00:09L'intelligence artificielle ne se contente plus d'assister les avocats, elle modifie en profondeur les process, les méthodes.
00:18Alors pour analyser cette mutation, j'ai le plaisir de recevoir François Giraud, président de la commission Innovation et Prospective
00:26au sein du Conseil National des Barreaux.
00:28François Giraud, bonjour. Bonjour Arnaud.
00:30Alors on sait que l'intelligence artificielle irrigue partout le droit. Un petit état des lieux, quel est l'impact
00:38aujourd'hui de l'intelligence artificielle dans la pratique du droit ?
00:42J'ai envie de dire, on parle souvent d'évolution de la pratique du droit. Certains ont parlé de révolution,
00:48même récemment.
00:49Moi je préfère dire que c'est un changement de paradigme. Pourquoi ?
00:54Parce qu'au final, et ça fait déjà deux ans que je travaille sur ce sujet, on voit qu'avant
00:59on avait un triptyque.
01:01On fait de la recherche, ensuite on analyse et après on fixe de la stratégie sur la base des données
01:05qu'on avait récoltées.
01:06Et ça jusqu'à aujourd'hui c'est l'humain, c'est l'avocat, c'est les équipes qui le
01:09faisaient.
01:11Demain, et dès aujourd'hui même, mais ça va s'accélérer, l'IA gère tout le volet recherche et un
01:17peu analyse.
01:18Et nous en fait, qu'est-ce qu'on doit faire ? C'est se recentrer sur le conseil, la
01:23stratégie, sur la base d'informations fournies par l'IA et révisées par nos soins.
01:29Et donc on change de triptyque avec l'IA qui gère la recherche et l'analyse.
01:33Nous, on fait de la révision et de la vérification et toujours bien sûr de la stratégie du conseil client
01:38et de l'accompagnement.
01:39Donc ça change vraiment la démarche de l'avocat ?
01:41Je pense qu'on a une vraie évolution par rapport à ça au niveau de la démarche d'accompagnement.
01:47Et il faut que nos métiers évoluent par rapport à ça, ce qui est le cas.
01:50Et là-dessus, le conseil national des barreaux fait le nécessaire pour accompagner l'ensemble des confrères au niveau national.
01:55Alors aujourd'hui, on a un certain nombre de technologies qui utilisent l'IA.
02:00Comment sont intégrées ces technologies d'intelligence artificielle au sein des cabinets ?
02:06Alors ça va dépendre exactement des cabinets, de la taille et des pratiques.
02:09Par exemple, un confrère qui va être avocat solo à Brive ne va pas avoir les mêmes usages
02:18qu'un avocat qui fait du droit des affaires dans un big anglo-saxon à Paris, dans du M&A.
02:24Ou moi, par exemple, cabinet fidèle, avocat à Montpellier avec mon équipe pluridisciplinaire droit des sociétés,
02:31on va avoir des cas d'usage différents.
02:33Ça veut dire qu'on choisit une solution par rapport à sa pratique, c'est ça ?
02:36D'abord, il faut déterminer les cas d'usage.
02:39Les cas d'usage, c'est vraiment le maître mot par rapport à cela et savoir ce que l'on
02:43a besoin.
02:43Il y a énormément de cas d'usage différents.
02:46Ça va être de la recherche documentaire, ça va peut-être être de l'accompagnement sur du due deal,
02:51sur de la consolidation d'informations, sur de l'analyse.
02:54Et on voit bien que si on fait du droit social, on ne va pas avoir les mêmes besoins que
02:58si on fait du droit de la famille.
02:59Et on n'aura pas les mêmes besoins que si on fait du contentieux ou du M&A.
03:02Alors, une innovation, j'ai envie de dire, ne va pas sans risque.
03:06On sait qu'en utilisant l'IA, il y a des risques d'hallucinations.
03:11Alors, comment on fait en tant qu'avocat pour se prémunir de ces risques ?
03:15L'essentiel, c'est notre déontologie.
03:19On le sait, on est une profession libérale réglementée.
03:22Le socle et notre colonne vertébrale, c'est notre déontologie, c'est notre secret professionnel.
03:26Et en fait, par rapport à cela, ça a un corollaire, c'est notre responsabilité.
03:30Et donc, on a un devoir qui est, à partir du moment où nous avons une intelligence artificielle,
03:36comme je le disais tout à l'heure, on a besoin de réviser, vérifier impérativement ce que dit l'intelligence
03:41artificielle
03:42afin de pouvoir fournir de la donnée sûre, avoir une argumentation fiable auprès des juridictions ou des confrères
03:49et faire en sorte de respecter notre déontologie, notre serment.
03:53Parce que vous engagez votre responsabilité.
03:55Exactement.
03:55Et il y a un autre aspect qui est important, c'est la formation.
04:01Parce que, je dirais, le niveau d'expertise de l'intelligence artificielle est différent selon les avocats,
04:10selon leur séniorité, leur connaissance des outils.
04:13Alors, comment on fait pour accompagner le changement ?
04:16Alors, l'accompagnement au changement, c'est un grand chantier.
04:20On peut parler de formation dans un premier temps, c'est ce qui était évoqué.
04:23Et je pense que, là-dessus, la formation est un vecteur essentiel.
04:29C'est-à-dire que l'accompagnement au changement, ça va être global.
04:33Il va y avoir une volonté, on va dire, d'acculturation des confrères.
04:38Et c'est ce que le Conseil national des barreaux a fait avec deux rapports en 2024 et en 2025.
04:43Mais surtout, et ça, c'est la phase 2, on essaye d'accompagner surtout les confrères
04:47par rapport au cas d'usage, aux nouvelles compétences qu'il va y avoir.
04:50Et donc, d'aller sur de la formation en fac et en école d'avocat.
04:54Concrètement, comment vous les accompagnez sur ces formations ?
04:57C'est le CNB lui-même qui organise ces formations ?
05:00Ou vous les accompagnez en finançant ces formations ?
05:04Pour l'instant, plusieurs axes de travail sont sur la table.
05:07La commission formation du Conseil national des barreaux travaille justement en lien étroit
05:12avec les écoles d'avocats pour remonter et faire un peu un benchmark de ce qui se fait
05:16au niveau de chaque école des avocats, voir les bonnes pratiques, voir ce qui se fait,
05:20voir les partenaires éventuellement avec lesquels on peut travailler.
05:24Et là-dessus, je sais qu'un des axes notamment de partenariat qu'on a envisagé
05:28plus tard que la semaine dernière à l'Assemblée générale,
05:30c'est d'envisager un partenariat avec le Legal Data Space qui va éventuellement proposer
05:35des formations sur les agents IA souverains.
05:37Mais il y a énormément de partenaires sur le territoire avec lesquels le Conseil national
05:40des barreaux travaille et avec lesquels la commission formation va également intégrer
05:45et réfléchir pour intégrer en tout cas dans le corpus des notions fondamentales
05:50à acquérir des compétences en matière d'IA.
05:53C'est quoi qui guide le choix de ces partenaires ?
05:55Est-ce que c'est des questions de souveraineté, de sécurité ?
05:58On sait que c'est des choses essentielles, la confidentialité chez les avocats
06:02avec le secret professionnel.
06:04Le choix par exemple vendredi dernier de réfléchir à un partenariat
06:09notamment en termes de formation avec le Legal Data Space,
06:12c'est notamment l'enjeu de souveraineté.
06:13On le sait, la souveraineté c'est un enjeu majeur pour nous
06:16parce que pas plus tard qu'il y a 5 minutes sur la conférence à l'instant,
06:20on parlait de la problématique des outils qui sont fournis actuellement sur le marché
06:24qui sont des outils anglo-saxons.
06:26Il y a un enjeu de défense du droit continental,
06:29mais il y a surtout un enjeu de défense de notes secrets professionnels.
06:32Ça a été dit à l'instant.
06:34À partir du moment où nos données vont dans des serveurs anglo-saxons,
06:38potentiellement on a quelqu'un à Washington
06:40qui serait en droit de dire « donnez-moi ces données ».
06:43Or nous, profession d'avocat au niveau national en France,
06:46on a dit non.
06:48Notre souveraineté est majeure, elle est essentielle.
06:50Et le fait de conserver la gestion et la maîtrise de ces données
06:54est un vraiment enjeu de souveraineté,
06:57mais au-delà du volet secret professionnel,
06:59c'est un enjeu pour l'État de droit, pour la démocratie,
07:01parce que nécessairement, si on préserve notre secret professionnel,
07:05on préserve aussi l'intérêt des clients
07:07et le rôle de défenseur de l'État de droit qu'est l'avocat.
07:10Alors vous parlez de l'intérêt des clients,
07:12justement avec ces outils,
07:14est-ce qu'il n'y a pas aussi un changement dans la relation client
07:18où vos clients peuvent avoir accès via l'intelligence artificielle
07:22à un certain nombre de réponses juridiques ?
07:25Alors quelles sont les conséquences dans la relation client,
07:29dans le changement des relations client, avocat, juriste ?
07:34Il y a vrai changement, mais qui se ressent dès aujourd'hui.
07:37J'ai envie de distinguer d'un côté les particuliers,
07:40de l'autre côté les professionnels,
07:41parce que ce n'est pas du tout la même vision.
07:43Lorsqu'on a des particuliers maintenant,
07:45à chaque fois, on est challengé par une IA,
07:48c'est-à-dire qu'on va envoyer des informations aux clients,
07:50une consultation, des écritures,
07:52et il va forcément le donner à manger à l'IA,
07:55ce qui est contraire bien sûr au secret professionnel,
07:56mais ce n'est pas de notre fait.
07:58Et ensuite, il va nous envoyer un compte-rendu
08:01fait par Tchadjpt notamment,
08:03sans changer la typographie au passage,
08:05pour nous challenger sur nos écritures.
08:07Ok, donc tact.
08:08On voit que ce n'est pas forcément très pertinent.
08:11Pourquoi ce n'est pas très pertinent ?
08:12Parce que souvent, les particuliers,
08:16quoique j'ai eu des cas quand même où c'était assez précis,
08:19c'était très intéressant de pouvoir améliorer cette discussion
08:22et cet échange avec le client,
08:24donc on voyait qu'on avait un vrai gap en termes d'échange,
08:26mais sinon malheureusement,
08:27les clients orientent mal les questions,
08:29mauvaise orientation au niveau du prompt,
08:31et donc mauvaise réponse.
08:32Et la deuxième catégorie,
08:34c'est plutôt les professionnels.
08:35Et là, il y a une vraie évolution aussi.
08:37On prend des directeurs juridiques qui sont staffés,
08:40qui ont des logiciels, eux, en interne.
08:43Nous, en face, cabinet d'avocats,
08:45on doit pouvoir être en mesure d'avoir à minima les mêmes outils,
08:48mais surtout de pouvoir être davantage challengé
08:51sur notre prestation de service,
08:54sur ce que l'on fournit comme conseil.
08:57Et donc, ça améliore cet échange,
08:59ça améliore la discussion avec le client.
09:02Et donc, j'ai envie de dire, ça fluidifie,
09:03c'est encore plus intéressant.
09:04On va conclure là-dessus.
09:05Merci François Giraud.
09:06Je rappelle que vous êtes président
09:08de la commission Innovation et Prospective
09:11au sein du CNB.
09:12Merci.
09:12C'est la fin de cette émission spéciale J-Innov.
09:15Merci de votre fidélité.
09:17Restez curieux et informés.
09:19A demain sur Bsmart4Change.
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