Il se disait victime d’un chantage à la fausse exécution, une escroquerie qui lui a fait perdre un million d’euros. Mais pendant l’audience, qui s’est tenue 20 ans après les faits, la version du plaignant est apparue de moins en moins crédible. Cet épisode de Code source est raconté par Timothée Boutry, journaliste au service police justice du Parisien.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Alexandre Ferreira - Musiques : François Clos, Audio Network.
#chantage #procès #justice
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Le 10 mai, le Parisien a raconté un procès peu banal qui s'est tenu quelques jours plus tôt devant
00:17le tribunal correctionnel de Paris.
00:19Un homme, un médecin, le docteur T, se disait victime d'un chantage à la fausse exécution.
00:25Il affirmait avoir payé à des malfaiteurs près d'un million d'euros suite à une escroquerie au scénario digne
00:31d'un film.
00:31Mais à la fin de l'audience, cette version des faits n'a pas été retenue par le procureur dans
00:36ses réquisitions.
00:37Cet épisode de Codesource est raconté par Timothée Boutry, journaliste au service Police Justice du Parisien.
00:48Timothée Boutry, l'affaire que vous allez nous raconter aujourd'hui remonte à plus de 20 ans.
00:52Vous avez suivi le procès, les lundis 6 et mardi 7 mai, devant le tribunal correctionnel de Paris.
00:58On va y revenir.
00:59Mais d'abord, présentez-nous le personnage central de ce dossier, le docteur T.
01:03Qui est-il et à quoi est-ce qu'il ressemble ?
01:05C'est un médecin généraliste d'origine asiatique.
01:08Il est spécialisé dans la nutrition.
01:11Et en fait, parallèlement à son activité de praticien, il a monté des sociétés de vente de protéines, donc de
01:16compléments alimentaires.
01:17Et il s'avère qu'aujourd'hui, alors qu'il est, il est plus homme d'affaires que médecin, puisqu
01:21'il n'exerce plus depuis 10 ans.
01:23Mais à l'époque où l'affaire se trame, il a une trentaine d'années et il exerce à Paris.
01:29En mars 2004, le docteur T. porte plainte.
01:31Il dénonce un chantage.
01:33Un chantage d'une forme très rare, un chantage à la fausse exécution.
01:37Vous allez nous dire ce qu'il s'est passé d'après lui.
01:40Mais pour bien comprendre sa version des faits, il faut remonter à 2001.
01:44Que se passe-t-il cette année-là, selon lui ?
01:46Alors il explique qu'en 2001, il reçoit le coup de téléphone d'un patient, un patient qu'il n
01:51'a rencontré qu'à une seule reprise.
01:53Et lors de cette consultation, cet homme lui a demandé une prescription pour son épouse de complément alimentaire.
01:57Et il le rappelle pour lui dire que son épouse est décédée.
02:00Et donc au téléphone, il l'appelle pour se plaindre et pour lui dire que si sa femme est morte,
02:05c'est de sa faute.
02:06Donc là, concrètement, à ce moment-là, selon lui, le docteur T. prend peur ?
02:10Oui, il dit qu'il est apeuré face à ce coup de téléphone, que pour lui, c'est une menace
02:15et il est très inquiet.
02:16Le docteur T. explique à la police avoir demandé de l'aide à deux hommes de main, deux hommes déjà
02:21condamnés en justice par le passé.
02:23Ils se prénomment tous les deux Philippe.
02:25Par souci de clarté, on va utiliser dans ce podcast leur surnom, le grand Philippe et le gros Fifi.
02:31Timothée Boutry, le gros Fifi, a des états de service impressionnants en matière de banditisme.
02:36Oui, c'est un homme qui est originaire d'Aubervilliers.
02:38Il est membre de ce qu'on appelle à l'époque le gang d'Aubervilliers, qui est spécialisé dans le
02:42vol de voiture.
02:43On est dans les années 80.
02:44Mais il va se faire connaître pour deux affaires plus rocambolesques, plus intéressantes.
02:50En 84, il participe au vol de tableaux de coraux dans un musée de Côte d'Or, le musée de
02:55Semur en Oxoie.
02:57Et ces tableaux, il a essayé de les refourguer à des Yakuza au Japon.
03:00Donc ça, c'est quand même assez particulier.
03:02Et le Japon, on y retourne, puisqu'en 1986, il participe avec des complices au casse du siècle au Japon,
03:10c'est-à-dire le braquage d'une camionnette remplie de yens.
03:13Finalement, il va réussir à s'échapper, il va partir en cavale.
03:16On va le retrouver au Mexique et il va être condamné pour ce braquage à plus de 2 millions d
03:20'euros
03:20par la cour d'assises de Seine-Saint-Denis à Bobigny.
03:24D'après ce que dit le docteur Théo Policier, au moment où il porte plainte,
03:28qu'est-ce qu'il a demandé à ces deux hommes, le grand Philippe et le gros Fifi, en 2001
03:32?
03:32Quelle était son idée ?
03:33Alors en fait, il s'adresse surtout au gros Fifi, qu'il connaît bien,
03:37et lequel va lui prendre attache avec son ami le grand Philippe, qu'il a connu en détention.
03:43Et en fait, il leur dit juste qu'il a été menacé, qu'il a peur, et il leur demande
03:47d'assurer sa protection.
03:48Et que se passe-t-il ensuite, selon lui ?
03:50Alors là, il indique que les deux Philippes vont lui dire avoir neutralisé le fameux patient
03:55et l'avoir emmené dans une maison désaffectée en région parisienne.
04:00D'après ce qu'il raconte, le docteur Théo se rend ensuite dans cette maison où il y a le
04:04patient mécontent.
04:05Oui, c'est ce que lui expliquent les deux Philippes.
04:07Donc il est amené dans ce bâtiment désinfecté et on l'emmène dans la cave.
04:11Et là, dans la cave, il dit qu'il voit un homme dont il ne reconnaît pas le visage,
04:15qui est attaché sur une chaise et qui est gardé par un geôlier cagoulé.
04:19Et là, il remonte et là, Philippe le Grand lui dit, bon, en fait, il nous a reconnu, il pourrait
04:26nous dénoncer,
04:27donc il va falloir le supprimer.
04:29Le grand Philippe, dit-il, redescend à la cave, il entend trois détonations.
04:34Ensuite, il voit revenir avec les mains ensanglantées.
04:37Selon lui, à ce moment-là, le patient a été exécuté deux, trois balles par un des hommes à qui
04:43il a demandé sa protection.
04:47A partir de là, d'après ce que dit le docteur T, il se retrouve du coup complice d'un
04:51crime, c'est ça ?
04:52Il ne dit pas que c'est ça qu'il avait demandé, juste qu'il a demandé une protection.
04:56Et selon ses dires, il se retrouve quelques jours plus tard avec trois balles tirées dans une cave
05:00et quelqu'un qui revient avec des mains ensanglantées et il pense qu'il est impliqué dans un domicile.
05:04Ces deux hommes de main, selon lui, qu'est-ce qu'ils lui disent ensuite ?
05:07Il lui explique que s'il veut étouffer l'affaire, il va falloir payer.
05:10Payer une somme, à l'époque on parle de 6 millions de francs, donc environ 1 million d'euros.
05:16Et qu'il faut payer la police, le ministre de tutelle et aussi les intermédiaires.
05:20Et que c'est la seule solution de pouvoir s'en sortir.
05:22Et là, il dit qu'il est pris dans un espèce de dilemme.
05:25Soit il se dénonce et il risque la prison.
05:28Soit il part en cavale, mais enfin, il ne sait pas trop comment faire et il a des entreprises.
05:33Soit, effectivement, il y a cette solution de payer pour, espère-t-il, faire étouffer l'affaire.
05:37Le docteur T ajoute un élément troublant.
05:40Il indique qu'en 2001, précisément le mercredi 10 octobre 2001, il a été convoqué à la police judiciaire de
05:46Nanterre.
05:47Oui, ça se passe rue des Trois-Fontaneaux, au siège de la DCPJ, donc la direction centrale de la police
05:52judiciaire.
05:53Il est reçu par un commandant en présence d'un de ses subordonnés.
05:56Et là, toujours selon son récit, on lui montre des photos de lui avec le gros Fifi.
06:02Et il s'agit de faire pression sur lui pour payer, pour étouffer l'affaire.
06:06Toujours quand il raconte sa version des faits, en portant plainte, donc en 2004,
06:10le docteur T précise qu'à la suite de tous ces événements, par un montage financier complexe,
06:15au mois d'octobre 2001, le 23 octobre, il a viré, en Suisse, une grosse somme d'argent.
06:21Oui, en fait, ça va passer par une de ses sociétés.
06:24Et il va faire un chèque de banque vers un compte qui appartient à un homme avec lequel il a
06:29été mis en contact par le grand Philippe.
06:31Et toujours selon son récit initial, cette somme d'environ un million d'euros va devoir servir à payer la
06:38police, le ministre et les intermédiaires
06:40pour avoir sa sécurité et pouvoir échapper à des poursuites judiciaires pour cette exécution à laquelle il pense être mêlé.
06:46Toujours selon lui, le docteur T finit par comprendre qu'il a été dupé, qu'il a été escroqué.
06:51Oui, alors c'est pas très clair. Il explique qu'un an après, il s'est rendu compte qu'en
06:55fait, alors qu'il pensait avoir payé pour étouffer l'affaire,
06:59il s'agissait en fait de l'escroquer et de lui voler une grosse somme d'argent.
07:06On le redit, c'est en 2004 que le docteur T dénonce ce chantage à la fausse exécution.
07:11Timothée Boutry, dans les années qui suivent, l'enquête ne va rien donner.
07:16Évidemment, il y a une enquête qui est ouverte. Plusieurs personnes vont être entendues, tous les protagonistes,
07:21les deux Philippes, la personne vers laquelle les fonds ont été versés, une autre personne qui a servi d'intermédiaire,
07:26les policiers qui ont convoqué le docteur T en octobre à la direction centrale de la police judiciaire.
07:32Et in fine, la justice va considérer qu'il n'y a pas lieu à poursuivre.
07:36Sans doute que l'affaire ne tient pas suffisamment aux yeux du juge d'instruction.
07:40Et donc, ça va se clôturer par un non-lieu, c'est-à-dire pas de poursuite.
07:43Mais, Timothée Boutry, l'affaire n'en reste pas là.
07:46Oui, parce que le docteur T décide de faire appel de ce non-lieu.
07:51Et donc, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris est saisie.
07:54Elle reprend le dossier.
07:55Elle ordonne un supplément d'informations, c'est-à-dire de reprendre les investigations,
07:59de nouvelles auditions, des confrontations.
08:01Et en 2022, la chambre de l'instruction valide le scénario de la fausse exécution
08:06et considère que c'est ce qu'il y a de plus plausible.
08:08Et donc, renvoie devant le tribunal cinq personnes, les cinq prévenus qui sont soupçonnés
08:14d'être mêlés à cette escroquerie assez extravagante, cette escroquerie à la fausse exécution.
08:19Et d'un mot, le point de départ de toute cette histoire, le patient qui aurait été
08:23très mécontent contre le docteur T, est-ce qu'il a été retrouvé ?
08:26En fait, non, il n'a jamais pu être identifié, mais la chambre de l'instruction considère
08:32qu'il faut considérer comme acquis son existence, notamment parce que le docteur T, à l'époque,
08:38se serait confié à sa compagne, à son épouse.
08:40Il aurait expliqué cette histoire de menace, d'exécution.
08:44Et donc, pour les magistrés de la cour d'appel, le scénario qu'il déroule tient la route.
08:49Et donc, il faut considérer qu'il a effectivement été escroqué après qu'on lui ait fait croire
08:53qu'il soit impliqué dans une exécution.
09:02Timothée Boutry, vous écrivez un article sur cette affaire juste avant le procès, le 6 mai.
09:07Vous prenez évidemment des précautions, tellement les faits semblent incroyables.
09:11Vous, quelles questions vous vous posez juste avant l'audience ?
09:15On a envie d'entendre le docteur T nous expliquer cette scène, parce que ça paraît totalement incroyable.
09:21On a aussi envie de rencontrer les prévenus, puisque on a un peu le folklore
09:25des vieux bandits, ranger des voitures, vieillissants, et on se demande comment ils vont se comporter à l'audience.
09:32Et surtout, voilà, on veut savoir ce qui s'est passé.
09:35Et c'est vrai que quand on lit l'arrêt de la chambre de l'instruction,
09:38on se dit effectivement, c'est très audacieux, c'est très original,
09:41mais pourquoi pas, on est devant un scénario du chantage à la fausse exécution.
09:46L'audience s'ouvre le lundi 6 mai devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris.
09:51Est-ce que vous pouvez nous décrire les deux principaux prévenus, les deux Philippes,
09:55le grand Philippe et le gros Fifi ?
09:57Alors le gros Fifi n'est plus si gros, il n'est pas très grand, il a vieilli, il a
10:0268 ans,
10:03il a les cheveux un peu clairsemés, il a une doudoune orange, parce qu'il est un petit peu froid,
10:08donc il a mis sa doudoune, il a des grosses baskets un peu flashy,
10:12et il a un air débonnaire, on sent qu'il a un petit sourire un peu canaille,
10:16il s'exprime vite, il parle un peu dans tous les sens, son avocate essaie de le recadrer
10:20parce qu'il raconte des histoires et des histoires,
10:22mais on sent qu'il n'est pas du tout désarçonné d'être à la barre.
10:25Quant au grand Philippe, il est effectivement grand,
10:27donc il y a un petit côté de l'oreille et hardy d'ailleurs, ça va être souligné pendant le
10:30procès,
10:31lui aussi très à l'aise, souriant, bavard, voilà, on sent vraiment deux personnes
10:36qui ne sont pas du tout déstabilisées d'être là où ils se trouvent
10:39et qui ont en tout cas envie de s'expliquer sur cette affaire qui date de plus de 20 ans.
10:43Au tout début de l'audience, le docteur T est invité à s'exprimer,
10:47à la barre à raconter ce qu'il a subi.
10:49Oui, c'est normal, la présidente lui donne la parole en premier
10:51puisque tout part de sa plainte,
10:53et donc on a envie qu'il retrace tout ce qui s'est passé à l'époque,
10:56et là, de manière très curieuse, il dit non, non, je ne veux rien dire,
11:00je garde le silence, et donc il va se rasseoir.
11:02C'est vrai que c'est surprenant parce qu'on ne s'attendait pas du tout à ça,
11:06donc il se met sur son strapontin, et là, le procès débute par l'audition des prévenus.
11:11Et ces prévenus vont raconter une toute autre histoire que celle du docteur T.
11:15D'abord, en résumé, il l'accuse d'avoir inventé de toute pièce
11:19cette histoire de chantage à la fausse exécution.
11:22Ah oui, alors là, ils sont unanimes pour dire non, non, ça n'a jamais existé.
11:26Le gros Fifi dit qu'il connaît le docteur T, ça, il n'y a pas de souci,
11:30mais qu'il lui a demandé non pas de le protéger d'un patient menaçant,
11:35mais de suivre son épouse, qu'il soupçonne de le tromper, d'avoir un amant,
11:39et il dit, il m'a demandé de casser les jambes de l'amant.
11:42Il raconte qu'il a aussi effectivement pris à tâche avec son ami le grand Philippe,
11:47et que les trois hommes, le docteur T et les deux Philippes,
11:49se sont rencontrés dans un café.
11:51Selon le grand Philippe, lors de cet entretien,
11:53le docteur T leur demande d'aller voler du matériel chez des concurrents,
11:57et donc d'être dans une logique de guerre commerciale
12:00et de commettre des délits pour l'intérêt de sa société.
12:03Mais en aucun cas, assure-t-il, il s'agit d'un patient menaçant
12:07qui aura été amené dans un sous-sol.
12:09Ça, pour eux, ça a été inventé de toute pièce.
12:11Et pour eux, il y a eu un patient menaçant à un moment, ou pas du tout ?
12:14Ah non, pas du tout, pour eux, ça n'existe absolument pas.
12:21Il y a un élément qui est factuellement établi,
12:24c'est la convocation du docteur T à la police judiciaire de Nanterre en octobre 2001.
12:28Du coup, est-ce qu'on sait pourquoi le docteur T a été convoqué à l'APJ ?
12:32En fait, c'est le grand Philippe qui dit qu'il a demandé à un de ses contacts à la
12:37police
12:38de convoquer le docteur T.
12:40Parce qu'en fait, le grand Philippe dit
12:42« Moi, je ne veux pas du tout être impliqué dans les magouilles qu'il nous présente,
12:47le vol chez ses concurrents.
12:48Donc, je demande à mon ami policier de le convoquer pour le faire peur,
12:52lui dire « Regarde les photos, on voit que tu contacts Fifi le gros,
12:55c'est un vieux bandit, fais attention, on t'a à l'œil,
12:59donc arrête avec tes histoires. »
13:01Et moi, le grand Philippe, il dit « Moi, dans ces cas-là,
13:03j'espère qu'il va me laisser tranquille et plus me demander de commettre quoi que ce soit d'illégal.
13:07»
13:07Et pour lui, en aucun cas, il s'agissait de faire pression sur le docteur T
13:11pour payer, pour étouffer une quelconque exécution.
13:14Autre élément qui est factuel, c'est la forte somme d'argent,
13:17environ un million d'euros que le docteur T a viré en Suisse.
13:20Est-ce qu'on sait pourquoi il a viré cette somme ?
13:23En fait, toujours selon le grand Philippe, le docteur T a besoin de sortir de l'argent liquide
13:27et donc, il lui demande s'il peut se renseigner.
13:31Alors, le grand Philippe dit « Dans mon entourage, je connais un chef d'entreprise qui fait appel à un
13:37autre chef d'entreprise,
13:38qui a une société à vendre. »
13:40L'opération qui va être mise en place, c'est donc un rachat de la moitié des parts d'une
13:44société installée au Maroc,
13:46pour cette somme d'environ un million d'euros,
13:48et c'est ça qui permettrait de sortir du cash pour le docteur T.
13:53Et selon le grand Philippe, il s'agit de sortir de l'argent à l'abri du fisc, en fait.
13:57Lui, il explique que c'est ça, en fait, la vraie raison de ce virement.
14:01Alors que le docteur T, dans sa plainte, dit que cet argent, selon lui, il l'a versé pour acheter
14:07la police,
14:07les intermédiaires pour étouffer l'exécution à laquelle il sera impliqué.
14:11Et le grand Philippe dit « Non, non, pas du tout.
14:12C'est juste qu'il veut sortir de l'argent dans des conditions pas vraiment très nettes. »
14:16Donc, pour être clair, d'après les prévenus, c'est tout simplement pour frauder le fisc qu'il a fait
14:21cette transaction.
14:21Ah oui, pour eux, c'est uniquement pour des raisons fiscales et financières qu'il y a ce virement qui
14:25a été fait en demi-1.
14:31Timothée Boutry, au bout de plusieurs heures d'audience, le docteur T,
14:34qui est officiellement la victime, la partie civile dans cette affaire, se trouve dans une position inconfortable.
14:41Oui, parce que tous les prévenus qui se succèdent à la barre, déjà, contestent la version initiale, la version de
14:46la fausse exécution.
14:48Et ils le décrivent comme un fraudeur fiscal, quelqu'un qui gère beaucoup d'argent et dans des conditions pas
14:53très nettes.
14:54Et voilà, donc c'est pas du tout un portrait très flatteur qui est dressé de cette partie civile.
14:59On a plutôt l'impression d'avoir un médecin affairiste qui brasse beaucoup d'argent dans des conditions un peu
15:04louches.
15:05À l'issue de cette première journée d'audience, quel est le sentiment qui domine ? Le doute ? Le
15:09malaise ?
15:09Un petit malaise et surtout une grosse interrogation. En fait, on ne sait plus qui croire.
15:14Alors, c'est vrai que comme le docteur T n'a pas pris la parole et qu'on a une
15:18succession de versions différentes,
15:20on se dit qu'on ne voit pas trop comment le tribunal pourrait accréditer cette version de la fausse exécution
15:25puisqu'elle n'a pas été réitérée à la barre et elle est contestée de toutes parts,
15:30que ce soit par les de Philippe, les policiers qui ont procédé à la convocation,
15:36par l'homme d'affaires qui a vendu la moitié de ses parts de société au moment de la transaction.
15:41Donc on se dit, bon, ça ne tient pas forcément la route, je ne sais pas trop comment ça va
15:47tourner en fait.
15:48On a une interrogation, on se demande comment le parquet va se positionner
15:51et comment le tribunal, in fine, va pouvoir se dépatouiller de cette histoire.
15:55Et là, le docteur T demande à parler.
15:58Bah oui, il avait dit au début de l'audience, non, je ne souhaite pas m'exprimer.
16:02Et là, on peut imaginer que peut-être il a senti que le vent tournait
16:05et qu'il était opportun pour lui de prendre la parole parce qu'il voit bien que sa version initiale,
16:09celle de la plainte est battue en brèche et il se dit, bah, non, il est peut-être temps quand
16:14même
16:14de dire au tribunal, non, non, ça s'est passé effectivement tel que je l'ai décrit au départ.
16:18Et donc, il se lève et il va s'exprimer dans le tribunal.
16:21Qu'est-ce qu'il dit ?
16:22Bah, il dit ce qu'il a dit au départ, en fait, au Mont-de-Saint-Plate en 2004.
16:25Il raconte l'histoire de ce patient menaçant,
16:30de ce déplacement dans une maison désaffectée au nord de Paris,
16:35les détonations, le grand Philippe qui revient avec les mains ensanglantées,
16:39le chantage qu'on lui met sur le dos en disant, bah, si tu veux étouffer l'affaire,
16:42il faut payer la police, les intermédiaires,
16:44et donc l'opération qui va se mettre en place avec ce virement d'environ un million d'euros
16:48vers un chef d'entreprise pour acheter la moitié des parts de ce société.
16:52Et donc, pour la première fois, on entend de vive voix le scénario devant le tribunal.
16:56Évidemment, le lendemain, au deuxième et dernier jour de ce procès, le mardi 7 mai,
17:01le tribunal a beaucoup de questions à poser au docteur T.
17:05Oui, parce que le lundi soir, il était tard, et juste, il a fait sa déposition,
17:08et il est acquis que le tribunal et les partis lui poseront des questions le lendemain.
17:12Et là, c'est vrai qu'il est chahuté par tout le monde,
17:15déjà un peu par le procureur, qui pose des questions sur les conditions de ce virement,
17:19et évidemment par les avocats des prévenus,
17:22qui bataillent en disant, mais non, votre histoire, vous l'avez totalement inventée,
17:25mais ça ne tient pas la route, et on sent qu'il est un peu mis mal à l'aise.
17:29Et d'ailleurs, la présidente lui dit, non mais vous n'êtes pas interrogé comme prévenu,
17:33mais comme parti civil, parce que c'est vrai qu'à un moment,
17:35on a un peu le doute qui s'installe, de quel côté de la barre est le docteur T.
17:39C'est vrai que c'est assez curieux, en fait, on a l'impression d'un petit retournement des choses.
17:43Et est-ce qu'il est interrogé une nouvelle fois sur ce fameux versement de 1 million d'euros vers
17:47la Suisse ?
17:48Oui, il est interrogé là-dessus, parce que ce virement, il a bel et bien existé.
17:52Ça, il n'est pas contesté, et donc on veut vraiment savoir,
17:56quelle est la raison de ce virement, parce que l'escroquerie, c'est un virement d'argent
18:01obtenu par des manœuvres frauduleuses, donc il faut vraiment savoir ce qu'il en est.
18:04Et lui, il a cette explication un peu curieuse, parce qu'évidemment, on s'interroge
18:08pourquoi vous avez mis 3 ans pour porter plainte, c'est quand même une question légitime.
18:11Et en fait, il se trouve qu'en 2004, il fait l'objet d'un contrôle fiscal,
18:15et lui-même dit, bah, s'il n'y avait pas eu le contrôle fiscal, j'aurais pas porté plainte.
18:18Alors là, on voit le procureur qui écarquille les yeux, parce que c'est vrai que c'est assez surprenant.
18:22On pourrait se dire, mais d'ailleurs, la question, on l'est posée, c'est, bah,
18:25vous avez porté plainte parce que vous avez été victime d'une estroquerie,
18:29mais non, vous, vous portez plainte parce que vous avez peur du fisc, en fait.
18:32Donc c'est assez curieux, ça renforce l'impression de malaise,
18:35et surtout, on ne sait plus qui est qui, qui est le prévenu, qui est la victime.
18:41Voilà, il y a vraiment un mélange des genres qui se passe pendant le procès.
18:45Et d'un mot, comment il explique ça, le fait de porter plainte parce qu'il a un contrôle fiscal
18:48?
18:49Quel lien il fait ?
18:50Bah, il voit bien que ce virement, il est un peu suspect, et qu'il va falloir s'expliquer,
18:54et donc, il dit, bah, là, c'est le moment où je suis obligé de révéler toute l'histoire,
18:59la fausse exécution, pour que l'administration fiscale puisse comprendre ce qu'il en est.
19:02D'ailleurs, le contrôle fiscal, il est un peu mis en stand-by depuis 20 ans,
19:06puisqu'on attend de savoir ce que va donner cette procédure.
19:10Donc il y a un vrai enjeu à ce moment-là.
19:16A la fin de cette journée, le procureur prend la parole pour ses réquisitions,
19:20les peines qu'il demande au nom de la société, à l'encontre des prévenus.
19:24Évidemment, tout le monde se demande s'il va suivre la version du docteur T,
19:29celle du chantage à la vraie fausse exécution,
19:31ou bien celle des deux hommes de main, les deux Philippe, le gros et le grand.
19:36Que dit le procureur dans ses réquisitions ?
19:39Alors il dit, dans cette affaire, il y a une multiplication des vérités.
19:44On est vraiment trop loin de pouvoir établir la vérité judiciaire.
19:48Et donc il reprend un peu toutes les versions.
19:50Il dit, il y a autant de versions que de prévenus, presque.
19:52Et donc il dit, moi, je ne sais pas comment m'en dépatouiller.
19:55Et en tout cas, il dit, moi, je pense que l'escroquerie, ça ne tient pas,
19:59parce que la scène de la fausse exécution, c'est parole contre parole.
20:03Il y a juste la déclaration du docteur T.
20:05Elle est contestée par tous les autres prévenus.
20:08Il n'y a pas d'éléments objectifs qui permettent de la confirmer.
20:12Et donc je l'abandonne.
20:13Et donc on se retrouve plus de 20 ans après,
20:15avec la thèse centrale qui est finalement totalement abandonnée.
20:19Mais il demande malgré tout des peines à l'encontre des prévenus.
20:22Pourquoi ?
20:23Oui, le procureur abandonne certes les poursuites pour escroquerie,
20:27mais il décide de requalifier les faits.
20:30En fait, il se focalise sur le fameux virement d'environ un million d'euros,
20:34parce que celui-ci, il existe.
20:36Et on voit bien qu'il n'a pas été réalisé dans des conditions très nettes.
20:40Et il y voit en fait un abus de bien social,
20:43c'est-à-dire l'utilisation dévoyée de l'argent d'une société
20:46au profit de son dirigeant ou d'autres personnes.
20:49Et donc il va considérer que les prévenus sont coupables
20:52de blanchiment d'abus de bien social
20:54ou de complicité d'abus de bien social,
20:56c'est-à-dire qu'ils ont participé à ce détournement d'argent
20:59d'une des sociétés du docteur T.
21:01Et donc il demande des peines de prison très modestes,
21:054 mois de prison avec sursis et une amende assez légère.
21:08Mais ce qu'il faut retenir, c'est qu'il abandonne les escroqueries
21:10au profit d'autres qualifications,
21:12blanchiment d'abus de bien social et complicité d'abus de bien social.
21:15La décision sera rendue le 18 juin,
21:17mais, Timothée Boutry,
21:19ces réquisitions semblent hallucinantes
21:21pour les avocats des prévenus.
21:23Bah oui, là, ils tombent des nus,
21:25ils disent mais attendez, c'est pas possible,
21:26ça fait plus de 20 ans que cette enquête a démarré,
21:29il y a eu un non-lieu, on est reparti,
21:32un supplément d'info,
21:33il a toujours été question d'une escroquerie,
21:35et là, un avocat dit mais comment c'est possible
21:37que le procureur sorte ce lapin de ses grandes manches,
21:40cette histoire d'abus de bien social ?
21:42Alors procéduralement, c'est possible de requalifier,
21:44mais c'est vrai que c'est pas fréquent,
21:47et surtout ce qui est important,
21:48c'est que les prévenus doivent pouvoir se défendre
21:51sur les faits pour lesquels ils sont poursuivis,
21:53donc il faut savoir pourquoi on est poursuivi,
21:55pour bien se défendre.
21:56Donc c'est aussi ce que vont dire les avocats,
21:57on n'a pas été interrogés là-dessus,
21:59on n'a pas pu se défendre,
22:00et surtout, à partir du moment où ils considèrent
22:02qu'il y a eu un abus de bien social,
22:04l'auteur de cet abus, ça ne peut être que de docteur T.
22:06Et donc la défense dit,
22:08mais attendez, c'est pas possible, là,
22:09il faudrait reprendre toute l'histoire
22:10et qu'on renvoie le docteur T. de l'autre côté de la barre
22:13avec nous, les prévenus,
22:14et on verra ce qui se passera
22:15et on se défendra sur cette nouvelle qualification.
22:17Donc ils sont effectivement très mécontents,
22:20ils demandent le renvoi du procès,
22:21ça ne va pas avoir lieu,
22:23et ils vont quand même plaider,
22:24et évidemment, ils vont plaider la relaxe de leurs clients,
22:27et qu'on n'en parle plus.
22:32Timothée Boutry,
22:33vous couvrez des faits divers
22:35et des procès pour le Parisien
22:36depuis 20 ans.
22:38Qu'est-ce qui vous a le plus surpris
22:39ou intrigué dans cette affaire ?
22:41Tout est un peu particulier,
22:43il y a déjà le délai,
22:44même si quand on suit la justice,
22:45on ne s'étonne plus de rien.
22:47Il y a le scénario initial,
22:48le chantage à la fausse exécution,
22:50moi, je n'avais jamais entendu parler de ça.
22:53Et il y a aussi la manière
22:54dont on se déroule le procès,
22:55parce qu'au départ, on se dit,
22:57bon, ça va à peu près se dérouler
22:58tel que c'est présenté.
23:00Et voilà, ce qui est surprenant,
23:02c'est que, en fait,
23:03le train a un peu déraillé,
23:05en fait, en cours de route.
23:06Après, bon, ben maintenant,
23:07la décision, elle accombe au tribunal.
23:09Je ne sais absolument pas
23:10la décision qui va être prise.
23:12On va scruter ça avec beaucoup d'intérêt.
23:14Mais c'est vrai que, voilà,
23:15jusqu'au bout, cette affaire,
23:16elle aurait été totalement hors du commun.
23:20Merci à Timothée Boutry.
23:21Cet épisode de Code Source
23:22a été produit par Thibaut Lambert
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23:26Réalisation, Alexandre Ferreira.
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