- il y a 2 mois
Rania Kissi, ancienne enfant placée, juriste, auteure de "Enfants placés, avenirs cassés" (First), est l'invitée de Sonia Devillers dans le Grand Portrait. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-jeudi-27-aout-2026-9226900
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00:00La grande matinale, le mag, c'est parti pour une heure de culture et de société, l'époque racontée à
00:05la première personne.
00:07Le Tour de France de Charline Vanhoenacker s'est arrêté à Besançon cette semaine.
00:11Elle a retrouvé Stéphane, vous vous souvenez ?
00:13Le boulanger gréviste de la faim pour défendre son salarié menacé d'OQTF, c'était il y a quelques années,
00:18et tous les journaux en avaient parlé.
00:20A 9h30, vous retrouverez le débat du jour.
00:23Est-ce que vous avez vu cette sénatrice américaine qui a congelé ses ovocytes en direct sur les réseaux sociaux
00:29?
00:29Les séquences ont fait le tour du monde, en voilà un bon sujet de débat.
00:33Et puis à 9h50, Daphné Burki nous présente une nouvelle tête.
00:37Dans la vie, il est chasseur de têtes et il publie un premier roman qui s'intitule « L'âge
00:44de déplaire ».
00:45Quel joli titre ! Mais tout de suite, le grand portrait.
00:48France Inter.
00:51La grande matinale.
00:55Sonia de Villers.
00:56On ne sait pas ce que c'est, être un enfant placé.
01:01C'est pourtant le cas de 300 000 enfants chaque année.
01:05Placé.
01:05A-t-on même réfléchi à ce mot ?
01:09Placé, déplacé, comme des choses, comme des objets.
01:13Ce matin, une femme nous raconte son histoire.
01:16Vous, moi, nous tous, sommes collectivement ses parents, puisque les siens l'ont abandonné quand elle était enfant.
01:24Elle est devenue pupille de l'État.
01:26Elle dit que la République l'a sauvée.
01:29Mais elle dit aussi que la République a failli, que la République a failli la briser.
01:34Et qu'elle s'en est sortie envers et contre le système qui était censé la protéger.
01:39Elle dit surtout qu'elle n'a pas reçu d'amour.
01:42Mais est-ce qu'une République, ça peut en donner de l'amour ?
01:46Portrait numéro 169.
01:51Bonjour, Ania Kissi.
01:52Bonjour, Sonia de Villers.
01:53Merci beaucoup pour l'invitation.
01:55Ça, c'est une question vertigineuse.
01:56Est-ce que la République, elle peut donner de l'amour ?
01:59Est-ce que la République, elle peut réconforter ?
02:01Est-ce que la République, elle peut faire des câlins ?
02:03Est-ce que la République, elle peut être dans l'empathie ?
02:05Tout ce dont a besoin un enfant si jeune privé de ses parents.
02:09La République, elle le fait.
02:11La République, elle peut donner de l'amour.
02:13Elle en a manqué à des moments à mon égard.
02:16Mais je pense à sa manière, elle m'a dit « je t'aime ».
02:19C'est juste qu'elle ne le disait pas avec des mots.
02:21Mais je le dis souvent.
02:23Et c'est comme ça que je commence mon ouvrage en disant « merci aux Français ».
02:27Parce qu'en réalité, moi, je suis votre enfant.
02:29Il y a quelque chose qui s'appelait « payer ses impôts au mois de mai ».
02:32Et grâce à ça, au mois de septembre, moi, j'avais une brosse à dents, un lit.
02:37Et je n'ai jamais manqué de fin en protection de l'enfance.
02:41Donc, je crois qu'elle ne me le disait pas directement.
02:43Mais il y a eu une forme d'amour.
02:45« Enfant placé, avenir cassé, aide sociale à l'enfance quand la République abandonne ses enfants ».
02:50C'est donc votre tout petit livre « Ragnac ici ».
02:52C'est une sorte de témoignage très choc et très fin qui paraît aux éditions First.
02:57Et vous m'avez confié, avant qu'on entre en studio,
03:00vous m'avez dit « on est la première génération à parler ».
03:02Et ça, j'ai trouvé ça très frappant et très juste.
03:05« On est les premiers à ne pas avoir honte de ne pas avoir eu de parents ».
03:10Oui, parce que la réalité, avant, c'était l'Hadass.
03:12Et dans la société, on disait « si tu fais des bêtises, tu finiras l'Hadass ».
03:16Et donc, il y avait aussi cet imaginaire collectif
03:18où les enfants de l'Hadass avaient honte de qui ils étaient.
03:21Et en réalité, nous, parce que je dis nous, parce que je ne suis pas la seule,
03:24il y a d'autres anciens enfants placés aussi qui témoignent.
03:26et on est la première génération qui raconte ce que nous avons subi
03:30et qui disons « on a été placés, on n'a pas eu de parents et on existe. »
03:35Et on n'a pas honte de ce parcours parce qu'on a cette réalité
03:39où les enfants, quand ils ont été abandonnés, placés,
03:42on a cette forme de « on a honte de qui on est, on n'a pas été aimés par
03:47nos parents,
03:47donc la société ne jugera. »
03:50Et pourtant, nous, on a parlé.
03:52Ragnac, ici, vous êtes devenue juriste, vous êtes conseillère de Paris,
03:56vous êtes siégée dans la sixième commission en charge des écoles, universités,
04:00familles, petites enfances, jeunesse, services publics et proximités.
04:03Vaste programme, on va en parler.
04:05Vous êtes née au Maroc dans les années 90
04:08et vous avez grandi dans une extrême pauvreté.
04:12Les souvenirs du Maroc, ils sont encore intacts avant qu'on vous y arrache.
04:17Oui, parce que d'abord, j'ai eu une enfance où j'étais heureuse.
04:20Et ça, c'est important pour la...
04:21Vous aviez une enfance avec une maman.
04:23J'ai eu une enfance...
04:23Donc, vous étiez la fille unique.
04:25Exactement.
04:26Et c'était une maman djinn.
04:27C'était une maman qui était une femme divorcée dans les années 2000,
04:31dans un Maroc qui était encore très conservateur.
04:33Et donc, on avait un regard sur cette maman-là
04:35parce que c'était une femme et qui était une femme dans cette réalité-là aussi,
04:40pavoilée, qui travaillait et donc qui s'émancipait aussi dans une société
04:43qui était encore conservatrice.
04:45Alors, quel âge vous avez quand votre père réapparaît ?
04:48Est-ce qu'il était totalement absent ?
04:50J'ai 8 ans et demi.
04:518 ans et demi.
04:52Pourquoi il vous emmène ?
04:54Parce que d'abord, il me promet d'aller étudier.
04:58Moi, je rêvais d'université.
05:00On passait à côté d'université et je disais,
05:01quand je serai grande, je veux devenir avocate.
05:04À 8 ans, vous vouliez devenir avocate ?
05:06Depuis toute ma vie, j'ai voulu devenir avocate.
05:10Je ne dirais pas depuis que je suis née,
05:11mais j'ai grandi avec un grand-père qui m'expliquait les injustices,
05:14qui m'expliquait le sens de la dignité.
05:16Et donc, je voulais défendre les plus vulnérables depuis très petite.
05:20Et d'ailleurs, j'étais très rebelle dès le plus jeune âge.
05:23C'est probablement ce qui vous a sauvé.
05:25Mais votre père vous emmène, il s'est remarié,
05:28vous avez des demi-frères, des demi-sœurs,
05:30vous voyagez clandestinement dans la voiture,
05:33vous rentrez clandestinement en France.
05:35Et c'est ça qui fait que vous ne pouvez pas entrer à l'école
05:38une fois que vous êtes en France,
05:39parce que vous n'avez pas de papier, vous avez pas d'identité.
05:41Exactement, je n'existe pas, il n'y a aucun document sur lequel j'existe.
05:44Donc, je ne peux même pas aller à l'école.
05:46Et la réalité de ce projet de mon géniteur,
05:49parce que je considère que je ne peux pas l'appeler père,
05:52parce qu'il n'a rien eu d'un père en réalité.
05:55Et à ce titre, je pense que ce serait une insulte
05:57pour tous les bons pères en France et ailleurs.
05:59Et donc, je dois m'occuper de son petit dernier.
06:04Vous êtes la petite bonne ?
06:05Je suis la petite bonne de maison,
06:08qui doit s'occuper du petit dernier,
06:09qui doit faire à manger, qui doit faire le ménage.
06:11La petite bonne qui est régulièrement violentée.
06:13La petite bonne aussi qui est régulièrement violentée,
06:16parce qu'il y a aussi une forme de domination patriarcale,
06:18de montrer qui est l'homme, qui décide à la maison,
06:21et donc qui donne les coups.
06:22C'était aussi ça, cette réalité.
06:25Musique
06:50À l'âge de 10 ans, vous êtes abandonnée, Rania Cassi.
06:56Comment ça se passe, un abandon ?
06:58Est-ce que ça se passe comme dans les contes
07:01qu'on me lisait quand j'étais petite ?
07:02Est-ce que ça se passe comme dans le petit pousset ?
07:04C'est-à-dire le père emmène l'enfant dans la forêt
07:06et puis il ne revient plus jamais ?
07:10Alors, simplement, à la différence,
07:12c'est que moi, ma forêt, c'était un bâtiment,
07:13un bâtiment orange, où il y avait quelqu'un
07:15qui s'appelait une assistante sociale.
07:16Et on arrive dans ce bâtiment.
07:18Et moi, mon père me promettait qu'on allait avoir
07:20un logement social et qu'on allait pouvoir
07:23reprendre une vie à deux, etc.
07:25Et on arrive dans ce bâtiment,
07:26il y a une assistante sociale,
07:28il la regarde et lui dit
07:29« Tenez, c'est de ça dont je vous parle. »
07:31Et de ça, c'était moi et j'étais un objet.
07:34Et on ne m'a pas appelée par mon prénom
07:36et j'étais restée là.
07:38Et donc moi, l'abandon, je l'ai vécu.
07:40Je ne l'ai pas imaginé.
07:41Je n'ai jamais espéré un retour
07:43parce que quand on voit son géniteur partir,
07:46on voit aussi l'image de ce que c'est
07:49l'abandon en direct.
07:51Et vous dites que la juge du tribunal de Pontoise,
07:55la juge des enfants du tribunal de Pontoise,
07:57a été probablement la première adulte
07:59dans cette vie en France
08:01à faire sortir tout le monde de la pièce,
08:04à vous regarder dans les yeux
08:06et à vous parler, à vous, Rania,
08:08la petite Rania, à vous,
08:10à vous demander ce que vous vouliez, vous.
08:12Exactement.
08:13Madame Renaud, et je le dis aussi de ce part
08:16parce que j'aimerais beaucoup la retrouver,
08:18elle a sauvé ma vie.
08:19Je lui dois...
08:19Madame Renaud.
08:20Madame Renaud.
08:21Et je lui dois absolument tout,
08:23vraiment tout.
08:24Elle a été mon imaginaire,
08:26elle a été la femme que je voulais devenir.
08:28J'ai juste gardé mon rêve,
08:31celui de devenir avocate et pas juge,
08:33mais elle a sauvé ma vie.
08:34Elle demande aux adultes de sortir
08:35et puis elle me dit
08:36« Alors Rania, qu'est-ce que tu veux ? »
08:38Et puis moi, avec un regard d'enfant,
08:40je lui ai dit « J'aimerais bien lire »
08:42et un chocolat chaud.
08:44Et en fait, on se met dans un coin
08:45et en fait, son bureau était magique
08:47parce que d'un côté,
08:48il y avait son bureau où elle travaillait
08:49et de l'autre,
08:49il y avait un espace pour les enfants.
08:51Donc moi, j'arrive
08:52et je me rappelle très bien de cette journée.
08:54Je voulais retirer mes chaussures
08:55parce que de là où je viens au Maroc,
08:57dès qu'on rentre quelque part,
08:58on enlève les chaussures.
08:59Elle me dit « Garde-les ! »
09:00Et elle me dit
09:00« Et donc, on se met à lire pendant 30 minutes.
09:02Pendant 30 minutes,
09:03on ne parle pas de moi,
09:04on ne parle pas des coups,
09:05on ne parle pas... »
09:05Et elle m'a mis en confiance
09:06et à la fin de ces 30 minutes,
09:09j'ai commencé à lui dire
09:10les coups que je subissais.
09:11C'était la première fois que j'en parlais
09:12et c'est comme ça qu'elle m'a sauvé la vie
09:15parce qu'elle fait revenir les adultes
09:17et elle leur dit
09:17« Rania ne dormira plus jamais en foyer.
09:20Rania va dormir en famille d'accueil. »
09:22Et je me rappelle à l'époque,
09:24l'éducatrice dans un souci de réalité
09:26lui dit
09:27« Nous n'avons pas de place en réalité
09:29dans les familles d'accueil.
09:30Nous n'avons qu'à un foyer. »
09:32Elle la regarde et elle fait
09:33« Vous n'avez pas compris.
09:34Là, vous mettez Rania ce soir
09:36dans une famille d'accueil. »
09:37Il y avait une forme de
09:38« On me croit, on me protège
09:39et je lui dois la vie. »
09:43Les familles d'accueil,
09:45elles vous ont entourées pendant 8 ans.
09:47Deux familles d'accueil.
09:49Vous n'avez rien à leur reprocher
09:50à ces gens.
09:51Et pourtant, vous dites
09:54Rania Kissi
09:55que dans une famille d'accueil,
09:57un jeune enfant se tient bien droit.
09:59Il n'ouvre jamais le frigo tout seul
10:01sans y être autorisé.
10:03Il est dans une chambre aménagée
10:06mais ça ne sera jamais la sienne.
10:07Il ne réclame pas d'affection.
10:09Il ne réclame pas de câlin.
10:10On pense qu'il est très autonome
10:11et en réalité,
10:13c'est une forme de survie,
10:14de stratégie de survie.
10:15Bien sûr, c'est une stratégie de survie.
10:17Et puis l'arrivée même
10:18en famille d'accueil,
10:19quand vous arrivez
10:20dans votre famille d'accueil,
10:21on vous pose un pyjama
10:22et puis on vous montre votre chambre
10:25et puis ça devient votre lieu.
10:26Il y a des espaces dans la maison
10:28et ça veut dire beaucoup
10:29auxquels vous n'y avez pas le droit
10:30d'y accéder.
10:31Vous ne pouvez pas allumer la télé,
10:34vous ne pouvez pas ouvrir le frigo.
10:36Il y a des espaces
10:37qui sont cloisonnés
10:39et donc vous savez
10:39que vous rentrez par une porte
10:40et vous allez dans votre chambre.
10:42Et ça, ça veut dire beaucoup
10:43sur la famille.
10:44que ce n'est pas un foyer.
10:45À la fois, il n'y a rien de famille
10:47et il n'y a rien d'accueil.
10:49Vous savez que vous avez un toit
10:50où dormir et puis vous vous contenez à ça
10:52et puis il y a une forme de survie
10:53qui se crée
10:54où vous vous dites
10:55« Ok, j'ai un toit »
10:56et c'est déjà très bien.
10:58Alors l'école ?
10:59Alors l'école ?
11:00Et là, c'est là où l'école intervient
11:02et ça a été le...
11:03Déjà à l'école,
11:04vous n'êtes pas « ça »
11:05comme l'avait dit votre géniteur.
11:08C'est la dernière phrase
11:09que vous l'avez entendue prononcée.
11:10« Ça ».
11:11Et puis vous n'êtes pas non plus
11:12le numéro de dossier.
11:151104, si ma mémoire est bonne.
11:17Vous êtes Rania.
11:18Je suis Rania
11:19et je suis considérée
11:20pour être Rania.
11:21Et l'avantage que j'ai eu à l'époque,
11:24c'est qu'il n'y avait pas de lien
11:25entre l'aide sociale à l'enfance
11:26et le collège.
11:27Et donc personne ne connaissait mon histoire.
11:29Et ce qui comptait,
11:30c'est que si j'étais bonne en français
11:31et il s'avère que oui,
11:32on allait me juger
11:34sur mes qualités rédactionnelles.
11:35Si j'étais nulle en maths
11:36et la vie prouvera
11:37que j'étais vraiment nulle en maths,
11:39c'était le cas.
11:40Et ce qui comptait,
11:41c'était vraiment ce que je donnais.
11:43Non mais on en parle
11:44de ces qualités rédactionnelles,
11:45on en parle des 50 lettres
11:47de motivation
11:47bourrées de fautes d'orthographe
11:49mais bourrées d'espoir aussi
11:50que vous avez écrites
11:51à tous les cabinets d'avocats
11:53de France et de Navarre
11:53pour vous prendre en stage
11:54de troisième pour une petite semaine.
11:56Personne ne vous répond
11:57et vous allez devant le tribunal
11:59et vous distribuez des lettres
12:00aux avocats qui sortent du tribunal.
12:03Mais bien sûr,
12:04parce que ça vient de ma personnalité.
12:06Je suis extrêmement têtu
12:07et je vais au bout des choses.
12:09Et donc j'y vais,
12:09je me dis,
12:10il me faut la validation.
12:11Pour moi,
12:12faire ce stage de troisième,
12:13c'était le tampon de
12:14tu peux le faire,
12:15on croit en toi,
12:16tu vas y arriver.
12:17Et donc j'écris 50 lettres
12:18de motivation,
12:19j'en ai retrouvé quelques-unes
12:20bourrées, bourrées,
12:21bourrées de fautes d'orthographe.
12:23Pardon à la langue française,
12:25mais je pense qu'il y a
12:27Maître Bouygues
12:27parce que moi,
12:28les personnes qui m'ont aidé
12:29dans ma vie,
12:29Maître Bouygues.
12:30Donc après le juge Renaud,
12:31on a Maître Bouygues.
12:33Et qui sort,
12:33et qui faisait du droit commercial
12:35et qui se dit,
12:35mais qui est cet enfant ?
12:37Il faisait froid.
12:38Et donc elle se dit,
12:38bah viens,
12:39viens avec moi pendant une semaine
12:40et ça a été la semaine de ma vie.
13:08Ragnac ici,
13:11comment c'est possible
13:13d'être sous la protection,
13:15entre guillemets,
13:16de l'aide sociale à l'enfance
13:18et de mentir
13:19à toute l'administration française
13:20pendant trois ans
13:21pour faire le lycée en cachette ?
13:24Comment c'est possible ?
13:26C'est parce qu'il y a
13:26une espèce d'orientation subie.
13:28On considère que ces enfants
13:29doivent sortir du système
13:30à 18 ans.
13:31Donc entre ce qui se passe,
13:33ta volonté,
13:34ce que tu as envie de faire,
13:35on n'en a en réalité que faire.
13:36Et on se dit,
13:37comment on fait pour sortir
13:38cet enfant du système à 18 ans ?
13:39C'est de l'insérer
13:40sur du marché du travail.
13:41On a aussi la marchandisation
13:43de nos enfants
13:44et puis surtout
13:45une vision très capitaliste
13:46de ces enfants
13:47qui sont en réalité
13:48très vulnérables.
13:49Et donc en fait,
13:50tout ce qui va se passer
13:50entre les deux,
13:51on va très peu
13:52le prendre en compte.
13:53Et moi,
13:53je l'ai compris très vite.
13:55Très vite,
13:55j'ai compris qu'on allait
13:56briser mon rêve
13:57et je me suis dit,
13:58mais hors de question
13:59que quelqu'un le fasse.
14:01Et donc je me suis dit,
14:02prenons des risques,
14:03quitte à mentir,
14:04je vais mentir
14:05et je trafique un document.
14:06La chance en réalité
14:07que j'ai eue,
14:08c'est que moi,
14:08mon lycée faisait à la fois
14:09un lycée pro
14:10et un lycée général.
14:12Donc vous avez pu rester
14:13dans le lycée
14:14et en voie générale.
14:15Exactement.
14:15Et en fait,
14:16je trafique la signature,
14:17ça passe,
14:18aucun adulte se rend compte.
14:20Mais je veux quand même
14:21dire la gravité
14:22de cette situation.
14:23C'est que pendant trois ans,
14:24moi, j'étais dans un système
14:25qui était l'école
14:26et je me suis éclatée
14:27et j'ai pris beaucoup
14:27de plaisir à étudier.
14:28Mais en réalité,
14:29pendant trois ans,
14:30j'aurais très bien pu être
14:31dans un système
14:31d'exploitation sexuelle
14:32et personne n'en aurait rien su.
14:34C'est ça la réalité.
14:35C'est que moi,
14:35j'étais à l'école
14:36et j'étais dans un lieu
14:37plutôt sûr.
14:38Mais qu'en est-il
14:39des autres enfants
14:40où pendant trois ans,
14:42on aurait pu ne rien savoir
14:45en fait, cette jeune femme,
14:46parce que c'est beaucoup
14:47de femmes aussi
14:48qui sont sujets
14:49à être prostituées,
14:52victimes d'exploitation sexuelle.
14:53Et donc, c'est aussi ça
14:54la gravité.
14:55Et puis en réalité,
14:56ils découvrent ça.
14:56J'ai 18 ans
14:57et je décide de leur dire
14:59parce que je veux
15:00absolument aller à l'université.
15:01Et je me dis,
15:02là, c'est le bac,
15:03c'est sérieux.
15:03Sauf que ça,
15:04vous allez le payer très cher.
15:05Je paye le prix le plus fort.
15:07Vous allez le payer
15:07très très cher.
15:08Vous êtes sortie de l'ASE,
15:09vous vous retrouvez à la rue,
15:10Ragnac ici,
15:12à la rue.
15:12Vous avez dormi dehors.
15:13Oui, j'ai dormi dehors
15:15pour aller à l'université
15:16et je trouve ça violent
15:17parce que je dors
15:18en dessous du pont
15:20de l'université.
15:21C'est-à-dire que moi,
15:22là où on parlait
15:23d'égalité des chances,
15:24là où on parlait
15:24d'ascenseur social,
15:26moi, on m'a oubliée.
15:27Et pourtant,
15:28je suis pupille de l'État.
15:29C'est-à-dire,
15:29si on ne protège pas moi,
15:30on protège qui ?
15:32Si on ne protège pas
15:33les enfants qui me ressemblent,
15:34si on ne protège pas
15:35les enfants les plus vulnérables,
15:36ceux qu'on appelle
15:37les enfants de Marianne.
15:38Parce que moi,
15:38je n'ai pas eu de maman,
15:39ma maman, c'était Marianne.
15:41Si on ne me protégeait pas moi,
15:42si moi, on ne me donne pas
15:43ma chance,
15:43on la donne à qui
15:44dans cette société
15:44et dans notre République ?
15:46Mais quand on a 18 ans,
15:48qu'on est une jolie jeune femme
15:50comme vous,
15:50qu'on dort dehors,
15:51on meurt de peur
15:52à l'idée d'être agressée,
15:53on meurt de peur
15:54à l'idée d'être violée ?
15:56Mais bien sûr, bien sûr.
15:58Ma première survie,
15:59pardon,
16:00ça n'a pas été de manger.
16:01Moi, je faisais les poubelles
16:03des grands magasins autour.
16:05Et croyez-moi qu'en France,
16:06on gaspille beaucoup
16:07parce que je mangeais très bien.
16:08Pardon.
16:10Ma peur quotidienne,
16:11ça a été celle
16:12de me faire violer.
16:14Et au point
16:14où j'ai mis des stratagèmes,
16:16où j'avais volé un couteau
16:18et je me disais
16:18si un homme me touche,
16:19je le tue.
16:21Vraiment, j'ai...
16:22Un jour, vous vous êtes réfugiée
16:23dans une salle de classe
16:24de la fac.
16:25Il y a un prof qui est rentré
16:26pour corriger ses copies.
16:27Vous avez eu tellement peur
16:29parce que vous étiez sans doute
16:30dans cet état d'hypervigilance
16:31que vous décrivez,
16:32que vous l'avez attrapée
16:33par le callback.
16:34Ce qui a failli...
16:36Vous vous faites arrêter
16:36où l'allez.
16:37Oui, vous faites rater votre année.
16:39Vous avez failli avoir
16:39beaucoup de problèmes
16:40à cause de ça.
16:41Sauf que du coup,
16:41il a découvert votre histoire
16:42qui s'est battue comme un lion
16:44pour que vous soyez réinsérée.
16:46Vous vous êtes retrouvée
16:47dans un foyer,
16:49dans un foyer
16:51totalement inadapté
16:52à une gamine de 18 ans.
16:53Bien sûr, c'était un foyer
16:54pour ancien détenu
16:55qui était en réinsertion.
16:56Et je veux le dire ici,
16:57je crois en la réinsertion.
16:59C'est important.
16:59En revanche,
17:00ce n'était pas à la place
17:00d'une jeune femme
17:01qui voulait étudier
17:02et qui avait 18 ans.
17:04Et je me retrouve dans ce centre
17:05avec vos voisins de chambre
17:06qui étaient en réalité
17:07voisins de palier.
17:08Ce n'était pas dans le même appartement,
17:09mais c'était un palier
17:10où c'était un ancien pédocriminel
17:12qui avait l'interdiction
17:13d'approcher ses propres enfants.
17:15Et je pense que ma révolte
17:17et mon engagement
17:17viennent de ce moment précis
17:19parce que je le regarde.
17:20Et en fait,
17:20il faut imaginer des lieux
17:21très vétustes
17:22où dans la cage d'escalier
17:23il n'y a vraiment pas de lumière.
17:24Et donc,
17:25je le croise et je lui dis
17:26écoutez,
17:27moi j'ai peur de vous.
17:28Et il me dit
17:29si toi tu as peur de moi,
17:30ma fille,
17:31je ferai en sorte
17:32de ne plus croiser ton chemin.
17:33Et c'est violent,
17:34c'est violent
17:34parce qu'une personne
17:36potentiellement dangereuse
17:37m'a autoprotégée
17:38là où la République
17:39ne l'a pas fait.
17:39Là où mes parents
17:40qui est le service public
17:42ne l'a pas fait
17:42et ma révolte principale...
17:43Mes parents,
17:44c'est le service public.
17:45Je pense que c'est la seule fois
17:50que si mes parents
17:51c'est le service public...
17:51Mais moi je le crois,
17:52je le crois.
17:53Vous avez été auditionnée
17:54en janvier 2025
17:55par la commission d'enquête
17:56sur les manquements
17:57des politiques publiques
17:58en matière de protection
17:59de l'enfance.
18:00Et votre témoignage
18:01a fait du bruit,
18:02a fait bouger les choses.
18:03Vous faites partie
18:04de collectifs.
18:05On se souvient
18:05d'une petite fille
18:06qui s'est suicidée
18:07il y a quelques années.
18:09Elle était sous protection
18:10de l'ASE.
18:11Vous avez obtenu
18:12une victoire.
18:12Déjà,
18:13une victoire,
18:14c'est qu'un avocat
18:17soit dédié
18:17au trajet
18:18de chacun
18:18des enfants placés.
18:19Bien sûr,
18:20c'est une victoire
18:21et c'est la victoire
18:22de tous les enfants placés,
18:23de tous les anciens
18:24enfants placés
18:25parce que c'est nous
18:27qui sommes allés
18:27dans les mobilisations,
18:28c'est nous
18:28qui avons forcé
18:29les députés
18:30et les parlementaires
18:31à changer cette loi
18:32et en ça,
18:34je veux leur dire merci
18:35parce que d'abord
18:36je n'étais pas seule
18:37et on était nombreux
18:38et la réalité,
18:41c'est que ça doit changer.
18:43Ça doit changer
18:44et pour moi,
18:45la présence d'avocats
18:46pour les enfants placés
18:48n'est que la première étape
18:50n'est que la première étape
18:52de tout un changement
18:53qui va être...
18:53Ah oui,
18:53parce que le petit livre
18:54que vous publiez
18:55chez First Edition,
18:56ça se termine
18:56par un cahier des charges
18:57qui est extrêmement clair.
18:59Vraiment,
19:00il faut faire
19:00de la protection de l'enfance
19:01une priorité nationale,
19:02il faut abolir
19:03le fameux couperet
19:04qui vous est tombé dessus
19:05à l'âge de 18 ans,
19:06il faut faciliter
19:07l'accès aux soins,
19:08je ne peux pas tous
19:09les énumérer.
19:10Mais bien sûr,
19:11parce qu'il y a énormément
19:12et puis il y a une réalité
19:13qui est très simple,
19:14nous on parle
19:14des constats très simples,
19:15c'est qu'en France,
19:16un enfant quitte
19:17le domicile familial
19:18à 24-25 ans.
19:20Pourquoi on le fait
19:20avec les enfants
19:21qui n'ont pas de parents ?
19:22Vous êtes nos parents,
19:23le service public
19:24est notre parent
19:25et puis il n'y a aucun parent
19:26qui ramène son enfant
19:28à 18 ans
19:29et lui dit
19:29si tu ne fais pas ta chambre,
19:30si tu n'as pas ton année,
19:32c'est la rue.
19:33Et bien pourquoi on le fait
19:34avec les enfants
19:34les plus vulnérables ?
19:35Et je veux juste dire une chose,
19:37c'est aussi avec
19:38beaucoup d'espoir
19:39et beaucoup d'amour
19:40que je mène ce combat,
19:42que nous menons son combat.
19:43Ragnac ici
19:44qui a écrit donc
19:45« Enfants placés,
19:46avenir cassé ».
19:47Merci d'être venue témoigner.
19:48Merci beaucoup.
19:49Sous-titrage Société Radio-Canada
19:50Merci d'avoir regardé cette vidéo !