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Dans les dix prochaines années, une entreprise familiale sur deux devra être transmise, mais moins d’une sur trois y parviendra réellement. Pour y répondre, Isabelle Cussac met en avant dans son ouvrage la notion de robustesse. À travers l’exemple de nombreuses entreprises familiales françaises, elle montre comment ce modèle, ancré dans les territoires, constitue une voie d’avenir pour une économie plus pérenne.
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00:05C'est le zoom de ce Smart Impact, on parle de la robustesse des PME familiales avec Isabelle Custac.
00:12Bonjour.
00:12Bonjour.
00:13Bienvenue, c'est le titre de votre livre pré-fasciné Olivier Hamon,
00:17La robustesse des PME familiales, si pratique pour durer et transmettre.
00:20C'est une édition Contente A qui vient de sortir il y a quelques semaines ce livre.
00:25Alors, il y a un mot qu'on va employer tout au long de notre interview, c'est le mot
00:28robustesse.
00:29En préparant l'interview, je vois à peu près ce que ça veut dire, mais quelle définition vous donnez de
00:34ce mot ?
00:35Alors, est-ce que vous connaissez l'expression « business as usual » ?
00:39Vous pouvez faire une croix sur cette expression.
00:42Désormais, le monde dans lequel nous vivons n'est plus « usual ».
00:44Il est durablement fluctuant.
00:47Et le caractère fluctuant du monde, c'est l'hypothèse centrale de la robustesse.
00:51Pour faire simple, pendant 80 ans, nous avons vécu dans un monde qui était en paix, prévisible,
00:57et on le pensait abondant en ressources.
01:00On a pu faire de la performance notre cible, avec des mots qu'on a adorés.
01:06Optimiser, gagner des points de marge, mondialiser.
01:10Sauf qu'aujourd'hui, et tous les matins, on ouvre la radio, il y a une nouvelle décision inattendue,
01:16une nouvelle guerre qui est déclenchée, une nouvelle ressource qui n'existe plus.
01:19Donc, ce monde, il est fluctuant, il est imprévisible et il est incertain.
01:24C'est Olivier Hamant, qui est un chercheur français, qui a introduit dans le débat public cette notion de robustesse,
01:30en s'inspirant du vivant, qui est son terrain d'action.
01:32Il dit finalement, regardons ce qui a le plus duré.
01:36Parce que dans un monde fluctuant, c'est de ça dont on a besoin, des entreprises qui durent.
01:40C'est le vivant.
01:41Et le vivant, il est robuste.
01:42La robustesse, c'est quoi ?
01:44C'est la capacité d'un système à rester stable à court terme dans les fluctuations
01:47et viable à long terme dans les fluctuations.
01:50On voit bien le rapport avec l'entreprise.
01:53Ce dont on a besoin aujourd'hui, ce ne sont pas des entreprises qui performent ce trimestre.
01:58On a besoin d'entreprises qui durent, qui s'inscrivent durablement sur leur territoire
02:03et qui créent de la valeur dans le temps.
02:04Oui, je suis 100% d'accord avec vous.
02:06Et en même temps, on voit émerger à toute vitesse de nouveaux géants
02:11qui n'existaient pas il y a 10 ans, 5 ans,
02:14qui se retrouvent avec une capitalisation absolument gigantesque.
02:17Est-ce que ce n'est pas antinomique, finalement ?
02:19C'est deux mondes qui se côtoient, malgré tout ?
02:23Oui, c'est deux mondes qui se côtoient.
02:24Olivier Hamon, il vous dirait que c'est le champ du signe du monde de la performance.
02:27Il est très optimiste, tout comme moi.
02:30Je dirais qu'à la fois, on a des géants qui apparaissent
02:33et à la fois, on a des géants qui disparaissent.
02:35Le monde de la performance a fragilisé tous nos systèmes
02:40socials, écologiques, économiques.
02:42Et aujourd'hui, nous n'avons plus de marge de manœuvre.
02:45C'est ce qui fait que ça disparaît aussi vite que ça apparaît.
02:49Tout le monde ne veut pas voir ce monde dans lequel on se trouve.
02:53Néanmoins, les entreprises familiales en particulier
02:56ont traversé les crises du Covid de 2008 bien mieux que toutes les autres.
03:00Elles n'ont pas licencié, elles ont préservé les emplois,
03:03elles ont développé d'innovation.
03:04C'est à nous de choisir le modèle de société que nous voulons.
03:07Et moi, je porte cette idée que le modèle de société,
03:10et on est dans une année présidentielle,
03:11que nous devons choisir collectivement,
03:13c'est un modèle de société robuste.
03:14Et donc, c'est pour cette raison que vous intéressez au PME familial.
03:18Combien d'entreprises
03:23travaillées, rencontrées pour cette enquête
03:25et pour tirer ces six leçons, ces six pratiques dont on va parler ?
03:28J'en ai rencontré plus d'une quarantaine, plus des experts, évidemment,
03:32qui accompagnent ces entreprises et cette spécialité quand même de travailler en famille.
03:37Et j'en ai retenu huit qui sont dans l'ouvrage et qui ont vocation à servir de modèle.
03:41Pourquoi vous avez retenu celle-là ?
03:43Parce que je crois qu'un entrepreneur a besoin de sentir que ce qu'on lui propose, c'est opérant.
03:49Autrement dit, que c'est un chemin qui est empruntable.
03:54Se transformer, ça fait super peur.
03:56Surtout dans le monde fluctuant qu'on vit quotidiennement.
04:00Là, on parle de...
04:03Mon grand-père aurait dit de bon sens, très honnêtement.
04:06On parle de pratiques qui consistent à aller privilégier la pérennité sur la performance,
04:11conserver des marges de manœuvre,
04:13entretenir une diversité relationnelle,
04:16être capable d'adapter sa gouvernance,
04:17avoir un ancrage territorial fort.
04:20Somme toute...
04:21Oui, ce sont des évidences que vous êtes en train de nous décrire.
04:24Exactement.
04:24Mais c'est ce qui explique la robustesse des entreprises que vous avez choisies.
04:27Exactement.
04:28Parce qu'elles ont la transmission pour horizon,
04:31elles ne prennent pas les mêmes décisions.
04:33Ces huit entreprises que j'ai retenues,
04:36elles ont ce que j'appelle de la robustesse latente.
04:40Et tout mon travail au travers de cet ouvrage
04:42et de l'Académie de la robustesse que j'ai fondée,
04:44c'est vraiment d'accompagner ces entreprises
04:46à passer d'une robustesse latente
04:48à une robustesse délibérée.
04:50Parce que c'est seulement lorsqu'on a pris conscience des choses
04:52qu'on peut leur donner leur pouvoir.
04:55Elles ne réfléchissent pas
04:56quand elles décident d'avoir un investissement
04:58qui n'est rentable qu'à 15 ans.
05:00Elles ne se disent pas que ce n'est pas rentable assez vite.
05:02C'est quelque chose qui vient naturellement dans leur pratique.
05:05Quand elles décident de rester sur leur territoire,
05:08alors même que c'est très compliqué d'y recruter,
05:11d'y amener les collaborateurs,
05:13tout ça, c'est intrinsèque, c'est en elles.
05:15Mais si ça devient délibéré, si ça devient conscient,
05:19ça prend du pouvoir.
05:20Avec un enjeu qui est majeur,
05:22j'ai donné ce chiffre dans nos titres,
05:26dans les 10 ans à venir,
05:27une entreprise familiale sur deux
05:29devra être transmise.
05:31Est-ce qu'on se prépare à ça suffisamment ?
05:34C'est un enjeu qui n'est pas seulement français,
05:36c'est un enjeu européen.
05:39Et en réalité, moi je postule
05:41qu'une entreprise qui est robuste,
05:43elle est en permanence transmissible.
05:45Donc c'est là où le lien se fait.
05:47Et vous avez raison,
05:48il y a une enquête BPI récente qui le redit,
05:51une entreprise sur deux familiale
05:53sera à transmettre dans les 10 ans,
05:55et seulement une sur trois, a priori, y parviendra.
05:59Imaginez les dégâts que cela produit
06:01à l'échelle des territoires.
06:03Donc c'est urgent aujourd'hui
06:04de faire ce choix de l'entreprise familiale
06:06et de sortir des débats
06:07dont on a récemment encore entendu parler
06:10sur la valeur de la transmission
06:13et cette dimension-là.
06:14Regardez le service écosystémique
06:17que rendent ces entreprises
06:18et le modèle qu'elles représentent.
06:21Quand une entreprise comme Clinitex,
06:22Clinitex avec Edouard Pic,
06:24invente le seuil de prospérité.
06:27C'est un exemple à suivre.
06:29Quand une entreprise comme le groupe Muller,
06:31en l'espace de 20 ans,
06:32rachète une vingtaine d'entreprises,
06:34passe toutes les crises,
06:35ne licencie jamais,
06:36a même des territoires qui viennent le chercher
06:38en disant
06:39on a une entreprise,
06:40on aimerait que vous la repreniez.
06:41Ça a du sens.
06:42Quand une entreprise comme Vever
06:44fait renaître par la voix et la main
06:48des petits-enfants,
06:49une entreprise qui était restée dormante
06:52pendant 40 ans
06:52et en fait une entreprise à mission
06:54pour que la valeur de l'entreprise
06:57demeure inscrite
06:58et ses principes dans les statuts.
07:01Ça a du sens.
07:02Lorsqu'une entreprise comme Love & Green,
07:04qui est ce qu'on appelle une fabless,
07:06c'est-à-dire fait des couches écologiques
07:08en l'occurrence,
07:09avec des produits naturels,
07:10on en a besoin pour nos enfants,
07:11on est d'accord.
07:12Quand elle travaille avec son fournisseur
07:15et qu'elle devient son centre de R&D,
07:17elle ne se dit pas
07:18je suis dépendante.
07:19Elle crée une nouvelle interdépendance.
07:21La robustesse,
07:22c'est vraiment passer
07:23de l'abondance de biens
07:25à l'abondance de liens.
07:26Et je crois qu'on a besoin de ça.
07:28Est-ce qu'il y a une réponse
07:30publique, gouvernementale
07:31à cet enjeu de la transmission ?
07:33Alors, l'enjeu de la transmission
07:35aujourd'hui, il est beaucoup traité
07:36par BPI,
07:37avec notamment sur les entreprises familiales
07:40des parcours liés à la gouvernance.
07:42Parce qu'il faut quand même reconnaître
07:43qu'il y a une dimension humaine,
07:47émotionnelle,
07:47de liens de sang,
07:49qui vient jouer un rôle majeur.
07:52Et il y a aujourd'hui aussi,
07:54au sein de différentes écoles,
07:57des parcours dédiés.
07:58Moi, je suis issue de l'ESCA,
07:59par exemple,
08:00il y a une chaire dédiée
08:01aux entreprises familiales.
08:02Mais aujourd'hui,
08:03je ne crois pas qu'il y ait de lien
08:05qui soit fait
08:05entre cette dimension de robustesse
08:08et cette capacité à être transmissible.
08:10Il y a aussi, je crois,
08:12un changement de génération.
08:13On a aujourd'hui des générations
08:15qui, quand elles voient leurs parents,
08:17pardonnez-moi l'expression,
08:18se tuer,
08:19elles attachent toute leur vie.
08:20Eh bien, ça ne suffit pas
08:22de savoir qu'elles portent un héritage
08:23pour avoir le souhait
08:25d'avoir cette vie-là.
08:26Donc, c'est nécessaire
08:27de réenchanter tout ça.
08:29C'est l'une des raisons,
08:29pardon de vous interrompre,
08:30pour lesquelles il y aura
08:32une entreprise sur trois
08:33qui ne sera pas transmise
08:34parce que la génération suivante
08:36n'a pas forcément envie
08:37de se mettre dans les pas
08:38de ses parents
08:39ou de ses grands-parents ?
08:40Absolument.
08:41Il y a cette raison-là.
08:42Il y a le fait que,
08:44souvent,
08:45comme cette fameuse robustesse
08:46n'est pas nommée,
08:48elle ne peut pas être transmise.
08:50Prenons l'exemple d'un dirigeant
08:51parce que, dans l'ouvrage,
08:53j'emploie,
08:54je mets dans le même sac,
08:56entre guillemets,
08:56les entreprises familiales
08:57et celles que j'appelle
08:58la visée familiale.
08:59Donc, les entrepreneurs
09:00de première génération
09:01qui n'ont pas l'intention
09:02de vendre,
09:02mais qui ont l'intention
09:03de transmettre.
09:04Toujours cette idée,
09:05avoir la transmission
09:06pour horizon.
09:07Et il y a aussi le fait
09:08que, souvent,
09:09on va avoir des dirigeants
09:09qui ne vont pas faire
09:10l'effort de formaliser
09:11ce qui a fait intrinsèquement
09:13le succès de l'entreprise
09:14et qui vient d'eux.
09:16Il y a un peu un côté égo aussi.
09:17Et quand on travaille
09:19sa robustesse,
09:19on fait l'effort
09:21de venir mettre des mots,
09:23mettre des méthodes,
09:24mettre des organisations
09:25et surtout,
09:27de coopérer
09:27avec l'ensemble
09:28des parties prenantes.
09:29D'une certaine manière,
09:30on perd du pouvoir,
09:32mais on gagne en puissance.
09:33Oui, parce que ça marche
09:34dans les deux sens.
09:35peut y avoir la génération suivante
09:37qui hésite
09:38à prendre le relais,
09:39mais aussi la génération
09:40qui a créée l'entreprise
09:41qui n'est pas prête
09:42à passer la main.
09:43Oui, et puis parfois,
09:44il y a l'équipe
09:45qui n'accorde pas
09:46sa confiance
09:48à la nouvelle équipe
09:49qui arrive.
09:51Il y a un exemple
09:52que j'ai pris
09:53dans le livre
09:53qui est EPI,
09:54qui est un exemple
09:55que j'adore.
09:56Claude Groseille
09:57et Dominique Giordano
09:58ont monté cette entreprise
09:59dans l'ingénierie,
10:00dans le Val-de-Marne
10:01en 1994.
10:02Dès 2024,
10:04il commençait
10:04à ouvrir le capital
10:05au manager.
10:06Et à force
10:08d'un travail
10:08de mise à jour
10:09de l'identité,
10:10des valeurs
10:11et du projet,
10:12ça fait déjà
10:12dix ans
10:13qu'il prépare
10:14la succession
10:15de l'entreprise
10:16aux salariés.
10:18Donc,
10:18voyez cette idée
10:19de transmission.
10:20Et ce n'est pas forcément
10:20quelqu'un dans la famille
10:21qui va reprendre
10:22l'entreprise familiale.
10:23Et ce sont les salariés
10:24qui ont décidé,
10:25parce que c'est une entreprise
10:26qui fonctionne très bien,
10:27qui aujourd'hui fait
10:27170 salariés,
10:29et ce sont eux
10:30qui ont décidé
10:31que les patrons
10:32ne devaient pas saisir
10:33les opportunités régulières
10:35de grands groupes
10:35qui voulaient les racheter.
10:37Donc là,
10:38on voit,
10:38c'est 15 ans
10:39de préparation,
10:41minimum.
10:41Et en 2032 seulement,
10:44l'entreprise
10:44sera intégralement gérée
10:46par deux personnes
10:46qui aujourd'hui
10:47sont déjà
10:48les DG adjoints,
10:50et qui sont déjà
10:50à l'œuvre.
10:51Donc, voyez,
10:52la transmission,
10:53c'est aussi accepter
10:54de faire différemment.
10:56Vous parlez de richesse
10:57des liens
10:57plutôt que d'abondance
10:59de biens.
11:00La richesse des liens,
11:01c'est une caractéristique
11:02de ces entreprises,
11:04de ces PME familiales
11:05dont on parle ?
11:05C'est vraiment
11:06une caractéristique
11:07de ces entreprises familiales
11:08parce qu'elles instaurent
11:11intuitivement
11:12ce qu'on appelle
11:12de la loyauté.
11:14La loyauté,
11:15ça se construit
11:15avec le temps.
11:16C'est un des éléments
11:17centraux du vivant.
11:18La lenteur,
11:19la redondance,
11:20l'hétérogénéité,
11:21ce sont des principes
11:22du vivant.
11:23Eh bien,
11:24le vivant habite
11:25les entreprises familiales.
11:26La plupart du temps,
11:27quand on est un entrepreneur
11:28familial,
11:28on s'installe
11:29là où on vit.
11:30Donc,
11:30est-ce qu'on réfléchit ?
11:32Est-ce qu'on réfléchit
11:33à se dire
11:34est-ce que c'est le bon endroit
11:35en termes de mobilité,
11:36en termes de recrutement ?
11:37On ne sait jamais.
11:38Au début,
11:38on est deux,
11:38on est trois,
11:39puis finalement,
11:39on est cinquante.
11:41Cet ancrage territorial,
11:42il demeure.
11:43Et il y a une réciprocité
11:44qui s'installe
11:45parce qu'il est autant
11:46de l'intérêt du territoire
11:47que l'entreprise performe
11:49que de l'intérêt
11:50de l'entreprise
11:51que le territoire performe.
11:52Et là,
11:53on retrouve une dimension
11:53de la robustesse.
11:54Elle est systémique.
11:56Une entreprise
11:56ne peut pas être robuste
11:57sur un territoire
11:57qui ne l'est pas
11:58et inversement.
11:59C'est d'ailleurs pour ça
12:00que ce sont les travaux
12:02que j'ai entamés maintenant,
12:03c'est-à-dire
12:03d'aller voir les territoires
12:04pour aller finir
12:06ce triptyque
12:06robustesse,
12:07territoire
12:07et entreprise familiale.
12:08Merci beaucoup
12:10Isabelle Cussac.
12:11La robustesse
12:12des PME familiales.
12:13Voilà ce livre
12:14qu'on a déjà vu
12:15évidemment
12:16pendant l'entretien
12:17publié aux éditions.
12:18Contentage.
12:19Je vous dis à bientôt
12:19sur ce plateau.
12:21C'est l'heure
12:21du grand entretien
12:23de ce Smart Impact
12:24avec Isabelle Giordano,
12:25la déléguée générale
12:26de la Fondation
12:27BNP Paribas.
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