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Les deux journalistes – père et fille – publient un livre à quatre mains, "Les Enfants savent", aux éditions Grasset, sur les secrets transmis de génération en génération, entre une filiation d'extrême droite et des destins féminins tragiques. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-mercredi-15-avril-2026-2528475
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00:00Face à moi, un père, Laurent Joffrin, ancien patron de Libé et de L'Obs, et sa fille, Pauline Delassu,
00:06journaliste à la tribune dimanche.
00:08L'un et l'autre se sont choisis des pseudonymes. En réalité, ils portent le nom d'un homme, enfant
00:13de Colabo, grand ami de Jean-Marie Le Pen, trésorier de ses premières formations politiques.
00:19A quatre mains, ils écrivent un livre où se mêlent la cure psychanalytique et l'histoire politique.
00:24Titre, les enfants savent. Manière de dire qu'à toutes les générations, ce que l'on tait se transmet quand
00:31même.
00:31Comme un pseudo ne suffit pas et ne suffira jamais à masquer un héritage d'extrême droite, le silence fait
00:38sur une mère ne suffira pas jamais à masquer son suicide.
00:42Portrait de famille, numéro 124.
00:47Bonjour Laurent Joffrin.
00:49Bonjour.
00:49Comment vous vous appelez en réalité ?
00:51Laurent Mouchard.
00:52Laurent Mouchard.
00:54Est-ce que vous expliquez pourquoi je m'appelle Joffrin ?
00:56Alors expliquez-moi pourquoi vous vous appelez Joffrin, oui.
00:58Quand je suis devenu journaliste, j'ai dû signer un premier papier.
01:01J'étais au métro Jules Joffrin et on m'a demandé de me donner un pseudo tout de suite.
01:06Comme j'étais à ce métro-là, j'ai dit, ben Joffrin.
01:08Qui était Jules Joffrin ?
01:10Joffrin, c'était un socialiste de la commune.
01:11Ça tombait bien ?
01:12Oui, j'ai eu du bol.
01:13Hein ?
01:13Parce qu'il imaginait que si j'avais été porte d'ivrie, ça aurait été plus compliqué.
01:18C'est ça.
01:19Bonjour Pauline Delassu.
01:20Bonjour.
01:20Soyez la bienvenue.
01:21Quel est donc votre véritable nom ?
01:23Pauline Mouchard.
01:24Pauline Mouchard.
01:24Et pourquoi vous vous en avez changé ?
01:26Parce que quand j'ai signé mes premiers papiers pour le site de Marianne à l'époque,
01:30tous les commentaires à la suite de mes papiers ne parlaient que de mon nom de famille.
01:33Mouchard pour une journaliste.
01:34C'était compliqué, donc j'ai pris le nom de jeune fille de ma mère.
01:37C'est ça.
01:38Mouchard pour une journaliste.
01:39Non pas parce que vous êtes la petite fille d'un homme d'extrême droite,
01:42mais parce que vous portiez le nom d'un délateur.
01:44En réalité, un mouchard.
01:45Voilà, on n'a pas l'air sérieux quand on signe un papier mouchard.
01:49Elle aurait pu prendre Geoffrin, mais elle n'a pas voulu.
01:50Elle n'a pas voulu, c'est ça.
01:51Je n'ai pas voulu penser le père d'épétisme.
01:55Vous, patron de presse de gauche, Laurent Geoffrin,
01:58vous, journaliste à la tribune dimanche,
02:00je rappelle que cet hebdomadaire s'est aussi créé au moment où le JDD,
02:03le journal du dimanche, a changé de ligne quand il a été récupéré par Bolloré.
02:06Comment vous réagissez à l'annonce qui a été faite hier ?
02:10A savoir que votre éditeur, Grasset, voit son patron emblématique et historique,
02:14Olivier Nora, débarqué par son actionnaire, Vincent Bolloré.
02:18Moi, ça fait dix ans que je suis publiée chez Grasset,
02:21où Olivier Nora a toujours fait en sorte que les auteurs soient indépendants et libres.
02:26Il a été notre paratonnerre, en fait, contre les foudres de Vincent Bolloré.
02:30Donc aujourd'hui, ça me semble inenvisageable de rester alors qu'il est congédié de cette façon.
02:35C'est ça. Donc si vous avez un prochain livre à faire, ce sera plus chez Grasset,
02:38ce que vous dites, Pauline de Lassu.
02:43Laurent Jouffrin, vous en avez vu d'autres ?
02:45Vous en avez vu d'autres ? Vous en avez vu des journaux changer de main,
02:48des actionnaires prendre la main ?
02:49Oui, mais il se trouve que...
02:51Je ne vais pas me mettre en avant, mais je suis le co-rédacteur des chartes
02:53qui régissent ce genre de problème à Libération et à l'Observateur.
02:57Il était entendu dans ces journaux que l'actionnaire s'occupe de la gestion
03:01et que le rédacteur en chef ou le directeur s'occupe du contenu.
03:04Alors c'est un peu comme ça dans les maisons d'édition.
03:06Et cette règle implicite, c'est-à-dire l'actionnaire s'occupe de l'entreprise,
03:10c'est normal, c'est sur l'argent.
03:11Mais l'éditeur est libre, n'existe plus.
03:17Olivier Nora, c'est un éditeur formidable, sa maison marche bien.
03:20Il travaille avec des gens avec qui on a bossé,
03:23qui sont Christophe Bataille, Lodi Deglaire, etc.
03:27Ce sont des gens qui sont en plein désarroi maintenant.
03:30Et là, sa présence était une garantie.
03:33Sa présence était une garantie ?
03:34Et son absence fait que la garantie tombe.
03:37Donc c'était mon premier ouvrage chez Grasset et je crains que ce soit le dernier.
03:41C'est ça.
03:42Et en même temps, est-ce que vous vous berciez pas d'illusions, vous et d'autres auteurs ?
03:47Est-ce que vous avez pas vu la manière dont Vincent Bolloré a mis la main sur le groupe Avas
03:51?
03:52A mis la main sur le GD, a mis la main sur ITV, devenu CNews ?
03:55J'ai vu à Paris Match, où j'ai longtemps été.
03:57J'ai vu ce que le journal est devenu à cause de Vincent Bolloré et de ses sbires.
04:02Mais Grasset restait un fief de résistance.
04:04Et grâce à Olivier et à ses équipes, Christophe Bataille, en effet, Elodie Deglaire,
04:09tous excellents et tous qui m'ont à cœur de préserver notre indépendance et notre liberté d'auteur.
04:15Donc c'était un petit maquis dans cet empire et ça tenait et on était absolument libres.
04:21Vous témoignez du fait qu'hier ça a été un gros choc.
04:24Oui.
04:24Et dans les équipes chez Grasset et du côté des auteurs.
04:28Ils ont donné toute leur vie professionnelle à cette maison et ils se retrouvent maintenant dans une situation impossible.
04:34C'est vraiment triste.
04:34Alors on va parler de ce livre, Les enfants savent, qui vient de paraître justement chez Grasset.
04:39Comment être l'enfant de son père ?
04:41C'est aussi cette question très profonde que pose ce livre et qui est écrit à quatre mains.
04:46Je vous propose d'écouter Marine Le Pen.
04:47Elle aussi, elle a un père.
04:49J'avoue que ses attaques personnelles sont minables.
04:51D'autant que la situation de fortune du père de M. Geoffrin n'est pas désagréable non plus.
04:58Vous savez que le père de M. Geoffrin est un des meilleurs amis de mon père.
05:02C'est pour ça qu'il est aussi énervé et que M. Geoffrin a eu l'occasion d'ailleurs de
05:06passer des vacances, une croisière, lorsqu'il avait à peu près 25 ans, avec son père et Jean-Marie Le
05:13Pen.
05:13A l'époque, la fréquentation de Jean-Marie Le Pen ne lui hérissait pas le poil.
05:17Mais peut-être qu'il veut faire oublier cela, ce qui serait d'ailleurs absurde.
05:20Donc Cléant Geoffrin est parti en vacances avec la famille Le Pen de part son père ?
05:23Bien sûr, évidemment.
05:24Et c'est pour ça qu'il est aussi haineux et aussi agressif et qu'il a la bave aux
05:28lèvres.
05:28C'est probablement parce qu'il avait peur que je lui en parle.
05:30On est en quelle année, là, Laurent Geoffrin ?
05:34Quand Marine Le Pen parle ?
05:36C'est le lendemain d'une émission de télé ?
05:38Oui, c'est ça.
05:38C'est le lendemain d'une émission de télé où vous êtes l'un face à l'autre ?
05:41Oui, parce qu'il y a eu une altercation violente avec Marine Le Pen.
05:45Elle était furieuse.
05:46Parce qu'elle m'avait dit « Mais vous, vous êtes de la caste. »
05:48Vous savez, la caste des gens qui, soi-disant, dirigent la France parce qu'ils sont de gauche.
05:53Donc je lui ai répondu que c'était plutôt elle qui avait été levée dans un château
05:58et qui avait été nommé par son père, ce qui n'était pas très agréable.
06:01Ce qui n'est pas mon cas.
06:02Ce qui n'est pas votre cas.
06:03Est-ce que c'était, comment dire, un non-dit ?
06:06Est-ce que c'était un secret d'être le fils d'un homme qui était proche de Jean-Marie
06:10Le Pen ?
06:11Pour vous, au début de votre carrière, au cours de votre carrière, vous, journaliste de gauche ou patron de presse
06:15de gauche ?
06:16Non, pas du tout.
06:18Quand je suis rentré à Libération, je suis allé voir Serge Julie.
06:21Je lui ai dit, voilà, parce que mon père avait des ennuis économiques, pour le coup.
06:25Et c'était dans le journal, dans Libé.
06:27Et donc j'ai été voir Serge, je lui ai dit « Voilà, c'est mon père. »
06:30Il l'ignorait ?
06:31Oui, il l'ignorait.
06:33Et il me dit « Mais tu n'es pas responsable de tes parents. »
06:38Voilà, puis ça s'est arrêté là.
06:39Ça s'est arrêté là. Je voudrais que vous nous racontiez qui est ce père, donc Jean-Pierre Mouchard.
06:44Il naît en Indochine, il a été étudiant en histoire, il est parti de rien.
06:48Il est parti de rien, on va raconter comment il a fait fortune, mais d'abord je voudrais savoir quel
06:52est son héritage politique à lui ?
06:54Mais mon père est un colonial, était un colonial.
06:57Mon grand-père était fonctionnaire colonial en Indochine.
06:59Il était administrateur de l'ANAM, c'est la partie centrale du Vietnam.
07:05Et sous la domination française.
07:07Et en 1945, je l'ai fait courte parce que c'est une affaire compliquée, mais en 1945, les Japonais
07:12ont envahi l'Indochine française.
07:14Et ma famille s'est retrouvée dans un espèce de quartier réservé entouré par l'armée japonaise.
07:20Puis ils ont été exfiltrés, ça a duré plusieurs mois, ça a été très violent.
07:23Il y avait des morts tous les jours.
07:25Et ils ont été exfiltrés et ramenés en France.
07:28Et là, mon grand-père qui, en juin 1940, avait choisi le maréchal, alors que mon oncle, mon grand-oncle,
07:34lui, avait choisi le maréchal.
07:35On en parlera après de votre grand-père.
07:36C'était une journée décisive.
07:38Au même jour, ils ont choisi l'un et l'autre.
07:40Ma famille est gaulliste et pétainiste.
07:43Et donc, en 1945, il a été, mon grand-père, donc, a été, enfin, un peu plus tard, épuré.
07:49Il a été révoqué de l'administration sans traitement et il est tombé en dépression, qui plus est.
07:54Donc, mon père, qui avait 17 ans, s'est retrouvé chef de famille, obligé de faire vivre, parce que c
07:59'est une famille nombreuse, alors qu'il voulait faire des études.
08:02Alors, il a fait des études tout en travaillant.
08:03Et puis, il s'est aperçu qu'il faisait de l'histoire, il faisait du droit.
08:09Il s'est aperçu que la comptabilité était un métier où on pouvait réussir.
08:12Parce que, lui a-t-on dit, pour faire un comptable, il faut un con et une table.
08:16Donc, on lui a dit, vous avez toutes vos chances.
08:18Et il s'est mis là-dedans.
08:20Et ensuite, il a travaillé pour un éditeur, Tchou.
08:22Et il s'est mis à son compte, ensuite, pour vendre des livres par correspondance.
08:25Et là, il a fait fortune.
08:26Il a eu une réussite incroyable, puisque, au bout de, je ne sais pas, 7-8 ans, il avait 600
08:31salariés et un chiffre d'affaires énorme.
08:34Et beaucoup d'argent.
08:35A quel âge, vous, vous sentez la fissure se faire entre l'idéologie de votre père et celle de votre
08:42grand-père ?
08:43Leur parti pris politique et la vôtre.
08:45A quel âge est-ce que vous sentez que vous êtes en train de quitter le navire familial, Laurent Jaufrain
08:50?
08:51À 11 ans, 12 ans.
08:52Dès que j'ai eu un peu plus que l'âge de raison, parce que c'était sur l'éducation,
08:57d'abord.
08:58L'éducation était très rigide à l'époque.
09:00Moi, j'étais contre cette éducation, instinctivement, comme un gamin.
09:04Et puis, à partir de l'âge de 12-13 ans, c'était une discussion politique.
09:07Donc, j'ai polémiqué avec mon père de l'âge de 12 ans jusqu'à sa mort.
09:13Et c'était parfois violent.
09:14Parfois, ça gâchait les dîners de famille, etc.
09:17Dîners de famille auxquels vous assistiez, Pauline Delassu, vous, enfants et jeunes filles plus tard, et jeunes journalistes.
09:25Comment vous perceviez les relations entre votre père, qui avait changé de nom, qui avait changé de bord politique, et
09:32ce grand-père ?
09:33Je percevais qu'il y avait beaucoup de silence et de non-dits et de tabous.
09:38Et des sujets dont on n'avait pas le droit, qu'on ne pouvait pas aborder lors de ses repas.
09:42Ce que je dis dans le livre, c'est qu'il y avait un nom qu'on ne pouvait pas
09:45prononcer, un peu comme le Voldemort.
09:47C'était Jean-Marie Le Pen, on ne pouvait pas en parler.
09:49C'est qui vole de mort ?
09:51Le grand méchant dans Harry Potter.
09:52Dans Harry Potter.
09:53Et dont on ne doit pas prononcer le nom.
09:55Et c'était un peu ça.
09:56C'est-à-dire qu'on ne pouvait pas tout dire, on ne pouvait pas tout aborder.
09:59Il y avait des sujets qu'il fallait contourner pour préserver une paix familiale.
10:03Donc ça, je l'ai ressenti très jeune.
10:05Et en même temps, j'ai aussi ressenti très jeune une solidarité avec mes parents, politique en fait.
10:11Parce que j'étais très vite indignée, offusquée, et je trouvais aberrant certaines positions de mon grand-père
10:18que pourtant j'aimais beaucoup et avec qui je n'ai jamais rompu et que j'ai vu jusqu'à
10:21la fin de sa vie.
10:22Et j'étais très heureuse de la voir dans ma vie.
10:24Mais il y avait des choses qu'on ne pouvait pas dire et des choses...
10:26Comment il rencontre Jean-Marie Le Pen, Jean-Pierre Mouchard ?
10:29Jean-Marie Le Pen avait une boîte d'édition de disques
10:33où c'était des discours ou des chants de la Seconde Guerre mondiale.
10:37Il avait été condamné d'ailleurs parce qu'il avait fait une présentation des chants nazis un peu complaisants, dirons
10:43-nous.
10:44Et il est allé voir mon père qui lui était éditeur en disant
10:46« Voilà, j'ai des disques, vous vendez des livres, mettons les disques dans les livres, c'est les mêmes
10:50sujets, etc. »
10:52Et mon père, ils se sont accordés.
10:55Jean-Pierre lui a prêté de l'argent pour que sa société...
10:58Enfin, il lui a passé une grande commande de disques pour l'aider à faire fonctionner sa boîte.
11:03Et ce qui était frappant, c'est que moi, pour le livre, j'ai été rencontrer Jean-Marie Le Pen,
11:07pour le coup, à la fin de sa vie, quand mon père l'a connu plutôt au début.
11:11Et il gardait toujours en tête les raisons de leur amitié avec Jean-Pierre, mon grand-père,
11:16qui partaient de cette idée coloniale et de ce ressentiment
11:21et de l'idée qu'ils auraient eu une vie difficile, eux, contrairement à mon père, contrairement à moi.
11:26Et ça, Jean-Marie Le Pen me l'a dit plusieurs fois quand je l'ai vu,
11:29croulant à la fin de sa vie chez lui.
11:31Il était vraiment encore dans cette idée que c'était bien trop facile pour mon père,
11:37tandis que Jean-Pierre et lui avaient soudé des liens sur cette difficulté.
11:40Donc Laurent Geoffrin était un enfant de bourgeois ingrat, un enfant gâté, en réalité.
11:45Un enfant gâté.
11:46Qui a tout le loisir d'aller fricoter avec des gauchos, c'est ça ?
11:50Oui, qui était un ingrat de ne pas être reconnaissant envers son père
11:56qui lui offrait une vie confortable de droite, en gros.
11:58Il y a beaucoup de gens qui pensent que dès lors qu'on a une famille aisée et de droite,
12:03on doit forcément être de droite.
12:04C'est une idée bizarre, non ?
12:06Parce que moi, dès l'âge de 13 ans, je n'étais plus d'accord.
12:11Après, je suis rentré au Parti Socialiste quand j'avais 20 ans.
12:15La photo dont beaucoup de gens...
12:18Parce que dès que je fais un papier contre le RN ou contre LFI, on me ressort la même photo.
12:23Alors la photo, racontez-le à la photo.
12:24C'est pris sur une plage et on est dans une atmosphère de vacances.
12:28Et il y a qui sur la photo ?
12:30Il y a moi et Le Pen.
12:31Il y a vous et Le Pen.
12:32C'est au moment de cette fameuse croisière dont parle Marie Le Pen ?
12:34En 1980.
12:35Parce que ce qui est intéressant dans ce livre, c'est que vous, Pauline Delassus,
12:38vous rencontrez Jean-Marie Le Pen à la toute fin de sa vie.
12:42Et moi, je l'ai rencontré au début.
12:43Et vous, au début...
12:44Ça m'a été très utile.
12:45Et vous faites chacun une description physique de Jean-Marie Le Pen.
12:48C'est-à-dire vous, Pauline Delassus, comme un vieil homme dégoûtant.
12:53C'est ce qui vous...
12:54C'est l'impression qu'il m'a donné.
12:55C'est l'impression qu'il vous a donné.
12:57Et vous, vous racontez, au contraire, un homme massif.
13:01Jovial, brutal.
13:03Très drôle.
13:03Très drôle.
13:04Drôle, folérique.
13:05Mais moi, il était encore hargneux et il avait encore toute sa verve.
13:11Certains sujets de conversation, je suis restée chez lui quelques heures, le remettaient dans
13:14la position du tribun qu'il avait été.
13:17Donc il avait encore quelques petits moments de vivacité un peu haineuse.
13:22Et franchement, c'est ça que je dis dégoûtant.
13:24Moi, ce que j'ai tout de suite vu...
13:26Parce qu'il sort de la cabine le premier jour avec un livre sur les camps.
13:30C'est assez bizarre de partir en vacances avec lui sur les camps.
13:32C'est comme ça.
13:33Donc c'est la première image que vous avez de Jean-Marie Le Pen.
13:35Et il feuillette le livre.
13:37Le témoignage d'un rescapé de la Shoah.
13:39Oui, oui.
13:40Je ne sais plus si c'était un droit commun ou un résistant.
13:43Enfin bref.
13:43Et il sort en disant, mais c'est bidon.
13:45Tout le monde voit bien que c'est bidon, ce bouquin.
13:47Ça ne tient pas debout.
13:48Etc.
13:48Enfin, c'était les thèses de Florissant.
13:51Et puis au fil de la conversation,
13:54à un moment, je comprends que, par exemple,
13:56quand il est dans un déjeuner, il compte les Juifs.
13:58C'est-à-dire ?
13:59Il dit, voilà, j'en ai compté trois.
14:02Autour de la table.
14:03100 plus, autour de la table.
14:05Il est repéré.
14:06Et alors, ça paraît un peu hallucinant.
14:09Et quand vous dites, ça m'a servi toute sa vie ?
14:11Ça m'a été utile parce que j'ai tout de suite vu...
14:13Après, on a fait des polémiques sur le thème, les dérapages de Le Pen.
14:16Mais moi, je savais que ce n'était pas des dérapages.
14:18C'était de ses convictions fondamentales.
14:21Et au moment où ça s'est produit,
14:23j'avais quitté le PS pour devenir journaliste.
14:26Et comme journaliste, je savais de quoi il s'agissait exactement.
14:30Je n'avais pas eu besoin d'attendre...
14:31Parce que lui, il était inconnu à l'époque.
14:33Ou très peu connu.
14:33Il n'avait pas pu se présenter à l'élection de 81.
14:36Parce qu'il n'avait pas eu les signatures.
14:37C'était un facho marginal.
14:39Et à partir de 83, 84,
14:41quand il a émergé comme personnalité nationale,
14:45j'avais, si je puis dire, une longueur d'avance
14:48sur la réalité de ce qu'était son entreprise politique.
14:51La vie, la mort, l'escoire et les trains électriques
14:57Les larmes dans les gares guignolent
15:00Et les coups de triques
15:02Les becs d'acétylène
15:05Aux enfants assistés
15:08Et le sourire d'Hélène
15:12Par un beau soir
15:15D'été
15:18Ça, c'est Trénet.
15:19Ce livre, les enfants savent,
15:21il aurait pu s'appeler
15:22Les Mères Mortes.
15:23C'est vrai ?
15:24Il aurait pu s'appeler Les Mères Mortes.
15:26Parce que c'est une histoire étrange
15:28que celle de votre famille, Laurent Joffrin.
15:30C'est l'histoire de trois générations de mères
15:33qui meurent très jeunes
15:35et très brutalement.
15:37A commencer par la vôtre...
15:38Qui meurent à cause de la condition faite aux femmes.
15:41C'est-à-dire ?
15:42La première, c'était un féminicide.
15:44Elle a été assassinée par son mari à coup de fusil
15:46pour des raisons financières.
15:51Ça, c'est Pauline qui a enquêté là-dessus.
15:53Ma grand-mère paternelle, elle est morte en couche
15:56parce qu'il y avait ce qu'on appelait la fièvre puerpérale
15:59qui était mal soignée à l'époque
16:00pour des raisons de genre, on dirait aujourd'hui.
16:03Et puis ma mère, elle s'est suicidée quand j'avais trois ans.
16:06Et donc, parce que son mari ne la traitait pas bien.
16:10Parce qu'il y avait une dépression post-partum
16:11qui, à l'époque, ne se soignait pas
16:13et n'était pas prise en compte.
16:15C'était nié.
16:17Et donc, voilà, c'était une ascendance un peu tragique.
16:22Mais moi, j'avais trois ans et demi.
16:23C'est très paradoxal, cette histoire,
16:25parce que quand on est tout petit comme ça,
16:28un jour, on présente une dame plus âgée
16:31et puis on me dit, voilà, c'est ta grand-mère,
16:33elle va te garder maintenant.
16:34On ne m'a rien dit sur ma mère.
16:36On m'a maintenu dans l'idée, d'ailleurs,
16:38qu'elle était morte d'un accident, pas d'un suicide.
16:39Je l'ai appris plus tard.
16:41Et donc, je me suis retrouvé sans mère,
16:45mais sans savoir ce qu'était une mère.
16:46Donc, je n'ai pas éprouvé le souvenir d'une affection,
16:51parce que je ne m'en souvenais plus.
16:53C'est ça, les enfants savent.
16:54C'est ce qui se transmet.
16:56Mais qu'on ne dit pas.
16:57Mais qu'on ne dit pas.
16:58Ce que je ressentais, c'était un vide, évidemment.
17:00C'était une solitude.
17:02Et j'en ai pris, j'en ai tiré l'idée.
17:04Enfin, je reconstitue ça après coup,
17:06parce que c'est difficile.
17:07J'en ai tiré l'idée qu'il fallait se débrouiller tout seul.
17:09C'est-à-dire que je n'avais personne à qui faire de confiance,
17:11parce que mon père était très lointain et ma mère n'était plus là.
17:13Et donc, je n'avais personne.
17:14Mais quand vous, Pauline Delassus,
17:17vous reconstituez cette histoire maternelle,
17:19de génération en génération,
17:20cette histoire brisée,
17:22cette histoire douloureuse,
17:23et souvent cette histoire invisibilisée,
17:26est-ce que vous concluez qu'à la génération de votre père,
17:29il a fallu rompre deux fois ?
17:31Rompre avec la violence familiale,
17:34parce qu'elles sont mortes de violences faites aux femmes,
17:37et rompre avec la violence politique.
17:40Est-ce que les deux, en réalité, sont totalement...
17:43Je pense que mon père, oui,
17:45à son époque ou à sa génération,
17:47a rompu avec la violence politique dans la famille.
17:50Je pense que pour les violences faites aux femmes,
17:52on le fait avec ce livre.
17:53Justement, ça n'a pas été fait avant.
17:55Moi, ce qui m'a frappée quand je me suis plongée
17:56et que j'ai enquêtée sur l'histoire de ma famille,
17:58c'est vraiment l'expérience intime du patriarcat
18:00dans notre famille,
18:01qui a laissé les femmes dans le silence,
18:04dans la dépendance,
18:06sans prendre en compte leurs souffrances.
18:10Et pire que ça,
18:11qui a passé sous silence
18:12les drames qui leur ont été faits.
18:14Un assassinat,
18:15ça n'avait jamais vraiment été dit dans la famille,
18:17c'était une espèce de tabou,
18:19on disait que sûrement
18:19elle devait être fatigante à vivre,
18:21que c'était en gros de sa faute.
18:22Et d'ailleurs, dans les journaux
18:23que j'ai retrouvés en Argentine
18:24pour faire mon enquête,
18:25puisque ça s'est passé en Argentine,
18:26cet assassinat,
18:27j'ai été là-bas enquêtée,
18:29j'ai retrouvé des journaux de l'époque,
18:30donc du tout début du XXe siècle,
18:32qui racontent,
18:33que c'est raconté comme un crime passionnel,
18:36alors que ça n'était pas du tout.
18:38C'est vraiment l'expérience familiale,
18:41intime,
18:42de ce qu'on lit d'habitude dans les journaux,
18:44de ce que j'écris moi d'habitude dans les journaux,
18:46et qui sont ces injustices faites aux femmes,
18:48jusqu'aux violences et jusqu'à la mort.
18:50Et les deux se mêlent dans votre famille,
18:52violence politique et violence familiale.
18:55Je repose ma question,
18:56est-ce qu'à votre avis,
18:57il y a un terreau commun
18:58entre cette extrême droite
19:00qui se transmet de père en fils
19:02et cette violence qui est vécue
19:04de génération en génération,
19:05ou non ?
19:06Ou simplement,
19:07c'est le produit d'une histoire,
19:08et c'est le produit d'une histoire française ?
19:10Il ne faut pas que ça soit lié
19:11à des idées politiques.
19:13En tout cas,
19:14les idées du Front National...
19:15Le patriarcat est lié
19:16à des idées politiques
19:18plutôt aux conservatrices.
19:20Le Front National n'a jamais lutté
19:22contre le patriarcat.
19:23Donc on peut dire que...
19:24On peut dire ça.
19:25...que Jean-Pierre,
19:29en prenant les idées du Front National
19:31et en y adhérant,
19:32n'a pas aidé à rendre justice
19:34aux femmes de la famille.
19:35Mais lui n'était absolument pas violent.
19:37Il était même quelqu'un de très doux.
19:39Mais on sous-estime,
19:42à refaire toutes ces recherches,
19:43etc.
19:44L'incroyable progrès
19:45qu'on a fait aujourd'hui
19:46dans les conditions des femmes,
19:47il reste énormément à faire,
19:48par rapport à cette époque-là.
19:50C'était hallucinant, en fait,
19:50quand on regarde bien,
19:51si on réfléchit.
19:52Parce que toutes ces femmes
19:53n'avaient pas de métier, d'abord,
19:54donc elles étaient totalement dépendantes.
19:56Deuxièmement,
19:57elles étaient confinées
19:58à rester chez elles.
20:00Et puis,
20:00elles ont été effacées,
20:02oubliées,
20:03on dirait aujourd'hui,
20:04invisibilisées
20:05dans la mémoire familiale.
20:06C'était vraiment une condition
20:08épouvantable.
20:08Les enfants savent,
20:10parait chez Grasset,
20:11Pauline Delassue,
20:12Laurent Geoffrin.
20:13Merci à tous les deux.
20:14Merci.
20:14Merci.
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