00:00Le dernier quart d'heure de Smartbourg, chaque soir c'est le quart d'heure thématique, chaque lundi le thème c'est l'actualité américaine au sens large, politique, économique, financière bien sûr.
00:14Et ce quart d'heure américain c'est le quart d'heure aussi de Pierre-Yves Dugas, notre correspondant américain avec nous à distance.
00:21Bonsoir Pierre-Yves, merci beaucoup d'être avec nous. Je vois que vous avez sorti le costume, la cravate pour répondre à cette question.
00:27Non Pierre-Yves, comment se retrouve-t-on à nouveau à ce point-là entre les Etats-Unis et l'Europe ?
00:35L'Union Européenne a passé son été, Ursula von der Leyen a passé son été à négocier une paix commerciale avec les Etats-Unis,
00:44alors qu'il s'est traduit quand même par un tarif global de 15% sur les biens européens exportés vers les Etats-Unis, on a l'impression que tout est à refaire là.
00:53Écoutez, je crois qu'il y a deux raisons qui peuvent expliquer la situation pathétique dans laquelle la relation transatlantique se retrouve aujourd'hui.
01:06La première, c'est que Donald Trump, qui est au pouvoir depuis un an, est plus sûr de lui que jamais.
01:15Il est le roi Midas.
01:19Toutes les catastrophes qui devaient se produire en raison de la politique qu'il avait promis d'appliquer ne se sont pas produites.
01:26L'inflation américaine est proche de 3%, c'est vrai, mais elle ne s'est pas envolée.
01:29La croissance américaine, si l'on en croit la fête d'Atlanta, elle est au quatrième trimestre de 4 à 5% en rythme annuel.
01:41L'emploi, le chômage a un petit peu grimpé, mais enfin on est à 4,4%, on est très proche du plein emploi.
01:49Trouvez l'erreur.
01:54Donald Trump a obtenu tout ce qu'il voulait du Congrès en dépit de la très courte majorité républicaine dont il dispose à la Chambre.
02:03Tous ses cadeaux fiscaux, les accélérations de déductibilité des investissements.
02:13Il fait ce qu'il veut en matière d'immigration.
02:15Les tribunaux américains n'ont pratiquement pas empêché de faire quoi que ce soit.
02:20On attend tout de même, et je vais y revenir, une décision de manière imminente de la Cour suprême sur sa pratique des droits de douane.
02:28Il est convaincu que rien ne peut lui arriver, qu'il a toujours tout bon.
02:34Et il est entouré de gens, et il s'est entouré de gens,
02:39qui lui répètent à longueur de journée qu'il est génial et qu'il ne se trompe jamais.
02:45Voilà pourquoi il a décidé de prendre le risque de jeter à la poubelle un accord commercial transatlantique qui était quand même assez favorable aux États-Unis.
02:55Tout ça pour courir après le Groenland,
02:58Groenland qui, franchement, à part Donald Trump, n'intéresse pas grand monde à Washington.
03:02L'autre raison pour laquelle on s'en trouve là, c'est que les Européens sont extraordinairement divisés,
03:11sont économiquement affaiblis, sont politiquement peu légitimes dans leurs pays respectifs,
03:20au regard de leurs performances dans les sondages et dans les élections qui se succèdent,
03:25et les Américains sont convaincus qu'ils peuvent en fait faire à peu près ce qu'ils veulent des Européens.
03:30Naturellement, les erreurs, c'est vrai chez les sportifs, c'est vrai chez les politiques,
03:36les pires erreurs que l'on peut commettre sont celles que l'on commet quand on a une opinion excessive de son intelligence
03:44et de la confiance que l'on peut inspirer.
03:47Donald Trump est convaincu qu'il ne peut pas se tromper.
03:51Alors, ce qui m'a chagriné tout de même, au cours du week-end,
03:54en plus de cette annonce catastrophique de vouloir s'emparer du Groenland par tous les moyens,
04:02il y a quelques minutes, Donald Trump vient de déclarer à NBC
04:05qu'il ne voulait pas faire de commentaire sur la possibilité d'envahir militairement le Groenland.
04:11Ce qui m'a beaucoup dégé ce week-end, c'est que Scott Besson, le secrétaire au Trésor,
04:15qui faisait figure quand même de ce qui ressemblait le plus à l'adulte dans la pièce
04:20capable de chuchoter dans l'oreille du Président,
04:22attention, on prend des risques, surtout vis-à-vis des marchés,
04:27Scott Besson en a remis une couche.
04:30Scott Besson a dit, je cite,
04:32« L'Europe brille par sa faiblesse et les États-Unis brillent par leur puissance.
04:36Les Européens vont finir par comprendre et se rendre à l'évidence,
04:40ils ont besoin du parapluie militaire américain
04:42et ils vont comprendre que c'est nous qui avons raison.
04:44Le Président veut le Groenland et il l'aura. »
04:48On est mal barrés.
04:50Est-ce que...
04:51Non mais...
04:52Est-ce que Trump s'agite à ce point,
04:56toujours avec l'objectif de retresser la barre dans les sondages,
04:58en vue du 4 novembre prochain, Pierre-Yves,
05:00et notamment sur le front extérieur,
05:02on l'avait décrit avec vous,
05:04alors derrière le Venezuela c'est Cuba,
05:06mais je crois que peu d'Américains approuvent à ce stade
05:10l'intervention américaine au Venezuela.
05:13En tout cas, ce n'est pas quelque chose qui était explicitement demandé
05:16par les Américains.
05:20Est-ce que sur le Groenland,
05:21ça a plus de portée dans l'opinion publique américaine
05:23que le Venezuela, Pierre-Yves ?
05:26Non, non, non, le Groenland n'intéresse personne,
05:30surtout pas les démocrates.
05:32Il y a quelques républicains
05:33qui ne risquent pas de se faire opposer
05:36dans des primaires des candidats MAGA,
05:39soit parce qu'ils sont démissionnaires
05:42d'ici quelques mois du Congrès,
05:44soit parce que, s'ils sont sénateurs,
05:47l'échéance électorale n'interviendra que dans 4 ou 5 ans,
05:52qui osent dire que, franchement,
05:55le Groenland n'est pas si important que ça,
05:58et surtout qu'il n'y a pas urgence.
06:01C'est le mot urgence,
06:02ce n'est pas simplement qu'on doit accepter l'idée
06:06que les États-Unis ont absolument besoin
06:08d'être propriétaires du Groenland aujourd'hui,
06:11alors qu'ils peuvent d'ores et déjà
06:12y faire militairement ce qu'ils veulent,
06:14mais qu'il y a urgence à prendre le contrôle du Groenland
06:17parce que la Chine et la Russie sont sur le point
06:19de débarquer sur cette île de glace
06:22qui est peuplée par 57 000 personnes
06:24et qui est plus grande que le Mexique.
06:29Voilà, on est dans une situation assez dangereuse
06:31et pourtant il y a des solutions.
06:33Il y a des solutions qui ne sont pas forcément évidentes,
06:38mais il y en a.
06:39Et quelles sont-elles ?
06:40Comment on sort de ce regain de tensions
06:43et de conflictualité entre l'Europe et les États-Unis, Pierre-Yves ?
06:46Alors, de mon point de vue,
06:48la première chose à faire,
06:49c'est de ne pas sortir le bazooka.
06:52On a envoyé, les Européens ont envoyé,
06:54on se demande pourquoi d'ailleurs,
06:56une cinquantaine de soldats sur la banquise là,
07:01et c'est ça qui a déclenché cette colère.
07:03Bon, parler de bazooka veut dire,
07:07attention, quand on joue aux échecs,
07:09il faut voir un ou deux, trois ou quatre ou cinq coups d'après.
07:13Les Européens ont certainement des cartes à jouer,
07:15les Européens ont intérêt à ne pas se laisser marcher sur les pieds,
07:19les Européens doivent montrer qu'il y a un moment
07:22où on va arrêter de se prosterner devant le roi Trump,
07:27mais les Européens ont-ils vraiment la capacité
07:31et leurs économies de résister à une guerre commerciale ?
07:35Quelques mois, oui.
07:37Quelques trimestres, probablement pas.
07:39Alors, attention, la solution, ça serait de jouer la montre.
07:45De jouer la montre en attendant deux échéances.
07:48La première est la décision de la Cour suprême,
07:51qui peut tomber demain, ou vendredi,
07:54ou dans les prochains jours,
07:56et qui pourrait dire au moins clairement,
07:58sur la question du recours à la loi de 77
08:01sur l'état d'urgence internationale et économique,
08:03que le président des États-Unis ne peut pas inventer des urgences
08:07pour imposer des droits de douane
08:10qui changent d'un jour à l'autre.
08:12Ça, la Cour suprême peut le faire.
08:14Cela ne veut pas dire que la Maison-Blanche
08:15ne disposerait pas ensuite d'autres lois
08:17pour imposer des droits de douane,
08:19mais elle perdrait la capacité d'inventer des urgences
08:23pour bouger, selon son bon plaisir, les droits de douane.
08:27La deuxième chose qui joue en faveur de jouer la montre,
08:33c'est les élections demi-mandats,
08:36qui risquent d'émasculer sérieusement
08:38la faible minorité républicaine à la Chambre
08:42et de limiter grandement le pouvoir de Donald Trump
08:45au cours des années qui lui resteront ensuite dans son mandat.
08:50À partir de là, on peut lui offrir des solutions élégantes
08:54qui jusqu'à présent ont été rejetées.
08:56Vous savez, Donald Trump est un professionnel de l'immobilier
09:00et il sait que quand on est propriétaire,
09:02on peut faire ce qu'on veut dans la maison,
09:04mais que quand on est locataire, on ne peut pas.
09:06Alors, il faut trouver une solution entre les deux.
09:10Connaissez-vous le statut des îles Marshalls ?
09:13Les îles Marshalls sont entre Hawaï et l'Australie.
09:18Les îles Marshalls, c'est un territoire indépendant.
09:20Les gens qui habitent aux îles Marshalls
09:24ne sont pas citoyens américains,
09:26mais ils peuvent venir habiter aux États-Unis comme ils veulent,
09:31ils peuvent venir travailler aux États-Unis comme ils veulent,
09:34et ils ont entièrement confié la défense de leur territoire
09:38aux forces américaines.
09:40C'est une forme de protectorat,
09:42et c'est une formule qui peut-être pourrait convenir au Groenland,
09:46sachant qu'il y a encore beaucoup moins d'habitants au Groenland
09:48qu'il y en a dans les îles Marshalls.
09:51Bon, à suivre, le dossier groenlandais, effectivement,
09:54parmi d'autres, qui anime ce début d'année,
09:58sur le plan, évidemment, de la politique, de la géopolitique,
10:01des relations internationales, et des marchés également,
10:03puisque Donald Trump ressort réactive l'arme tarifaire
10:07pour tenter de faire céder l'Europe
10:09sur une cession du territoire groenlandais aux États-Unis.
10:12Merci beaucoup, Pierre-Yves.
10:13Pierre-Yves Dugas avec nous chaque lundi, je le rappelle,
10:16en fil rouge chaque semaine pour suivre l'actualité,
10:20décryptée, l'actualité économique, politique et financière américaine
10:24dans ce quart d'heure américain.
10:26Vous le suivez en direct le lundi dans l'émission,
10:28et vous le retrouvez, bien sûr, en replay chaque semaine
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