précisément,
12:26c'est apporter un regard qui ne soit pas exotisé.
12:29Et ça, c'est très difficile, parce que même moi,
12:32en tant que Libanaise, au bout de tant d'années en France,
12:3422 ans maintenant presque,
12:37j'ai eu peur, justement, que mon regard glisse
12:40et qu'il devienne orientaliste vis-à-vis de mon propre pays.
12:44Et c'est très facile, c'est très facile.
12:46Justement, par des expressions comme ça,
12:48qu'on entend tous les jours au quotidien.
12:50Et par contre, effectivement, c'est désorienter le Liban,
12:55dans tous les sens du terme.
12:57Désorienter, parce que l'expérience du roman est désorientante,
12:59mais aussi désorientaliser, au sens…
13:02Voilà, faire en sorte qu'on ait plus ce regard exotisé.
13:07Et parfois, il peut être affectueux.
13:09On a toujours ce regard un peu affectueux sur le Liban.
13:12Mais non, voilà, faire en sorte qu'on prenne aussi, nous,
13:14en tant que Libanais, nos responsabilités,
13:16pour pouvoir faire en sorte que les choses évoluent et changent,
13:19et qu'on reprenne le contrôle sur notre propre projet souverain,
13:23donc du Liban.
13:24Et d'un autre côté, effectivement, de pouvoir tordre le cou
13:28à certaines idées préconçues qu'on pourrait avoir.
13:30Parce que oui, le Liban, ce n'est pas que la guerre.
13:32Le Liban, ce n'est pas de la résilience.
13:35Les Libanais ne sont pas résilients.
13:37On est ravagé.
13:39On a le cerveau cramé à force de dissocier.
13:42Parce que d'un côté, on subit ce qui se passe actuellement
13:45et qui, voilà, encore une fois, je le disais tout à l'heure,
13:47qui est récurrent.
13:48Mais d'un autre côté, il y a quand même de la colère.
13:50Il y a une envie de s'en sortir.
13:53Et parfois, je suis en colère qu'on ne soit pas assez en colère.
13:56Voilà.
13:56Il y a une image que j'utilise dans le roman,
13:58qui est celle de la thanatose.
13:59Oui.
14:01Je ne sais pas si vous voulez en parler,
14:02je reviens plus tard, oui.
14:05Non, mais tu peux en parler.
14:06Oui, il y a une scène, effectivement,
14:08où Amal, elle est prise dans un mouvement de foule
14:12pendant une vague de manifestations.
14:15Et elle fait la morte.
14:17Donc, thanatose, c'est un simulacre de mort.
14:19Donc, c'est ce que les animaux font
14:20pour échapper à leurs prédateurs.
14:22Donc, ils simulent une mort.
14:24Et donc, c'est ce qu'elle fait
14:26pour justement échapper aux renseignements syriens
14:28qui sont en train de rafler des étudiants à tour de bras.
14:34Et ça, pour moi, l'image, elle représente vraiment...
14:37Et ça, ce n'est pas de moi.
14:38C'est quelqu'un qui l'a lu
14:39et qui m'en a fait part,
14:41enfin, qui m'en a parlé.
14:42Je suis sûre que je n'avais pas vu ça dans mon roman.
14:43Comme quoi, je l'avais peut-être un peu...
14:45C'est mon subconscient, parfois,
14:46qui...
14:47C'est peut-être au moment où j'ai écrit ça
14:48à 4 heures du matin.
14:49Je n'avais pas encore tous mes esprits.
14:51Mais en tout cas,
14:53cette image, effectivement,
14:54d'un peuple qui doit faire le mort
14:57en attendant que les vagues passent.
14:59Et ça, ce n'est pas bon, en fait.
15:01Parce que les vagues passent,
15:02mais on balaie sous le tapis les choses
15:05et elles ressortent à un moment.
15:06Et elles ne sont pas réglées.
15:07Elles ne sont pas réglées.
15:08Alors, pour les lecteurs comme moi
15:10qui n'ont jamais né des pieds au Liban,
15:12et j'ai très bien le brûlé,
15:14quel regard aimerais-tu
15:16qu'on porte sur ce pays
15:19après avoir repermé le livre ?
15:23De prendre le Liban
15:24dans toute sa complexité.
15:26Déjà, effectivement,
15:27d'avoir un regard qui entend
15:29que c'est un pays complexe,
15:30pas compliqué, complexe.
15:33Il y a une nuance.
15:34Et surtout,
15:35qui n'est pas monolithique.
15:37Oui.
15:37On a souvent...
15:38Ça veut dire que c'est très bien
15:39d'expliquer.
15:40Mais c'est vrai qu'en fait,
15:41ce qui est génial dans ce livre,
15:42c'est que des sujets
15:44qui nous paraissent ultra complexes
15:48sont...
15:49je veux dire,
15:50expliqués...
15:51Ils deviennent totalement accessibles
15:52en lisant ce livre.
15:53Ça, pour ça, c'est génial.
15:55Merci.
15:56Et merci aussi
15:58à mon éditrice,
16:00Victoire Nero,
16:01qui m'avait accompagnée
16:01sur l'écriture du roman.
16:06L'écriture est un exercice solitaire,
16:08mais c'est vraiment
16:08une aventure collective.
16:10Et là, en l'occurrence,
16:11elle a pu apporter un regard
16:12que je dirais...
16:14que je qualifierais de profane,
16:15voilà, pour l'image.
16:18Et donc,
16:18qui me permettait de savoir...
16:19Parce que tu le disais tout à l'heure,
16:21on croit connaître le Liban.
16:22Moi, je suis venue en arrivant...
16:23Enfin, je me suis dit,
16:24bah tiens,
16:25on connaît le Liban,
16:26donc je n'ai pas besoin
16:27d'aller plus loin
16:28dans certaines explications.
16:29Et là, effectivement,
16:30c'était la question
16:30qui s'est posée.
16:31C'est de se dire,
16:32apporter quand même
16:33des éléments
16:34pour permettre
16:35de mieux comprendre
16:35certaines références,
16:36qu'elles soient culturelles,
16:37qu'elles soient communautaires
16:38ou politiques,
16:40pour brosser un tableau
16:41qui soit assez complet.
16:43Alors,
16:44exhaustif, non,
16:45parce qu'il y a encore
16:45tant à dire,
16:46mais en tout cas,
16:47complet,
16:47pour permettre
16:48de replacer un peu
16:49les choses
16:49dans leur contexte.
16:51Et donc,
16:52pour répondre à ta question,
16:53effectivement,
16:53c'est vraiment garder
16:54ce regard
16:54et de se dire
16:56que si on a compris
16:58quelque chose au Liban,
16:59c'est que la personne
17:00qui nous l'a expliqué
17:00s'y est très mal prise.
17:04Alors,
17:05Amal revient
17:06pour faire sa carte d'identité,
17:07mais à travers cela,
17:08elle revient surtout
17:09pour se retrouver elle-même
17:10et peut-être pour se réconcilier
17:11avec ses deux identités,
17:13française et libanaise.
17:14En effet,
17:15Amal a la nationalité française,
17:17elle a renié son passé
17:18quelque part
17:19et sa culture
17:19en francisant son prénom
17:21et on comprend
17:22que des années après,
17:23ça suscite
17:23des interrogations
17:24chez elle.
17:25Alors,
17:26Amal est étrangère partout
17:27ou est-ce qu'elle est
17:27chez elle partout ?
17:30C'est toute la question
17:33qu'elle se posait
17:34au début, justement.
17:35D'ailleurs,
17:35elle commence en disant
17:36je suis libano-française,
17:38très sûre d'elle
17:41et en fait,
17:42elle se rend compte
17:42que c'est beaucoup
17:43plus compliqué que ça,
17:44que ce n'est pas juste...
17:47Elle est balottée
17:48dans un entre-deux
17:49qui, au départ,
17:51lui semblait être
17:52un terrain d'errance,
17:55de flottement
17:57et en effet,
17:59d'être nulle part
17:59à sa place
18:00parce que justement,
18:01c'est un peu le regard
18:02aussi que les autres
18:03lui renvoient au Liban,
18:04on n'arrête pas de lui dire
18:04« tu ne peux pas comprendre,
18:05tu n'as pas grandi ici ».
18:06En Arabie Saoudite,
18:07on lui dit
18:09« c'est un pays de passage,
18:11tu ne t'y installeras jamais,
18:12donc ne t'y attache pas ».
18:15En France,
18:16elle arrive,
18:17du coup,
18:17elle devient arabe
18:18et musulmane
18:18au regard
18:19de la société française.
18:21Donc voilà,
18:21elle est toujours
18:22dans cet entre-deux
18:23et ce qu'elle pense
18:24être au départ
18:26un handicap
18:27ou en tout cas
18:27une faiblesse
18:28finit par devenir
18:29au contraire,
18:30à mon regard,
18:31une force
18:32parce que plutôt
18:32que d'être nulle part
18:33à la fois,
18:33elle l'est partout
18:34à la fois
18:34et je pense
18:36qu'il a fallu
18:37un cheminement
18:37en tout cas
18:38en ce qui me concerne
18:39aussi,
18:39c'est un cheminement
18:40que j'ai dû faire
18:41et écrire ce livre
18:42m'a permis aussi
18:43de me réconcilier
18:44avec toutes ces identités
18:45et de me dire
18:45aujourd'hui
18:46que c'est très bien
18:49d'être ça et ça,
18:50on n'est pas obligé
18:51d'être ça ou ça
18:52en fait
18:53et d'être partout,
18:54de se sentir partout
18:54chez soi
18:55et d'utiliser en fait
18:57ce qui au départ
18:57me semblait
18:58comme un terrain
18:58de flottement
18:59ou d'errance
19:00comme au contraire
19:01un espace d'expression
19:03et de créativité
19:05en l'occurrence.
19:06Oui, d'ailleurs,
19:07ça n'était pas répondu
19:07à ma question d'après,
19:09c'est où est-on
19:10chez soi finalement
19:10et est-ce que tu as
19:11trouvé ta réponse ?
19:12Oui, tu as trouvé ta réponse.
19:14Alors,
19:15tu es photographe
19:16et est-ce que ton regard
19:18de photographe
19:19a influencé
19:20ta manière d'écrire ?
19:20Parce que moi,
19:21je trouve qu'on sent
19:22ton regard de photographe
19:23quand on lit
19:24les descriptions
19:25de Beyrouth,
19:27les odeurs,
19:28les couleurs,
19:29les bruits.
19:29Donc,
19:30en quoi ton métier
19:32de photographe
19:32a nourri
19:33ton métier
19:35d'écrivain ?
19:37Alors,
19:37je ne sais pas
19:38si je qualifierais ça
19:38de métier,
19:39même écrivaine,
19:40je ne vais pas dire
19:42aujourd'hui
19:42que je suis écrivaine
19:43et que c'est mon métier.
19:45Je pratique l'écriture,
19:46je pratique la photographie
19:47et je pense aussi
19:48que c'est ce qui me permet
19:49de ne pas m'enfermer
19:51dans une méthodologie.
19:54C'est vrai qu'on demande souvent
19:55si l'un inspire l'autre
19:57ou inversement,
19:58je n'ai pas de réponse.
19:59Honnêtement,
20:00je sais juste
20:01que la photographie
20:02est venue bien plus tard
20:02dans ma vie.
20:03C'est-à-dire,
20:03j'ai commencé à écrire
20:04à l'âge de 13 ans.
20:05La photo est arrivée
20:06à 18 ans
20:08et c'est arrivé
20:09à une période de ma vie
20:09où j'ai eu un blocage
20:10au niveau de l'écriture.
20:11Je n'arrivais plus à écrire.
20:12Page blanche.
20:13Ce n'était pas très long,
20:15ça a duré quelques années.
20:18Cinq ou six ans,
20:19c'est quand même assez long.
20:19Mais en tout cas,
20:20j'étais incapable d'écrire,
20:22de raconter des choses.
20:24Je ne sais pas d'où ça vient,
20:25je n'ai pas du tout
20:26chercher à l'analyser.
20:27Je pense que vaut mieux pas.
20:28Ça fera peut-être
20:29un autre roman.
20:30Si vous êtes intéressés,
20:30vous me dites.
20:31J'irai faire une autre thérapie
20:32par rapport à ça.
20:34Mais en tout cas,
20:34non, blague à part.
20:37Et la photo est venue
20:38remplacer justement
20:39l'écriture.
20:39Donc, ça a été mon champ
20:40d'expression
20:41et par lequel j'ai commencé
20:42à raconter des choses
20:44et qui m'a réconciliée
20:45avec la photo.
20:46Donc, l'écriture justement.
20:47Par la photo,
20:48je suis revenue à l'écriture
20:49au moment où je sentais
20:50que la photographie
20:51ne suffisait plus
20:52pour raconter des choses.
20:54Exprimer.
20:54Voilà.
20:55Et donc, c'est pour ça
20:56qu'aujourd'hui,
20:57je viens entre les deux médiums
20:59de manière complètement,
21:01on va dire,
21:03pas forcément,
21:04il n'y a pas de chaos,
21:05mais en tout cas,
21:07sans intellectualiser la chose
21:09et sans méthodologie aucune.
21:12Et parfois,
21:13il y a des écrits
21:13qui me donnent envie
21:15de raconter ça en photo
21:16et comme l'inverse.
21:17Mais il y a beaucoup de passages
21:18de Habibi à Beyrouth
21:19qui étaient en fait
21:20des photographies à la base.
21:22En 2021,
21:23quand je suis retournée
21:24après la double explosion,
21:25j'avais pris
21:27un appareil photo avec moi
21:28et en 2023,
21:29j'y suis retournée
21:30avec un autre appareil
21:30pour le coup
21:31et c'est ce que je raconte
21:32dans le roman
21:34et j'avais envie
21:34de figer en fait
21:35tous ces espaces
21:38qui avaient été marqués
21:39par les révoltes
21:39de 2019
21:41et j'avais remarqué
21:42que tous les six mois
21:43quand j'y retournais,
21:44ça s'effaçait,
21:45c'était remplacé,
21:46donc c'était renové,
21:48ravalement de face
21:49s'était remplacé
21:50par des bâtiments
21:51qui étaient détruits,
21:51remplacés par des tours
21:52modernes
21:53et je me suis dit
21:54en fait,
21:54il y a l'histoire du Liban,
21:56de l'architecture du Liban,
21:57enfin urbaine du Liban
21:58de Beyrouth en l'occurrence
22:00est en train de disparaître
22:01sous mes yeux.
22:02Donc,
22:02j'étais prise de cette urgence
22:04de prendre tout ça
22:05en photo
22:07et certaines de ces photographies
22:08ont donné effectivement
22:10naissance
22:10au chapitre,
22:11à certains chapitres du roman.
22:12Donc,
22:13c'est pour ça
22:13cette description.
22:15Alors,
22:16qu'est-ce que tu as appris
22:17sur toi-même
22:17en écrivant ce premier roman ?
22:24Beaucoup de choses,
22:25beaucoup de choses,
22:27notamment,
22:29déjà en fait,
22:31je n'étais pas partie
22:32pour écrire un roman,
22:33c'est surtout ça en fait,
22:34c'est qu'à un moment donné,
22:35j'ai appris que j'étais capable
22:36de me laisser surprendre
22:37et de me laisser porter
22:38et de faire confiance aussi
22:40parce que,
22:41comme je disais tout à l'heure,
22:41quand on écrit,
22:42on est très seul
22:44et c'est une mise à nu totale
22:46et je ne me savais pas capable
22:49de cette mise à nu,
22:51de montrer ses vulnérabilités
22:53et pourtant,
22:54là,
22:54en l'occurrence,
22:55c'est de la fiction,
22:56il y a des choses
22:56qui sont complètement
22:58fictives dans ce roman
22:59mais voilà,
22:59cette capacité de mise à nu
23:01qui m'était complètement étrangère
23:04parce que je viens aussi
23:05d'une culture
23:05et d'une famille,
23:06en l'occurrence,
23:07où il y a beaucoup de silence
23:09et où j'ai appris
23:10à me construire
23:10dans les silences
23:11et ça,
23:13ça a été un très grand apprentissage,
23:14ouais.
23:16Alors,
23:17si tu pouvais faire lire
23:19Habibu Berut
23:20à une seule personne
23:21vivante ou disparue,
23:22qui choisirais-tu
23:23et pourquoi ?
23:25Une personne
23:26qui doit avoir lu ce livre,
23:27quoi qu'il arrive.
23:29Magnès.
23:30Ouais,
23:31qui s'appelle Amélie d'ailleurs.
23:32Voilà,
23:33c'est pour sa douce bracelet.
23:35Ma nièce,
23:37elle a quel âge ?
23:38Elle a 7 ans aujourd'hui,
23:40enfin actuellement.
23:42Elle va sur ses 8 ans
23:44et en fait,
23:45elle a lu un extrait
23:46de ce roman
23:47sans savoir
23:47qu'il s'agissait,
23:48voilà,
23:49d'un personnage
23:49qui était inspiré d'elle,
23:50donc elle ne savait pas du tout
23:52en lisant le passage
23:53et j'ai gardé cette vidéo
23:54donc je lui montrerai plus tard.
23:56Mais non,
23:57je veux qu'elle le lise
23:58mais pas qu'elle aussi,
23:59donc mes deux nièces,
24:00mes deux neveux
24:01parce que j'en ai quatre
24:03et parce que c'est une...
24:07pour moi,
24:08c'est au-delà
24:08de l'histoire
24:09de la famille de Hamal
24:10ou l'histoire de l'intime,
24:12c'est vraiment...
24:13Ils vont être aussi
24:14face à des questionnements
24:16que moi j'ai dû traverser
24:18parce que dans la famille
24:19on est tellement mélangé.
24:21Il y a des États-Unis,
24:22il y a du Liban,
24:23il y a de la France,
24:24il y a de l'Algérie
24:24qui nous traverse
24:26et j'espère qu'ils n'auront pas
24:27à se poser ces questions
24:28plus tard.
24:29Mais je tiens à ce qu'ils le lisent
24:31avec l'espoir
24:32qu'ils le reposent après
24:33sur l'étagère
24:34en disant
24:37est-ce que ça existait
24:39une époque
24:40où on se posait
24:40ce genre de questions ?
24:41Je voudrais qu'ils en rient
24:43et en se disant
24:44c'est tellement absurde
24:47que cette époque ait existé.
24:49Eh bien, merci Manal.
24:51Je n'ai plus de questions.
24:53Est-ce que vous voulez
24:53poser des questions à Manal ?
24:57Oui, moi j'aimerais savoir
24:58où vivent vos neveux et vos nesses ?
25:02Ils sont entre le Liban,
25:03le Golfe,
25:04les États-Unis,
25:05entre autres.
25:08Bravo.
25:09Moi je fais hâte
25:10de les faire vivre.
25:11Merci.
25:12Je suis franco-algérienne
25:12et une terre française.
25:14C'est pareil.
25:17Chez moi, longtemps,
25:18on dit encore
25:20le Liban
25:21c'est la Suisse
25:21du Marien-Lamère.
25:22Je ne dis pas
25:23c'est le Liban.
25:25Est-ce que vous pouvez
25:28nous expliquer
25:30avec votre regard ?
25:32Est-ce que c'est
25:33l'expression
25:33que vous avez entendue ?
25:34Bien sûr.
25:35Oui, absolument.
25:36Et c'est l'expression
25:37que je ne m'utilise plus.
25:38En effet...
25:39C'est une expression
25:40qui est utilisée
25:41par les pays orientaux
25:43ou au Liban.
25:44Occident.
25:45Oui, oui.
25:46C'est effectivement
25:46une expression
25:49qui est utilisée
25:50principalement en Occident
25:51alors évidemment
25:51qui a certainement
25:52été adoptée à un moment
25:53mais moi
25:54que je n'ai entendue
25:54que quand je suis venue
25:55en France.
25:56Au Liban,
25:56on ne dit pas
25:57que le Liban
25:57est la Suisse
25:58du Moyen-Orient.
25:59Alors d'où vient
26:00cette expression ?
26:01Ça vient d'une époque
26:02effectivement
26:02où le système bancaire
26:04au Liban,
26:04d'ailleurs toujours
26:05encore moins aujourd'hui
26:06mais jusqu'à la banqueroute
26:07du pays en 2019,
26:09mais où le Liban
26:10avait un système bancaire
26:11qui permettait justement
26:13qui apportait une protection
26:15tout simplement
26:15et un secret bancaire
26:19et qui ensuite
26:21est glissé
26:22sur une perception
26:23plus occidentalisée
26:25du Liban.
26:25Et c'est pour ça
26:26que c'est une expression
26:27qu'aujourd'hui
26:27je refuse d'utiliser
26:30et que je combats également
26:32parce que ça voudrait dire
26:33que pour que le Liban
26:34soit perçu
26:35comme un pays ouvert,
26:36libre,
26:37dans son expression,
26:39dans son style de vie,
26:42il doit être comparé
26:43ou le parallèle
26:44doit être fait
26:44avec un pays d'Occident,
26:46d'Europe en l'occurrence.
26:47Et ça c'est pareil
26:48pour d'autres pays arabes.
26:50Et donc on en revient
26:52à cette idée
26:52d'enfermer toujours
26:53et de faire un parallèle
26:56alors qu'en fait
26:56ça peut tout simplement
26:57être le Liban
26:59comme ça pourrait être
27:00l'Algérie
27:01comme ça pourrait être
27:01la France.
27:02On n'a pas besoin
27:03de faire un parallèle
27:04avec un autre pays occidental.
27:06Alors peut-être
27:06ça peut apporter
27:06une compréhension,
27:07une perception
27:07mais du coup
27:09ça glisse cette perception
27:10vers une forme de...
27:14Je n'ai pas envie
27:15d'utiliser le terme
27:16néocolonialisme
27:16parce qu'il est un peu
27:17trop fort
27:18mais en tout cas
27:18avec un regard
27:19un peu comme celui-ci.
27:21Alors que le Liban,
27:22non,
27:23c'est un pays
27:23qui effectivement
27:24a vécu
27:26un âge d'or
27:28intellectuel,
27:30social,
27:30politique,
27:31économique
27:33qui aujourd'hui
27:34depuis a traversé
27:36effectivement
27:36des périodes
27:37très douloureuses
27:37mais qui a encore
27:38beaucoup de travail
27:39à faire en termes
27:40de...
27:41Je prends juste
27:41l'exemple
27:42des droits de la femme.
27:43La Libanaise
27:44aujourd'hui
27:44ne peut pas
27:44transmettre
27:45sa citoyenneté.
27:47Jusqu'à très récemment,
27:48il y a trois semaines,
27:49il y a une loi
27:49qui a été abrogée
27:50qui n'autorisait pas
27:52jusqu'à présent
27:53les mères
27:53d'ouvrir un compte bancaire
27:55ou d'autoriser
27:56leurs enfants
27:56à quitter le territoire
27:57libanais
27:57sans autorisation
27:58du père.
27:59Donc,
28:01je pense que la Suisse,
28:02c'est des droits
28:02qui existent déjà
28:03depuis longtemps.
28:04Donc voilà,
28:04la comparaison,
28:05elle est quand même hâtive
28:06mais d'un autre côté,
28:07effectivement,
28:08le Liban
28:08est un modèle aussi
28:10d'un autre côté
28:11de vie en communauté,
28:1318 communautés
28:13qui vivent ensemble
28:15en toute sérénité.
28:17Moi,
28:17je peux me balader,
28:18je ne me suis jamais
28:18sentie aussi libre
28:19de m'habiller
28:20comme je veux
28:20qu'au Liban,
28:21beaucoup plus qu'en France.
28:22Ah, vraiment ?
28:23Vraiment,
28:24vraiment.
28:24Au Liban,
28:25je peux m'habiller
28:25vraiment comme je veux
28:26sans avoir à...
28:29avoir peur
28:29de me faire siffler
28:30dans la rue
28:30ou être inquiétée
28:32le soir
28:32quand je rentre
28:33chez moi.
28:34Je peux marcher
28:35à côté d'une femme
28:36qui est voilée
28:36de la tête aux pieds,
28:37il n'y aura pas
28:37de regard
28:38qui sera jugeant
28:39ni pour lui
28:39ni pour l'autre.
28:40Pour moi,
28:41c'est un vrai modèle
28:41à la base de vie
28:42en communauté.
28:44Donc voilà.
28:45Donc tout ça pour dire
28:46qu'il y a plein de choses
28:47que je décris ici
28:47qui ne sont pas forcément
28:50présentes dans d'autres pays
28:50et que c'est parce que
28:51le Liban est tel qu'il est
28:52et que c'est ce qui fait
28:53son unicité.
28:54Voilà.
28:54Je ne sais pas
28:54si ça répond
28:55à votre question.
28:58Est-ce qu'il y a
28:59d'autres questions ?
29:01Est-ce que justement
29:02en parlant de cette
29:05liberté et de vie
29:06en communauté,
29:07est-ce que vous avez
29:08le sentiment
29:08aujourd'hui
29:09que c'est menacé ?
29:13On a effectivement
29:14un point de vue extérieur
29:15où le Liban reste
29:17quand même
29:17une enclave
29:18assez préservée.
29:22Mais on a aussi
29:23le sentiment
29:23que ça peut
29:24être menacé
29:25pour la condition
29:27des femmes
29:29qui passent aujourd'hui
29:30en Néron
29:30plus dramatique.
29:31Est-ce que
29:32vous pensez
29:33que ça fait ?
29:35Alors menacé,
29:37c'est toujours menacé,
29:38c'est fragile de toute façon.
29:39C'est un modèle
29:40qui en plus
29:42a fait son temps
29:43au niveau
29:43de la représentativité
29:44politique
29:45parce qu'aujourd'hui
29:46le gouvernement
29:47libanais
29:47est constitué
29:49en se basant
29:50sur un pacte national
29:51qui est oral
29:52qui date
29:53des années 40
29:54donc il n'est plus
29:55du tout
29:55d'actualité
29:56et qui est basé
29:57en plus
29:57sur un recensement
29:58de 1932.
30:00Et donc pour
30:01donner un peu
30:02de contexte,
30:02le pacte national
30:03c'est un pacte
30:04qui fait en sorte
30:06que toutes les communautés
30:06soient représentées
30:07au pouvoir.
30:08Donc le président
30:08doit être systématiquement
30:09chrétien-marronnite,
30:11le chef du parlement
30:13chiite,
30:13le premier ministre
30:14sunnite,
30:15etc.
30:16Et donc
30:16les vice-présidents
30:17grecs orthodoxes.
30:19Donc
30:20ça c'est un pacte
30:21qui pour moi
30:21aujourd'hui est obsolète
30:22après chacun pense
30:23ce qu'il veut
30:23mais je pense
30:24qu'aujourd'hui
30:24effectivement
30:25il y a des choses
30:26aussi,
30:26autre chose aussi
30:27la diaspora libanaise
30:29ce n'est que depuis
30:30très récemment
30:30qu'elle peut voter
30:31depuis l'étranger,
30:32jusque-là on devait
30:33aller au Liban
30:33pour voter
30:35aux législatives.
30:37Donc là il y a
30:37plein de choses
30:38qui sont en train
30:38d'évoluer
30:39qui sont malheureusement
30:39aujourd'hui un peu
30:40retardées avec
30:42la guerre en cours
30:44mais oui
30:44de toute façon
30:45tout système est fragile
30:46si on ne fait pas
30:47en sorte de le protéger
30:48et de le nourrir
30:49ou de le faire évoluer
30:50en l'occurrence
30:51en ce qui concerne
30:51le Liban.
30:52Maintenant si cette vie
30:53en communauté
30:54est fragilisée
30:56je ne saurais pas le dire
30:57je n'ai pas de réponse
30:59je n'ai pas du tout
31:00l'expertise en tout cas
31:01pour répondre à ça
31:02mais je peux le dire
31:02en me basant sur
31:04ce que moi
31:05mes proches
31:06et mes amis
31:06me disent sur place
31:08non les gens
31:09vivent toujours
31:10en communauté
31:10il n'y a pas du tout
31:13et ce qu'il faut savoir
31:14aussi c'est qu'il n'y a pas
31:15je ne peux pas comparer
31:16le Liban à l'Iran
31:17du tout
31:18il n'y a pas
31:18de volonté au Liban
31:20de mettre en place
31:21un système politique
31:23qui soit
31:25musulman
31:26ou chrétien
31:27en l'occurrence
31:27alors certes
31:28ce n'est pas le modèle
31:28de laïcité
31:29tel qu'on peut l'imaginer
31:30en Occident
31:31il n'empêche
31:32en revanche
31:33ça reste quand même
31:34un pays
31:35où tout est fait
31:36pour que toutes les communautés
31:37vivent ensemble
31:38soient représentées
31:39et qu'elles aient
31:40l'espace de liberté
31:41de culte
31:42d'expression
31:43etc.
31:43même pour les athées
31:44on ne parle pas
31:44de personnes athées
31:45également
31:47donc cet équilibre
31:48est-ce qu'il est fragilisé
31:50je ne pense pas
31:50ce qui est fragilisé plus
31:52c'est la souveraineté
31:53du pays
31:53et ça c'est toujours le cas
31:55le Liban n'a jamais été souverain
31:56depuis sa création
31:57il y a toujours eu
31:58de l'ingérence
31:59selon les périodes
32:00selon les époques
32:01soit ingérence française
32:03soit syrienne
32:04israélienne
32:04états-unienne
32:06voilà
32:07iranienne
32:08en l'occurrence
32:10mais
32:11encore une fois
32:12c'est peut-être aussi
32:14le luxe
32:14que je peux m'accorder
32:15en tant qu'écrivaine
32:16et non pas politologue
32:17ou historienne
32:18voilà
32:19l'histoire collective
32:20c'est pas que je m'en fous
32:21évidemment
32:22je la connais
32:23mais c'est pas ce qui m'intéresse
32:24moi aujourd'hui
32:25ce que je veux voir
32:26ce que j'ai envie de faire passer
32:27c'est des histoires
32:29intimes
32:29c'est des histoires
32:30de chacun
32:30et ces histoires
32:32en tous les cas
32:32qui me remontent aujourd'hui
32:33elles sont pleines d'espoir
32:38même si elles sont
32:39les gens sont fatigués
32:41épuisés
32:41mais il y a quand même
32:43toujours une lueur d'espoir
32:44qui ressort
33:04Est-ce que j'ai fait la paix ?
33:13Oui parce que le roman
33:16m'a permis d'assainir
33:18cette colère
33:18d'ailleurs c'est pas juste
33:19un roman en colère
33:21il y a beaucoup de lumière
33:22il y a beaucoup de
33:23voilà il y a des passages
33:24en tout cas
33:24il y a beaucoup de légèreté
33:25il y a beaucoup de lumière
33:26d'ailleurs je pense même
33:27plus que de la colère
33:29mais en ce qui me concerne
33:30effectivement
33:30ça m'a permis de l'assainir
33:33est-ce que j'ai de l'espoir
33:34aujourd'hui
33:34j'avoue que
33:35c'est très difficile
33:36pardon
33:36c'est très difficile
33:38de
33:39de
33:40de s'imaginer
33:41quelles seront
33:41les prochaines étapes
33:43moi aujourd'hui
33:43si on me dit
33:43bah tiens
33:44quelle est l'issue
33:45de ce qui
33:46pour le Liban
33:47on est assez ravis
33:48là il y a un
33:50une prêve
33:51qui a été signée
33:52voilà
33:53en tout cas
33:53qui risque de rentrer
33:54en vigueur
33:54qui devrait rentrer
33:56en vigueur
33:57ce vendredi
33:58je prends ça
33:59avec beaucoup de pincettes
34:00parce que
34:00le passé
34:01m'a mille fois démontré
34:03que
34:04c'est
34:05c'est très fragile
34:06pour ne pas dire
34:08autre chose
34:08mais
34:09mais en tout cas
34:10je veux garder
34:12cet espoir
34:13je ne veux pas
34:13qu'on prenne ça
34:14parce que ça
34:15pour moi
34:16c'est le
34:18c'est un acte
34:18de résistance
34:19je parlais
34:20peut-être plus de résistance
34:21que de résilience
34:22et le fait
34:23de garder espoir
34:24de continuer à vouloir
34:25prendre la parole
34:26sur ce sujet
34:27de continuer à vouloir
34:29apporter
34:30un éclairage
34:31ou en tout cas
34:32faire passer
34:33ces histoires
34:35et comme
34:35d'autres personnes
34:36proches
34:36à moi
34:37sur place
34:37me disent
34:38la seule chose
34:39qui nous reste
34:39c'est l'humour
34:40c'est l'espoir
34:40et ça
34:41on veut le garder
34:41parce que ça
34:42personne ne peut
34:42l'entendre
34:49est-ce qu'il y a
34:49une autre question
34:53bon
35:00j'écris
35:01tous les jours
35:01maintenant
35:02je m'impose
35:04une heure et demie
35:05deux heures d'écriture
35:06par jour
35:06ça c'est non négociable
35:08et c'est même pas
35:09que je me l'impose
35:09je me l'accorde
35:10en fait
35:10c'est un moment
35:11c'est un cadeau
35:12que je me fais
35:15et effectivement
35:16il y a un projet
35:17qui commence à germer
35:19pour un prochain bébé
35:21éventuellement
35:23en parlant de livres
35:35complètement
35:35oui
35:36je parle vraiment
35:37d'actes de réparation
35:38de réparation
35:39et de résistance
35:39les deux
35:40parce que l'un
35:41permet l'autre
35:41justement
35:42je pense que
35:42pour pouvoir tenir bon
35:43et résister
35:44il faut être
35:45il faut être en paix
35:46il faut se réconcilier
35:47il faut se guérir
35:49d'une certaine manière
35:50et oui
35:51c'est très cathartique
35:53ouais
35:53absolument
35:57qu'est-ce que j'aime
35:58prendre en photo
36:01j'ai pas forcément
36:02de sujet
36:04de prédilection
36:05alors j'adore
36:06prendre les gens en photo
36:07ça c'est sûr
36:08mais plutôt
36:09dans un quotidien
36:10dans un
36:13dans des gestes
36:14en fait
36:14du quotidien
36:15généralement
36:16sans qu'elles s'en rendent compte
36:17parce que là
36:17on est au plus naturel
36:20je leur demande
36:21toujours après
36:21évidemment
36:21s'ils sont d'accord
36:22pour que je publie
36:23leurs photos
36:24mais par contre
36:26oui les gens
36:29ça revient assez souvent
36:31ça rejoint ce que je disais
36:32par rapport à l'écriture
36:33d'ailleurs
36:34c'est plutôt l'intime
36:36qui m'intéresse
36:37c'est les choses
36:37qui se passent
36:38dans les marges
36:40donc ça peut être aussi
36:41des personnes
36:41je fais pas mal de
36:44je suis assez présente
36:45dans des rassemblements
36:46là je sais
36:46qu'à la marge des fiertés
36:47là par exemple
36:48bientôt la semaine prochaine
36:49je vais y aller
36:49avec mon appareil photo
36:50parce que voilà
36:51c'est photographier
36:52des gens qui sont
36:53dans les marges
36:53qui sont en dehors
36:56des cases
36:58en tout cas
36:58qui veulent pas
37:01alors j'avais fait
37:04j'ai déjà fait une expo
37:05l'année dernière
37:06au Liban
37:06à Beyrouth
37:07donc assez drôle
37:07parce que c'était la première
37:09je l'avais imaginée à Paris
37:10finalement
37:11elle s'est faite au Liban
37:11et ça a été aussi
37:12pour moi une façon
37:13de renouer
37:16avec mon pays
37:18mais oui pourquoi pas
37:19j'y ai pas forcément pensé
37:21mais peut-être un jour
37:22si l'occasion se présente
37:23montrer mon travail
37:24il a publié même un livre
37:25de photos
37:26qui sait
37:27voilà
37:27plus qu'à tous les champs
37:28des possibles
37:29voilà
37:30une histoire avec des photos
37:32il y a plein de schémas possibles
37:35et merci beaucoup Manal
37:37merci d'être là
37:38merci à vous
37:39et merci pour ce magnifique livre
37:41vraiment je vous recommande
37:42la lecture de ce livre
37:43on est complètement plongé
37:45dans ce livre
37:46c'est vrai que j'ai
37:47c'est vrai que j'ai parlé
37:49de la colère
37:49mais parce qu'en fait
37:51en même temps
37:51j'ai bien aimé
37:52le fait qu'il y ait
37:53cette dualité dans le roman
37:54et qu'à la fois
37:55on sente
37:57vraiment cet attachement
37:58cet amour du Liban
37:59et en même temps
38:00cette connaissance
38:01moi j'aime bien le contraste
38:04j'ai aimé ce contraste
38:05et vraiment c'est super
38:07et on est complètement pris
38:08comme un polar
38:09on est complètement pris
38:10dans l'histoire
38:11on veut savoir
38:12ce qui va se passer
38:13on veut comprendre
38:13pourquoi elle veut
38:14cette pièce d'identité
38:15ça ça m'a un peu obsédée
38:16je dois dire
38:16mais pourquoi elle veut
38:17cette pièce d'identité
38:18et après on comprend tout
38:21et c'est vraiment génial
38:22donc voilà
38:22bravo Manal
38:23merci
38:24merci à toutes et à toutes
38:26merci à tous
38:28merci à tous
38:30merci à tous
38:30merci à tous
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