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L’affaire vient d’être jugée au cours d’un procès qui a vu défiler les proches de Bouchra B, tué en 2021. Reconnu coupable de « meurtre par conjoint », Khalid F. a été condamné le 11 octobre à 28 ans de réclusion par la la cour d’assises de Seine-Saint-Denis. Carole Sterlé est journaliste au Parisien, elle fait partie du service police-justice Île-de-France.
Dans Code source aujourd’hui, elle revient sur les faits et sur le procès.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Barbara Gouy - Production : Thibault Lambert, Clara Garnier-Amouroux, Barbara Gouy et Clawdia Prolongeau - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network
#feminicide #justice #meurtre
Dans Code source aujourd’hui, elle revient sur les faits et sur le procès.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Barbara Gouy - Production : Thibault Lambert, Clara Garnier-Amouroux, Barbara Gouy et Clawdia Prolongeau - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network
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NewsTranscription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Le vendredi 26 novembre 2021, à Épinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, Bouchra Bé, 44 ans,
00:18a été tué par son ancien mari et père de ses deux filles. Ce féminicide a bouleversé l'institution
00:24judiciaire. Quand Bouchra Bé a été tué, elle croyait que son ancien mari était encore en prison.
00:30Elle n'avait pas reçu de message pour l'informer de sa remise en liberté. L'affaire vient d'être
00:36jugée. Reconnue coupable de meurtre par conjoint, Ralid F, a été condamnée le 11 octobre à 28 ans
00:42de réclusion. Carole Sterlet est journaliste au Parisien, elle fait partie du service police-justice
00:47Île-de-France. Dans Codesources, aujourd'hui, elle revient sur les faits et sur le procès.
00:59Carole Sterlet, vous avez couvert cette affaire depuis le début et vous venez de suivre le
01:03procès. Vous allez nous raconter ce procès. Mais d'abord, il faut dire qu'après la mort
01:07de Bouchra Bé, tuée en 2021 par son ancien compagnon, le protocole a changé quand un
01:13ancien conjoint violent va sortir de prison. Expliquez-nous ça.
01:17Bouchra pensait que son ex-mari était toujours en prison et qu'il sortirait de prison le 8 décembre.
01:22Elle a été tuée le 26 novembre. Pour sa famille, pour ses proches, pour ceux qui
01:27essayaient de la protéger, si elle avait été prévenue de cette sortie de prison, elle
01:30aurait pu se protéger et peut-être qu'elle serait toujours en vie. Et ça a précipité
01:34la publication d'un décret qui prévoit que désormais, systématiquement, les victimes
01:39de violences conjugales, qu'elles soient commises par un conjoint ou un ex-conjoint, soient
01:44prévenues de la date précise de sortie de prison de leur agresseur.
01:50Qui était Bouchra ?
01:51Bouchra, elle est née en 1976 au Maroc, à Oujda. C'est la dernière d'une famille
01:56de six enfants. C'est la petite chérie que tout le monde aime. Bouchra, ça veut dire
02:00« bonne nouvelle » en arabe. Son papa est commissaire de police. Elle fait ses études
02:06à Oujda. Elle suit une de ses grandes sœurs en France pour faire des études. Elle a un
02:11diplôme de technicienne en informatique. Et puis finalement, là, elle décide de rester
02:15en France où ses deux grands frères sont déjà installés. Eux sont commerçants. Ils
02:19travaillent notamment sur le boulevard Magenta, à Barbès. Ils ont des magasins de vêtements
02:23de fêtes et de mariages. Elle s'est mariée une première fois, un mariage un peu éclair,
02:29deux, trois ans. Ça ne se passe pas bien. Elle se sépare. Et elle rencontre ensuite Khalid,
02:35qui deviendra le père de ses deux filles. Elle dit à l'une de ses sœurs qu'en France,
02:41c'est quand même plus facile quand on est deux dans la vie. Et d'un mot, donc, c'est
02:44une femme
02:45indépendante ? Oui, c'est une femme qui est complètement indépendante, qui fait tout pour
02:48son autonomie. Elle est propriétaire de son appartement à Épinay, en Seine-Saint-Denis. Et
02:54elle est gérante du commerce qu'elle ouvre en 2018, boulevard Magenta, à Paris.
02:59Tout commence en mai 2021. Un psychologue qui vient de recevoir Khalid, donc le père des filles
03:03de Bouchra, donne l'alerte. Ce n'est pas elle qui pousse la porte du commissariat en premier.
03:08C'est la police qui reçoit un coup de téléphone d'un psychologue qui alerte qu'un homme
03:13qu'il suit, dont le nom est donné, a des envies de meurtre. Des précautions doivent
03:18être prises par l'épouse et les enfants, surtout de ne pas rentrer au domicile. Donc
03:24la police accourt au domicile de la famille. Et là, le père se trouve avec la petite fille
03:29qu'il est parti chercher à l'école. Il voit débarquer la police, les pompiers. Lui
03:34dit qu'il n'arrive plus à dormir depuis qu'il a arrêté de fumer du cannabis et il demande
03:39à être hospitalisé. Les pompiers l'emmènent à l'hôpital où finalement il ne sera pas
03:46hospitalisé. Et Bouchra est escorté jusqu'au commissariat pour déposer plainte.
03:52Et là, qu'est-ce qu'elle raconte aux policiers ?
03:54Eh bien là, elle vit de son sac. C'est-à-dire qu'elle explique qu'elle vit dans la
03:57peur,
03:58les menaces, les humiliations depuis des années et qu'elle souhaite se séparer
04:03de ce monsieur.
04:03Bouchra porte plainte donc et à la suite de cette plainte, Ralide est condamné.
04:07Il est condamné à un stage de sensibilisation en violence conjugale qui est prévu le 2
04:10juillet à Bobigny. Finalement, il n'aura pas le temps de le faire.
04:14Pourquoi ?
04:14Parce qu'entre-temps, il revient au domicile alors qu'il n'a pas le droit de revenir
04:17au domicile. Mais surtout, il ne revient pas par la porte. C'est-à-dire qu'il est caché
04:22dans un local technique. Il attend sa femme un matin alors qu'elle vient de déposer
04:27la petite à l'école. Il la surprend en retour, il la pousse dans l'appartement. Elle dit
04:32qu'il la menace avec un couteau et qu'il lui dit « c'est ton dernier jour, pourquoi
04:36tu as appelé la police ? »
04:38Comment elle s'en sort à ce moment-là ?
04:39En fait, elle discute avec lui. Elle essaye de le calmer. Elle arrive à s'emparer
04:43de son téléphone, à prévenir un cousin qui prévient un frère. Là, il prend peur
04:48et il s'enfuit.
04:50Après ce nouvel épisode de violence, il est condamné une nouvelle fois.
04:54Il est placé en détention provisoire pendant quelques semaines jusqu'à son jugement.
04:57Et au procès, il est condamné à un an de prison, dont six mois avec sursis probatoires.
05:02À ce moment-là, Bouchra se voit confier ce qu'on appelle un téléphone grave danger
05:05qui permet d'alerter la police en appuyant sur un bouton. Au début du mois d'octobre,
05:10Ralid sort de prison. Il a purgé sa peine de prison ferme. Et là, il viole l'interdiction
05:15de s'approcher de son ancienne compagne.
05:16Oui, c'est ça. Il a l'interdiction formelle de s'approcher de son ancienne compagne,
05:22que ce soit sur le lieu de travail ou au domicile.
05:25Et ce jour-là, c'est la fille aînée qui a 14 ans, qui prévient sa mère.
05:29Elle dit qu'elle reconnaît la manière particulière de son père de sonner à la porte.
05:33Il faut rappeler que Bouchra a changé les serrures depuis qu'ils se sont séparés.
05:36Donc, il n'a pas les clés, il ne peut pas rentrer.
05:38Elle reconnaît sa manière de sonner. Elle va voir à la huton.
05:41Elle est paniquée. Elle voit son père à la porte avec son béret et son petit sourire, comme elle dit.
05:47Elle appelle sa mère et elle lui dit « Maman, il est là. Il faut que tu appelles la police.
05:52»
05:52Et sa mère déclenche son téléphone grave danger.
05:55Après ces faits, Ralid est remis en prison.
05:57Oui, parce que souvenez-vous, il a été condamné à une peine ferme et une peine de sursis probatoire.
06:02Ce sursis probatoire, c'est comme une épée de Damoclès.
06:06C'est-à-dire que si l'auteur, là en l'occurrence de violences conjugales, se tient bien, respecte les
06:13obligations, il ne retourne pas en prison.
06:15Mais s'il fait un écart, s'il s'approche à nouveau de sa compagne alors qu'il en a
06:19l'interdiction, là, il retourne en prison.
06:21Et là, il y a un juge d'application des peines qui décide de révoquer une partie de ce sursis
06:26probatoire.
06:26Donc, il révoque deux mois.
06:28Donc, on est en octobre, Ralid retourne en prison pour deux mois.
06:31Ce qui amène, en toute logique, à une sortie le 8 décembre.
06:35Mais ce qu'on comprendra plus tard, c'est qu'il y a un système de remise de peine automatique.
06:39C'est ce que vous dira en détail un juge d'application des peines qui vous accorde une interview anonyme
06:44pour le Parisien.
06:45Qu'est-ce qu'il vous explique ?
06:46Il m'explique qu'il y a des crédits automatiques qui sont prévus par la loi pour tous les prisonniers.
06:52Lorsque la peine est supérieure à un an, il y a une réduction, il y a un crédit de peine
06:59de trois mois par année et après un mois par année supplémentaire.
07:03Si la peine est inférieure à un an, ce qui est le cas de Ralid, eh bien là, c'est
07:09sept jours par mois.
07:11Et ça, c'est le juge d'application des peines qui décide de ces crédits de peine.
07:16C'est-à-dire qu'ils sont automatiques, mais si un détenu se comporte mal, il ne les aura pas.
07:19Donc, c'est le juge qui décide.
07:20Mais il n'est pas seul.
07:21Il y a une commission où il y a le chef de la prison, le procureur, le conseiller d'insertion.
07:26Et il faut réaliser qu'à ces réunions, il y a une centaine de dossiers qui sont examinés.
07:30Et ça va très vite, il y a quelques minutes par dossier.
07:33C'est ce que m'explique ce juge.
07:34À cette période, Ralid est en détention.
07:36Bouchra se sait en danger.
07:38Elle envisage même de partir de son pays d'après ses proches.
07:41Ses frères me disent qu'ils avaient prévu de la faire partir le 8 décembre,
07:45que ce soit au Maroc ou au Canada, où il y a aussi de la famille.
07:48Parce que pour eux, c'était le seul moyen de la protéger.
07:51Et Bouchra dit même un jour, je sais qu'il va me tuer.
07:54Oui, c'est une phrase assez glaçante qui est rapportée par une juriste de l'association SES Victime 93.
08:01Et elle lui dit, mais de toute façon, je sais qu'il va me tuer.
08:05Le 17 novembre 2021, Ralid F sort de prison, donc bien avant la date du 8 décembre que Bouchra avait
08:11en tête.
08:11Mais elle n'est pas au courant de cette sortie.
08:14Elle n'a pas été prévenue, comme on le disait au début de cet épisode de Code Source.
08:17Non, cette fois, elle n'a pas été prévenue.
08:19C'est-à-dire qu'en octobre, elle avait su la date précise de sortie de prison de Ralid.
08:25Là, elle ne le sait pas.
08:26L'information s'est perdue du sud de l'île de France au nord de l'île de France.
08:30Le mari était incarcéré au sud, en Essonne.
08:33Bouchra vivait en Seine-Saint-Denis.
08:35Un mail est parti du tribunal d'Evry pour le tribunal de Bobigny.
08:39Il n'a manifestement pas été reçu par les bonnes personnes.
08:41La juriste de l'association SES Victime qui la suivait avait, elle, demandé à être tenue au courant en cas
08:49d'une sortie anticipée.
08:50Elle n'a pas eu de réponse.
08:52Le vendredi 26 novembre, Ralid achète un couteau dans un supermarché de la région et il se rend devant l
08:58'appartement de Bouchra dans une résidence d'Epinay-sur-Seine.
09:01Ce jour-là, il a loué une voiture.
09:03Il attend, il a prévu de discuter avec Bouchra, dit-il, de demander des explications.
09:09Il écoute la radio, il passe des heures dans sa voiture.
09:11Il commence à faire nuit, on est en novembre.
09:14Il éguide son couteau, il voit passer ses filles qui rentrent de l'école.
09:17Il ne sort pas de la voiture, il reste dans la voiture.
09:20Il attend Bouchra, il n'est là que pour ça.
09:22Il la voit arriver, il sort, il dit qu'il l'attrape par le bras, qu'elle sort un taser,
09:29qu'elle appelle à l'aide, qu'il sort le couteau.
09:32Lui, il pense avoir frappé deux fois, c'est ce qu'il dira tout au long de l'enquête et
09:37même après.
09:38Ensuite, un voisin a cours, alerté par les cris d'une femme.
09:42Il voit un homme accroupi, c'est Ralide, qui lève la tête et qui dit « c'est ma femme,
09:47elle m'a trompé ».
09:48Il s'en va, il jette le couteau dans un buisson, il passe un coup de fil à un proche
09:53en disant « je vais me rendre au commissariat, j'ai frappé ma femme ».
09:57C'est ce qu'il fait, il arrive au commissariat et il est incarcéré.
10:01Bouchra était au téléphone avec sa fille aînée qui a 14 ans à ce moment-là.
10:05En fait, sa fille, elle a 14 ans et comme une ado, elle appelle sa mère à peu près tous
10:08les jours pour lui raconter sa vie.
10:10Et ce soir-là, sa mère rentre préparer le dîner, elle est vraiment à deux pattes chez elle.
10:15Et à un moment donné, elle entend que la conversation s'arrête.
10:18Sa mère prononce quatre fois son prénom, appelle à l'aide et puis, voix étouffée, elle n'entend plus rien.
10:24Elle comprend que sa mère s'est fait agresser.
10:26Elle pense tout de suite que c'est le père qui est derrière ça.
10:28Elle ne sait pas si c'est lui, s'il a envoyé quelqu'un.
10:30Elle est paniquée, elle hurle tellement fort qu'une voisine sort.
10:35Et c'est là que la police va être prévenue.
10:41Carole Sterlé, on en vient au procès de Ralid F, l'homme comparé devant la cour d'assises de Bobigny.
10:46Du mardi 8 au vendredi 11 octobre, au premier jour de l'audience,
10:49une médecin légiste fait un exposé détaillé des coups reçus par Bouchra.
10:54Là, c'est quand même très concret.
10:56C'est-à-dire qu'on comprend vite que ce n'est pas deux coups qui ont été donnés, mais
11:0016.
11:01Le couteau est présenté, il était sous-scellé, il est sorti des scellés.
11:06On voit un grand couteau avec la lame complètement tordue.
11:09Donc, on imagine la violence des coups.
11:11Et puis surtout, il y a la photo du dos de Bouchra qui est projetée.
11:15Il y a des plaies partout, dans tous les sens.
11:16Il y a 16 plaies sur le corps.
11:18Il y a aussi des plaies à la main.
11:20Ça veut dire qu'elle s'est protégée, explique la légiste.
11:23Et puis surtout, sur son manteau, sur sa doudoune, on est en hiver, il y a 35 en taille.
11:29L'accusé, Ralide, est-ce qu'il demande pardon pour son crime ?
11:32Oui, d'emblée.
11:33Au premier jour, ses mots, c'est « je demande pardon pour mes filles, pour la famille, pour la justice,
11:40pour la France ».
11:40Il a honte, il dit qu'il est un criminel.
11:42Qu'est-ce qu'on apprend sur lui et sur son parcours de vie jusqu'au meurtre de Bouchra ?
11:46Lui aussi est natif d'Oujda au Maroc, mais il n'a pas du tout le même parcours.
11:51C'est le dernier d'une fratrie de onze.
11:53Il arrive en France sans papier.
11:56Il ne sait pas lire, il ne sait pas écrire.
11:58Il fait des petits boulots noirs parce qu'il n'a pas de papier.
12:01Il travaille dans le métro.
12:03Et puis, il travaille longuement comme videur dans une boîte de nuit du 5e arrondissement.
12:08C'est ce qu'il dit.
12:09Et puis, il rencontre Bouchra dans le magasin d'un de ses frères, où il travaille lui aussi.
12:15Quand il s'exprime plus longuement sur les faits, sur le meurtre de Bouchra,
12:19il affirme toujours aujourd'hui qu'il n'avait pas l'intention de la tuer.
12:23Il répète sans arrêt que ce jour-là, il voulait des explications, qu'il n'a pas fait exprès,
12:28qu'il a donné deux coups parce qu'elle a donné le coup de taser,
12:30que le couteau, c'était pour se protéger, ce n'était pas pour l'attaquer.
12:34Voilà, on a du mal à l'entendre, mais il le répète depuis trois ans.
12:38Pourtant, à la barre, deux de ses anciens co-détenus disent qu'il avait annoncé son intention de tuer la
12:44mère de ses filles.
12:46Oui, ce sont deux hommes qui ne se connaissent pas et qui disent la même chose.
12:49C'est-à-dire qu'ils ont partagé la cellule de Khalid à un moment de son incarcération,
12:55et chacun raconte qu'il ruminait ce projet,
12:59c'est-à-dire qu'il disait qu'il allait tuer sa femme en la traitant de tous les noms,
13:02qu'elle l'avait déshonorée, qu'à cause d'elle, il avait tout perdu,
13:05qu'il allait la tuer et qu'il passerait à la télé et qu'il retournerait en prison.
13:10Mais ce qui est fou, c'est qu'aucun n'a donné l'alerte.
13:18Carole Sterlet, en plus de ses témoignages, un autre élément de l'enquête,
13:21semble montrer qu'il y avait bien, préméditation,
13:24les images du supermarché près d'Epinay, où il a acheté son couteau.
13:28Oui, les enquêteurs ont mis la main sur les images de surveillance dans ce grand centre commercial,
13:34et là, ils ont vu Khalid déambuler dans les rayons,
13:40acheter des bonbons, acheter des tranches de dinde,
13:43et dans le rayon, juste en cible de cuisine,
13:46prendre un couteau, avec une lame d'une vingtaine de centimètres,
13:50partir, puis revenir, et là, prendre une pierre à aiguisée.
13:54Carole Sterlet, le jeudi 10 octobre, la fille aînée de Bouchra va témoigner à la barre,
13:59d'abord, qui s'est occupée d'elle et de sa sœur après le meurtre ?
14:02Alors, il faut rappeler qu'on parle de deux petites filles,
14:04donc il y en a une qui a 14 ans, qui est adolescente,
14:07et l'autre qui a 5 ans à l'époque.
14:09Elles sont prises en charge d'abord par la police,
14:11qui les emmène à l'hôpital,
14:12où là, elles sont placées pendant plusieurs jours dans le cadre d'un protocole féminicide.
14:16Elles sont placées en famille d'accueil,
14:18avant d'être récupérées par leur oncle,
14:21et elles vivent désormais au Maroc, dans la famille maternelle.
14:23Quand elle s'approche pour témoigner à la barre, qu'est-ce qui vous frappe ?
14:27Sa ressemblance avec sa mère, c'est incroyable.
14:30En fait, on a projeté des photos d'elle quand elle était petite,
14:33et elle a bien grandi, et elle ressemble énormément à sa mère.
14:36C'est-à-dire que son visage, ses lunettes, son sourire, son voile,
14:41tout fait penser à la photo de sa maman.
14:43Et qu'est-ce qui vous marque le plus dans son témoignage ?
14:45Il y a un moment où elle s'effondre,
14:47au bout de trois quarts d'heure, où elle a parlé de la peur de son père,
14:50où elle a parlé de sa mère, où elle a parlé de sa vie avant,
14:53de sa vie maintenant.
14:54Elle s'effondre en larmes, elle craque totalement.
14:57Elle dit qu'elle aimerait que ce soit un cauchemar,
14:59et qu'elle se réveille de ce cauchemar,
15:00qu'elle se réveille dans sa chambre, à Épinay,
15:03avec sa maman auprès d'elle.
15:04Et là, toute la salle est en pleurs,
15:06et le président fait interrompre l'audience.
15:08Elle parle aussi de la violence de son père.
15:10Elle est convaincue qu'il est toujours dangereux aujourd'hui.
15:13Oui, elle dit qu'elle a toujours eu peur de ce père,
15:16et qu'elle a encore peur de lui,
15:19que sa prochaine cible, c'est elle.
15:22Une fois qu'il sortira de prison,
15:23et que sa date de sortie, il inquiète forcément.
15:25Carole Sterlet, quand on lit vos comptes rendus d'audience,
15:28on comprend que Ralid F, au moment où Bouchra l'a quitté,
15:31n'a pas supporté de perdre l'image que les gens avaient de lui.
15:34Oui, c'est ce qu'une psychologue et un expert psychiatre ont expliqué.
15:38C'est-à-dire qu'il avait ce statut de bon père, bon travailleur,
15:44le mariage, les enfants, le travail,
15:47et qu'en Bouchra décide que c'est fini.
15:50Il y a un sentiment d'humiliation qui grandit.
15:53Il perd tout, en fait.
15:54Il perd la garde de ses enfants.
15:56Bouchra a fait des démarches pour avoir l'autorité parentale exclusive.
15:59Il n'a plus de logement, puisque l'appartement est à elle,
16:02et il n'a plus de travail, parce que Bouchra est la gérante de la société et lui salarié.
16:08Carole Sterlet, vous parlez de féminicide dans Le Parisien depuis des années.
16:11Depuis la mort de Bouchra, le collectif contre les féminicides
16:15a recensé 237 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint.
16:19D'après les associations et aussi d'après les proches de Bouchra,
16:23qu'est-ce qui peut être fait pour essayer de prévenir les féminicides ?
16:26Pour les proches de Bouchra, ce qui est clair, c'est qu'il faut que la loi change
16:30et que les sanctions soient beaucoup plus dissuasives et beaucoup plus lourdes.
16:35Les avocates, en partie civile, ont appelé aussi un réveil collectif.
16:40C'est-à-dire que les féminicides restent des crimes de possession.
16:45Ce ne sont pas des crimes d'amour, ce sont des crimes de possession.
16:47Les policiers n'ont pas à vérifier quand des faits de violences conjugales sont dénoncés,
16:52si la femme a une relation extra-conjugale ou pas.
16:56Mais ce réveil collectif, il passe aussi par la société et par tout le monde.
17:00C'est-à-dire que Bouchra, en plus de se protéger, de déposer plainte, de s'armer,
17:04elle a appelé à l'aide.
17:05C'est-à-dire qu'elle a aussi appelé à l'aide un proche de Khalid
17:09en lui demandant de venir récupérer les affaires.
17:11Et lui a dit « mais non, je ne veux pas mettre de l'huile sur le feu,
17:13ça ne me regarde pas, c'est vos histoires de couple. »
17:15Donc, en fait, c'est une manière de dire qu'à tous les étages,
17:19sur notre palier, dans nos familles, on peut aussi agir.
17:27Il y a aussi la question de détecter les signaux faibles de cette violence, c'est ça ?
17:31Oui, de les détecter et surtout de prendre en charge à la fois les plaignantes et les auteurs.
17:39C'est-à-dire qu'est-ce qu'un stage de sensibilisation aux violences conjugales
17:43peut suffire à une prise de conscience quand on a tel profil ?
17:47L'une des sœurs de Bouchra a aussi témoigné et elle est revenue sur la peur que vivait sa sœur.
17:52Alors, on savait que Bouchra avait acheté un taser,
17:57dormait avec une bombe lacrymogène, avait changé ses serrures.
17:59Mais sa sœur explique à la barre en larmes, parce qu'elle se dit
18:03« mais on n'a pas pris la mesure de la situation »
18:06que sa petite sœur avait décidé de commander un gilet pare-balles.
18:09Le vendredi 11 octobre, le procès touche à sa fin.
18:12Dans votre dernier compte-rendu d'audience, vous écrivez que Khalid F
18:15donne le sentiment de chercher encore des réponses à son geste.
18:19Expliquez-nous ça.
18:21Oui, alors par rapport aux faits, c'est très particulier
18:23parce qu'on a l'impression qu'en trois ans, il n'a pas beaucoup cheminé.
18:27Donc, il nie les violences, il reste arc-bouté sur les deux coups de couteau
18:32alors que tout démontre qu'il y en a eu beaucoup plus.
18:36Il dément les violences, il admet juste avoir eu une fois un geste violent,
18:41c'est-à-dire avoir lancé une assiette sur Bouchra.
18:43Mais il dément plus que tout le projet d'avoir voulu tuer sa femme.
18:47Et il répète qu'il voulait avoir des explications.
18:50Il y a cette image marquante de son avocate, Agathe Grenouillet,
18:53qui s'adresse à lui dans le box au moment de son interrogatoire
18:56et qui lui dit « Vous attendez des réponses, mais c'est à vous qu'on en demande. »
19:00L'avocate générale qui représente la société réclame une peine de 30 ans de prison
19:04avec 20 ans de sûreté, c'est-à-dire qu'il ne pourrait pas sortir
19:07avant d'avoir purgé 20 ans de détention.
19:09Que disent les avocats de Ralid pour sa défense ?
19:12Bien évidemment, il ne nie pas sa responsabilité.
19:15Ils disent qu'il y a un seul responsable, un seul coupable et c'est lui.
19:18Mais ils disent aussi, ils demandent au juré d'essayer de se mettre dans sa tête à lui.
19:21Alors c'est compliqué, c'est un exercice difficile,
19:24mais d'essayer de comprendre comment il a pu en arriver là,
19:28dans ce crime de possession,
19:30de cette femme qu'il aimait, qu'il trouvait adorable,
19:33qu'il en est venu à massacrer.
19:35Et il rappelle au juré que, ben voilà, il avait quand même fait quelques pas,
19:40quelques efforts, qu'il avait essayé à un moment donné de se soigner,
19:43qu'il n'a pas pu, qu'il n'a pas réussi.
19:45Ils ont rappelé que tout seul, avec ses défaillances psychiques
19:49et son esprit tordu, ça ce sont ses mots à lui,
19:52ils ont repris ses mots à lui,
19:54tout est venu se focaliser sur Bouchra,
19:56cette femme qui représentait tout pour lui.
20:00Après cinq heures de délibéré,
20:02la cour d'assises de Bobigny rend son verdict.
20:04L'homme est reconnu coupable de meurtre par conjoint.
20:06Il est condamné à 28 ans de réclusion criminelle.
20:09Il n'y a pas de période de sûreté, c'est ça ?
20:12Non, il n'y a pas eu de période de sûreté,
20:14ni de suivi socio-judiciaire prononcé à la sortie.
20:19Le retrait de l'autorité parentale a été prononcé,
20:23et lui a fait savoir par sa défense qu'il ne ferait pas appel.
20:26Comment réagissent les filles de Bouchra et le reste de la famille
20:29à l'énoncé du verdict ?
20:30Très très dignement, c'était impressionnant,
20:32comme tout au long du procès, pas un bruit,
20:35des larmes encore, beaucoup, des larmes silencieuses.
20:39Une des sœurs me dit que de toute façon,
20:41ça ne nous rendra pas notre sœur.
20:42La plupart allaient repartir vers le Maroc,
20:45la fille de Bouchra aussi,
20:47où se trouve aussi la petite sœur,
20:48pour laquelle il faudra trouver les mots pour raconter ce qui s'est passé.
21:07Merci à Carole Sterlet.
21:09Cet épisode de Code Source a été produit par Clara Garnier-Amourou et Thibault Lambert.
21:13Réalisation, Julien Moncouquiol.
21:15Code Source est le podcast d'actualité du Parisien.
21:18Nous publions un nouvel épisode chaque soir de la semaine.
21:20Pour n'en rater aucun, n'oubliez pas de vous abonner sur votre application audio préférée.
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