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  • il y a 12 minutes
La sage-femme Anna Roy publie "Bercer les étoiles" aux éditions Larousse. Elle y aborde le deuil périnatal, son parcours professionnel et personnel, ainsi que l'importance de l'accompagnement des familles dans ces moments difficiles. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-mardi-26-mai-2026-7902433

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00:01La grande matinale Le Mag, on met de la chair et de la couleur dans l'actualité, on vous la
00:05raconte à hauteur d'hommes et de femmes.
00:08Charline Vannonecker viendra tout à l'heure nous parler de l'affaire Patrick Bruel, elle ne s'y était pas
00:14mise elle encore.
00:15Daphné Burki nous présentera un jeune artiste, Laji Diaby.
00:19Et à 9h30, vous retrouverez le débat du jour.
00:22Nous le consacrons au prodige Victor Wenbanyama, le basketteur.
00:27Il est français, il a 22 ans, il mesure 2 mètres 24, il est en train de pulvériser le championnat
00:35américain.
00:36Est-il, oui ou non, le plus grand joueur de tous les temps ?
00:40Ou bien va-t-il le devenir ? On en discute tout à l'heure, mais tout de suite, le
00:44grand portrait.
00:44France Inter
00:48La grande matinale
00:51Sonia de Villers
00:53C'est elle, la sage-femme des maternelles à la télévision.
00:56Elle, la voix du podcast consacré à la ménopause sur l'appli Radio France.
01:00C'est elle qui a chroniqué son obésité dans un livre intitulé « Énorme ».
01:05Elle qui a raconté bien plus que l'accouchement et la naissance.
01:09Elle qui publie un nouveau texte.
01:11Je vous préviens, ça parle de la mort périnatale et ça secoue très fort.
01:16Même si ça donne du courage et aussi de l'espoir.
01:20Elle s'appelle Anne Narrois.
01:22Un comble, ce nom de monarque au masculin.
01:25Quand on fait temps pour le corps et pour le cœur des femmes.
01:29Portrait numéro 147.
01:32Bonjour Anne Narrois.
01:34Bonjour.
01:34Bercé les étoiles paraît aux éditions La Rousse.
01:37Quel âge avez-vous ?
01:39J'ai eu 40 ans, ça y est.
01:40Ça y est, j'ai eu 40 ans.
01:43Justement, je me suis renseignée sur votre parcours.
01:47Est-ce qu'à 40 ans, vous savez mieux aujourd'hui d'où venait cette irrépressible envie de devenir sage
01:53-femme ?
01:54Est-ce qu'elle n'est pas évidente ?
01:56Ah oui, elle s'est imposée pour le coup chez moi, en tout cas très très tôt dans ma vie.
01:59Je devais avoir 8 ou 9 ans.
02:01J'étais fascinée par l'espace et par la naissance.
02:03L'espace, c'est-à-dire ?
02:04L'espace, les étoiles, le cosmos et tout ça.
02:06L'espace, la naissance et la mort.
02:09Et en fait, je pense que c'est assez similaire.
02:10Moi, je dis toujours, je suis un peu la Thomas Pesquet de l'obstétrique, sans ventardise aucune.
02:15Non, mais en fait, c'est complètement métaphysique.
02:17Oui, c'est-à-dire qu'on est vraiment au croisement de la science et de la métaphysique.
02:20Et ça, je trouve ça extraordinaire dans mon métier.
02:23C'est-à-dire qu'il y a vraiment une part totalement insaisissable chez les femmes dans ces moments-là
02:27de l'existence.
02:28Avec aussi un côté très pratico-pratique que j'adore.
02:30Oui, mais parce que par exemple, vous êtes fille unique.
02:32Donc, vous n'avez pas passé votre enfance à accueillir des bébés dans une fratrine nombreuse ?
02:36C'est le moins qu'on puisse dire.
02:38Mais peut-être que vous en avez rêvé ?
02:40J'en ai complètement rêvé.
02:41Et puis, je n'avais même pas de cousin-cousine.
02:43J'étais extrêmement seule, perdue au milieu des adultes.
02:45Vous aviez des parents plutôt des intellos ?
02:48Des intellos.
02:49Pas très portés sur le soin, sur ce genre de profession ?
02:52Non, pas du tout.
02:53Vraiment dans les airs intellectuelles, les grands philosophes, etc.
02:58Je les adore, mes parents, mais ils étaient très perchés sur la lune.
03:01D'accord.
03:01Qu'est-ce que vous avez éprouvé pour la première fois en salle de naissance ?
03:04Je m'en rappellerai toute ma vie.
03:06C'était une garde d'observation pour voir un peu si on aimait ça.
03:09En fait, ce qui m'a saisi le plus, c'est de voir le sexe d'une femme avec un
03:13visage.
03:14Enfin, ça, c'est vraiment quelque chose dont je ne me suis pas remise.
03:16J'avais 19 ans, je me suis retrouvée face à cette femme dans le fond d'une pièce.
03:20Et j'ai été prise d'un saisissement.
03:22Et d'ailleurs, c'était rigolo parce que dans ma promo...
03:24Du visage, vous parlez ?
03:25Du visage de l'enfant.
03:26De l'enfant qui parle.
03:27Oui, c'est-à-dire que vous avez cette vision-là.
03:29Et puis, ce visage-là, c'est celui de quelqu'un, d'une vraie personne avec sa propre identité.
03:35Non, il y a quelque chose dans ce dédoublement-là dont je ne me suis jamais remise.
03:40Enfin, vous voyez, même j'en parle encore, je suis un peu folle dingue.
03:42J'ai encore des frissons quand j'en parle.
03:44Et vous vous souvenez du premier bébé que vous avez fait naître ?
03:47Oui, alors que je dis toujours que j'aide à naître plutôt que je fais naître.
03:51Mais oui, bien sûr, je m'en rappelle en tant qu'étudiante sage-femme et en tant que sage-femme
03:54après.
03:56Celui en tant que sage-femme, il s'appelle Jean.
03:58Je m'en rappellerai toute ma vie.
03:58Il doit avoir une vingtaine d'années, c'est ça ?
04:00Bah ouais, un peu moins peut-être.
04:02Un peu moins quand même.
04:03Mais là, effectivement, j'ai croisé l'autre fois un grand gaillard dans la rue qui me dit
04:07« Ah, mais vous, vous êtes à la Roi ! Ma mère m'en parle tous les jours de vous
04:10! »
04:10Et je me suis dit « Ah ouais, c'est incroyable ! »
04:12Et c'est moi qui l'avais effectivement aidé à sa naissance.
04:17C'est très important le prénom, mais pour les bébés qui meurent in utero
04:22ou juste au moment ou juste après la naissance, le prénom est très important.
04:26Et c'est ce qu'on comprend dans ce petit livre que vous venez de faire paraître chez Larousse.
04:30Et vous chapitrez en fonction des prénoms. Pourquoi ?
04:34Parce qu'il faut imaginer que ces enfants-là sont des personnes comme vous et moi.
04:40Le fait que leur vie soit minuscule, en tout cas la vie terrestre est minuscule,
04:44après ce qu'il y a après ça, j'en sais rien, voilà.
04:47Ce sont des vraies personnes et c'était ça que je voulais raconter.
04:50C'est-à-dire dire que ces personnes ont existé, elles ont compté,
04:54elles ont marqué les personnes qu'elles ont côtoyées.
04:56Et c'est vraiment effectivement quelque chose qu'on ne dit pas, qu'on ne veut pas raconter.
04:59Pourquoi ? Parce que c'est vrai que le masque de la mort sur un visage d'enfant
05:02est peut-être la pire chose que j'ai eu à voir dans ma vie.
05:05Donc évidemment, on n'a pas envie de raconter ces naissances, ces enfants-là.
05:08Vous vous souvenez aussi bien de la première fois que vous avez vu apparaître un visage
05:13dans le sexe d'une femme, donc cette première naissance à laquelle vous avez assisté.
05:17Vous vous souvenez aussi, comment dire, toute votre vie,
05:21vous vous souviendrez aussi de la première fois qu'un enfant est mort sous vos yeux ?
05:26Oui, ou est né mort sous vos yeux.
05:28Oui, est né mort sous mes yeux.
05:29J'ai eu la chance, ce mot n'est pas du tout approprié,
05:33mais je me rappellerai toujours de cette petite fille, effectivement.
05:37On a été mis en présence un peu par hasard, une petite fille qui était morte née.
05:41On était dans une salle, toutes les deux, là où on pose les bébés.
05:44Là aussi, c'était un saisissement.
05:46Mais qu'est-ce que c'est que cette vie ?
05:48Vous étiez à l'école ?
05:48Oui, j'étais toute petite, j'avais 19 ans.
05:51À l'école du sage-femme ?
05:52Oui, j'étais un tout petit minou.
05:53Et je me suis dit, mais c'est incroyable, cette vie privée de vie.
05:57Et je pense à elle tout le temps.
05:59À chaque fois, je me dis, là, elle aurait 20 ans, là, elle ferait peut-être ça.
06:03Elle ferait ça.
06:04C'est l'incompréhension la plus totale.
06:06Vous pensez à elle ?
06:07Ah oui.
06:09Et souvent, dans des moments importants de mon existence,
06:11où je me dis, mais la vie est trop dure, la vie est difficile,
06:14je n'arrive pas à faire ci, je n'arrive pas à faire ça, je ne suis pas à la
06:16hauteur.
06:17Et puis, je me rappelle d'elle et je me dis, mais elle, elle n'a pas pu rien faire.
06:22Enfin, je veux dire, elle n'a pas pu...
06:24C'est quand même assez étonnant, ces vies.
06:26Et qui comptent tout autant.
06:27Je crois que la durée de la vie ne dit rien de sa valeur, au fond.
06:30Elle, elle s'appelait comment ?
06:31Elle s'appelle Aurore.
06:32Alors là, je garde l'anonymat, évidemment, mais elle ne s'appelle pas Aurore, en vrai.
06:38Mais c'est une petite fille.
06:39Mais vous avez choisi Aurore.
06:40Ce n'est pas rien de choisir Aurore.
07:05C'est des petites notes de musique, elles sont arrivées comme il fallait, comme ça.
07:11Anna Roy, quand on lit votre texte, Bercer les étoiles, qui paraît chez Larousse, on comprend que, bien que votre
07:17souffrance n'ait évidemment aucune commune mesure avec celle des parents, en fait, les sages-femmes encaissent de la souffrance
07:25aussi.
07:26Et cette souffrance, elle est inscrite dans leur chair.
07:29Oui, ça, c'est quelque chose que je n'avais pas du tout compris quand j'ai commencé à exercer
07:32ma profession.
07:33À quel point de vivre des événements par procuration avec des gens, à quel point ça peut faire souffrir, ça
07:40a un nom.
07:40Ça s'appelle l'état de stress post-traumatique vicariant, dont souffrent tout un tas de professions.
07:45Qu'est-ce que signifie le mot vicariant ?
07:47C'est-à-dire par procuration.
07:49C'est-à-dire que, en fait, le fait d'assister à ces scènes de façon répétée.
07:53Alors, bien sûr, on va vous dire, il faut se blinder, il faut machin, il faut prendre les choses avec
07:57de la distance.
07:58Personnellement, je suis en échec sur cette question.
08:00Je n'ai jamais réussi à me mettre à distance des histoires.
08:03Vous êtes en échec sur ce qu'on appelle la distance thérapeutique ?
08:05Je suis totalement en échec.
08:07Et vraiment, je le regrette, parce que j'aimerais arriver à trouver la bonne distance avec mes patientes.
08:12Et je n'ai jamais réussi.
08:14Je sais qu'il y en a qui arrivent.
08:15Alors, il y en a qui sont peut-être trop froids, et là, ce n'est pas ce que j
08:18'ai envie d'être.
08:19Et il y en a qui sont trop impliqués.
08:21C'est ce que je suis.
08:22Mais je pense, je suis sûre qu'il y a une troisième voie.
08:24Et je le vois chez certains professionnels de la santé.
08:25Parce qu'en même temps, vous citez des consoeurs qui ont été pour vous des modèles,
08:30des sages-femmes plus âgées, qui vous ont appris, qui vous ont transmis le métier,
08:34et vous racontez comment, par exemple, une sage-femme sait rompre la distance thérapeutique
08:41à un moment clé du deuil périnatal.
08:44Elle sait poser sa main sur les cheveux tout en douceur d'une femme.
08:49Elle sait laisser jaillir les larmes, exploser les larmes, laisser couler le chagrin.
08:54Elle sait dire à des parents que ce petit enfant est très beau.
08:58Ce qui n'est pas dans le vocabulaire et dans les mots d'un médecin et qu'il lui a
09:01beaucoup plu.
09:02Et ça, c'est des choses qui vous ont gravées, qui vous ont marquées ?
09:04Oui.
09:05Oui, oui.
09:06Moi, je ne me vois pas exercer la médecine autrement que comme ça.
09:10C'est-à-dire, et je pense que c'est ça l'empathie, c'est se réjouir avec les gens,
09:14avoir de la peine avec les gens, bien sûr, en ne les empêchant pas de vivre leur peine.
09:19Mais en fait, quand une sage-femme est peinée d'un événement, et en particulier de la mort d'un
09:25enfant,
09:26ça vient dire aux parents, vous voyez, même moi, je suis triste.
09:29Alors vous, vous avez sacrément le droit d'être super méga triste.
09:33Et malheureusement, vous n'aurez pas d'espace dans la société aujourd'hui pour être triste.
09:38Parce qu'en fait, on ne veut pas avoir ses enfants, on veut qu'ils restent.
09:42Parce que vous le dites, il y a quelque chose d'absolument impensable.
09:48C'est-à-dire mourir au lieu de naître.
09:51Ou mourir et naître en même temps.
09:54Naître et mourir en même temps.
09:55Il y a quelque chose là, comme si le cerveau humain ne pouvait pas...
09:58Oui, ça crée une dissonance cognitive complètement folle.
10:01Ça décide toutes les lois de l'humanité.
10:02Et c'est moi, à chaque fois que je me retrouve, que je me suis retrouvée face à des enfants
10:07avec le masque de la mort,
10:08il y a vraiment une forme d'incompréhension, d'une révolte, d'une injustice folle.
10:14Non, c'est absolument...
10:15Enfin, c'est vrai, c'est même pas d'ici, c'est même pas racontable.
10:18Et en presque 20 ans d'exercice, vous diriez que les choses ont évolué,
10:21qu'il y a un petit peu plus de place dans notre société pour ces drames-là, pour ces pertes
10:28-là.
10:28Et pas que pour ces drames-là, pour les violences sexuelles aussi, pour plein de choses.
10:32En fait, vraiment, MeToo a, pour moi, changé ma vie radicalement.
10:37Parce que tout d'un coup, ce que les femmes racontaient de leur intimité, des drames qu'elles vivaient,
10:44devenaient entendables et écoutables.
10:45Dans l'espace public.
10:46Dans l'espace public.
10:47Et c'est vrai que moi, avant MeToo, quand j'étais sage-femme, je vivais des trucs fous, mais tous
10:52les jours.
10:53Et j'étais dans une dissonance cognitive là complètement folle, parce que je vivais des trucs dingues,
10:56et personne n'en parlait.
10:58C'est comme si tout ce pan-là de l'intimité des femmes n'existait pas,
11:01dans les drames qu'elles vivaient, dans les joies aussi qu'elles vivaient.
11:03Et donc mon travail, mais il y a beaucoup de femmes qui travaillent comme moi pour ça,
11:07c'était de raconter, de dire ce qui se passait là.
11:10Mais c'est fou.
11:10Quand on prend la trajectoire d'une femme, elle est folle en fait.
11:13Justement, c'est ça qu'il faut qu'on explique.
11:15Anne Narroa, vous avez au départ un parcours très classique,
11:18une école de sage-femme, vous exercez en maternité,
11:21et puis vous décidez de quitter la maternité,
11:24parce que vous décidez que finalement,
11:26les conditions dans lesquelles ça se passe à la maternité relèvent de la maltraitance,
11:30parce que vous n'êtes pas assez nombreuses pour aider les femmes,
11:32et vous décidez de devenir une sage-femme libérale,
11:34c'est-à-dire d'accompagner les femmes à la maison.
11:36Et qu'est-ce qui se passe quand on accompagne une femme à la maison ?
11:39Quand on franchit le seuil ?
11:41Mais à l'hôpital, moi j'ai eu une trajectoire aussi mixte,
11:44j'ai été à l'hôpital et en libéral en même temps,
11:46et j'aimais beaucoup ça.
11:47Mais ce qui est vrai, c'est que quand on rentre dans le secret des alcôves,
11:51enfin chez les gens,
11:52il se passe quelque chose d'une intense proximité,
11:54alors là, à des sentences thérapeutiques, vous pouvez,
11:56elles volent en éclats évidemment,
11:57mais vous êtes dans les confidences les plus incroyables,
11:59dans des moments de vie,
12:00interruption spontanée de grossesse,
12:02interruption volontaire de grossesse,
12:04accouchement, postpartum, grossesse,
12:06ménopause, pré-ménopause,
12:07vous êtes dans une proximité avec les femmes,
12:10j'ai quelle chance et quel honneur j'ai d'être invitée auprès d'elles comme ça,
12:13et de recueillir leurs confidences,
12:15et de les accompagner.
12:16Et puis vous plongez aussi dans les secrets de famille.
12:18Dans les secrets de famille,
12:19et puis là, c'est pareil,
12:21sur les violences sexuelles, les incestes, etc.
12:23Je me disais que j'étais un chat noir au début,
12:25quand j'ai commencé à exercer,
12:26je recueillis toutes ces confidences,
12:27je me disais,
12:27enfin t'as vraiment pas de chance de tomber sur toutes ces femmes
12:30qui ont vécu des choses aussi terribles,
12:31avant que la société nous explique que non.
12:34En fait, on était extrêmement nombreuses,
12:36moi y compris,
12:37mais voyez, c'est incroyable, c'est vrai, d'avoir la chance.
12:39Écoutez la voix de Radha Atem, gynécologue.
12:42Extraordinaire.
12:44Je me suis toujours dit que la consultation,
12:45c'est un peu comme le théâtre.
12:47C'est-à-dire qu'il y a des jours où vous êtes en forme,
12:49et vous avez en face de vous un être humain,
12:51moi c'est des femmes,
12:52vous sentez une vulnérabilité,
12:54vous sentez qu'il y a un truc,
12:55et vous vous dites,
12:56il faut que je trouve.
12:58Et quand ça marche bien,
12:59vous êtes comme quelqu'un qui a fait une super tirade,
13:01et vous dites,
13:01alors là j'étais bonne.
13:02Puis quand vous êtes fatigué,
13:04je pense que vous laissez passer des trucs,
13:05parce que vous n'êtes pas assez attentive.
13:07Et malheureusement, nous ne sommes que des humains.
13:10Il y a des pages tout à fait stupéfiantes
13:12dans ce petit livre que vous publiez chez La Rousse,
13:15Anne Narrois.
13:16Vous revenez sur une erreur magistrale
13:19que vous avez commise,
13:20il y a quelques années,
13:21avec un couple.
13:22Vous étiez épuisé,
13:23vous aviez beaucoup travaillé,
13:25vous aviez beaucoup fait la fête,
13:26vous n'aviez pas dormi,
13:27et vous n'avez pas été capable
13:29ni de gentillesse,
13:31ni d'empathie,
13:32ni d'humanité,
13:33ni de rien.
13:34Et vous dites,
13:35j'ai contribué à bousiller ces gens.
13:37Oui, ça c'est un drame,
13:39c'est le drame de nos professions.
13:42Oui, moi je n'ai pas peur de...
13:43Alors, ce n'est pas pour faire de l'autoflagellation,
13:46pour faire de l'autoflagellation,
13:47mais chaque soir,
13:48je m'impose ça,
13:48de me dire,
13:49qu'est-ce que j'aurais pu mieux faire ?
13:51Et là, dans cette histoire-là,
13:52effectivement,
13:53quand on est dans un moment
13:54comme le deuil périnatal,
13:54qui est un moment crucial
13:55de l'existence des gens,
13:57on ne peut pas être moyen,
13:58on ne peut pas être mauvais.
14:00Et ça, c'est la profession de sage-femme,
14:02mais la profession de gynécologue
14:04en général est une profession
14:05extrêmement exigeante pour ça.
14:07C'est-à-dire qu'en fait,
14:07il faut être tout le temps.
14:09Il y a une sage-femme
14:11plus expérimentée
14:12qui, le lendemain matin,
14:13vous a littéralement hurlé dessus,
14:15Anna Roy,
14:16pour vous dire que vous aviez fait
14:17n'importe quoi.
14:18Elle vous a secouée
14:19et elle vous a obligée
14:20à gravir les marches
14:22de la maternité
14:22pour aller vous excuser.
14:24Mais elle avait raison,
14:24elle avait parfaitement raison.
14:26Il m'était arrivé,
14:27c'est vrai,
14:28dans une période de ma vie
14:28et la fête a été un trouble fête.
14:30C'est parce qu'effectivement,
14:31je ne dormais pas assez.
14:32Et donc, où j'étais trop...
14:33Et puis, il y a aussi
14:35dans ce métier
14:35quelque chose
14:36qui est un peu dangereux,
14:37c'est que vous pouvez vite
14:38prendre la confiance,
14:39comme on dit,
14:39c'est-à-dire vous sentir
14:40une sorte de demi-dieu
14:41puisque vous êtes là
14:42dans les moments,
14:43je l'ai dit,
14:43les plus importants de l'existence
14:44et donc, vous avez vite fait
14:46de prendre un peu trop la confiance
14:48et c'est bien parfois
14:49d'être ramené
14:49sur le sol de la réalité.
14:51Alors, ce qui vous a ramené
14:52sur le sol de la réalité,
14:53c'est aussi cette expérience,
14:54donc cet autre versant
14:56de la maternité
14:57auquel vous assistez,
15:00à savoir ces fausses couches
15:01ou ces deuils périnatales.
15:03Vous-même, vous devenez mère
15:04et vous vivez
15:05deux fausses couches.
15:08Et qu'est-ce que vous vivez
15:09à ce moment-là
15:10quand c'est à vous
15:10que ça arrive ?
15:12Mais là encore,
15:14incompréhension,
15:14c'est-à-dire que là encore,
15:15c'est des années en arrière.
15:17Je me retrouve de garde
15:18le lendemain
15:19avec mon interruption
15:21spontanée de grossesse
15:21en cours,
15:22c'est-à-dire avec des caillots
15:23qui coulaient dans mes sabots.
15:24Je me rappellerai toute ma vie.
15:25J'avais des sabots rouges vernis.
15:27J'étais de garde,
15:28c'était une garde difficile
15:29et j'étais moi-même en train...
15:31Et l'interne qui m'avait prise
15:32en charge aux urgences
15:33ne m'avait même pas proposé
15:34un arrêt de travail
15:35de trois jours.
15:36Et ça, c'était il y a...
15:36Je ne parle pas des années 70,
15:38je parle d'il y a quelques années.
15:40Et donc, on vient de là,
15:41on vient de ce monde-là.
15:42Ça, c'était très très dur.
15:43C'est très très dur.
15:44Et là encore, je me dis,
15:45mais c'est dingue
15:46à quel point les femmes
15:47ne sont pas accompagnées.
15:47Mais c'est comme en accouchant.
15:49Moi, j'avais beaucoup de chance,
15:50j'ai été accompagnée par une amie
15:52et je me suis dit,
15:53mais c'est incroyable
15:54la force que ça peut donner
15:55ou à l'inverse
15:56à quel point ça peut vous détruire.
15:57C'est ça, parce qu'aujourd'hui,
15:58vous êtes maman de deux...
15:59De deux enfants.
16:00De deux enfants
16:00qui ont une dizaine d'années.
16:03C'est ça ?
16:03Exactement.
16:04C'est ça.
16:04Vous avez aussi écrit un livre
16:06qui a beaucoup frappé les esprits
16:08qui s'appelait « Énorme ».
16:09Il faut le faire
16:09pour rappeler le livre « Énorme ».
16:11C'est ce moment de votre vie
16:13où vous aviez dépassé
16:13les 120 kilos
16:15et vous enfouissiez
16:17sous le sucre,
16:18sous des tonnes et des tonnes de sucre,
16:20des drames que vous avez vécu.
16:22La perte d'un père
16:23qui a été extrêmement douloureuse.
16:25D'ailleurs, c'est très touchant
16:26parce que chaque fois
16:27que vous convoquez
16:28le souvenir de votre père,
16:30vous vous rappelez le fait
16:31que vous partagiez beaucoup
16:32avec lui de votre métier,
16:34de ses naissances chez les femmes,
16:37de ses naissances que vous accompagnez,
16:38auxquelles vous contribuez.
16:40Votre père, un homme.
16:41Ah oui, mon père était très féministe,
16:44mais sans le dire.
16:46Et effectivement,
16:46on a pris,
16:47sans que mes patientes le sachent,
16:48énormément.
16:49Mais moi, j'ai pris en charge
16:50des patientes,
16:50énormément de patientes,
16:52conjointement avec mon père,
16:53à qui j'expliquais comment,
16:55mais tu crois qu'il faudrait
16:56qu'elle fasse quoi ?
16:57Et en fait,
16:58il était extrêmement doué,
17:00mais vraiment extrêmement doué.
17:02Peut-être que c'était
17:02un médecin contrarié,
17:03j'en sais rien,
17:04ou une sage-femme.
17:04Extrêmement doué,
17:05c'est ça que vous diriez de lui ?
17:06Il était extrêmement doué.
17:07Monsieur Roy.
17:09Extrêmement fin.
17:09Donc effectivement,
17:10il m'a manqué comme père,
17:12mais il m'a aussi beaucoup manqué
17:13comme co-sage-femme qu'il était.
17:15C'est ça.
17:15Et puis,
17:15vous avez raconté
17:16les viols que vous avez subis
17:17quand vous étiez plus jeune,
17:19à deux reprises,
17:21et des choses sur lesquelles
17:23vous aviez en fait refermé,
17:25remis un couvercle,
17:26comme énormément de femmes,
17:28d'où probablement
17:29ces montées d'angoisse,
17:30ce malaise,
17:31ce besoin de sucre
17:32qui s'est transformé
17:33en addiction.
17:34Et d'ailleurs,
17:34c'est très étonnant
17:35ce texte que vous aviez fait,
17:36parce qu'on sent bien
17:37que vous reprenez le contrôle
17:38sur votre corps,
17:39vous reprenez le contrôle
17:39sur votre histoire,
17:40que les deux marchent ensemble.
17:42Oui,
17:42c'est-à-dire que j'ai vraiment cru
17:43que toutes les choses
17:44qui me sont arrivées,
17:45on pouvait poser
17:46un couvercle dessus
17:46et que ça allait continuer
17:47de marcher
17:48et que ça allait aller.
17:49Et puis,
17:49c'est très difficile
17:50quand on est sage-femme,
17:50parce qu'effectivement,
17:51j'ai été violée deux fois,
17:52mais je voyais des femmes
17:53qui avaient des parcours de vie
17:54avec des situations
17:55de précarité,
17:56des situations d'inceste,
17:57des situations tellement difficiles
17:58que je me disais
17:59mais toi,
17:59ma petite Anna,
18:00tout va bien.
18:01Enfin, vous voyez,
18:02ce qu'il ne faut jamais faire,
18:03il ne faut jamais grader
18:04la souffrance
18:05et créer des échelles.
18:07Mais de fait,
18:07je me disais
18:08oh,
18:08tu ne vas quand même
18:09pas te plaindre toi.
18:10Et en fait,
18:10je me suis dit
18:11allez,
18:11tu continues d'avancer,
18:12tu continues d'avancer.
18:12J'ai eu le sucre
18:13comme béquille merveilleuse
18:15et ça a failli me tuer.
18:17Je l'ai dit,
18:17Bercer les étoiles,
18:18c'est un livre
18:19qui secoue fort
18:19parce que ça parle
18:20de ces bébés
18:22qui meurent
18:23en couche,
18:24avant
18:25ou juste après.
18:26C'est aussi un livre
18:27qui donne de l'espoir
18:28parce que,
18:28vous le lirez,
18:30il y a aussi
18:30la mort parfois
18:31de certains enfants
18:32qui ont fait renaître
18:34leurs parents
18:35et notamment leur mère
18:36vous les racontez.
18:37Merci à Narwa
18:38d'être venue au micro
18:39de France Inter.
18:40Je rappelle qu'il y a
18:41un long podcast
18:41sur la ménopause
18:43qui s'appelle
18:43Bouffée de chaleur
18:44et qu'on peut trouver
18:44sur l'appli Radio France.
18:46Vous l'avez fait
18:46avec nos confrères d'ici.
18:48Merci beaucoup.
18:49Merci beaucoup.
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