00:00Les tensions géopolitiques s'affirment comme un risque majeur en Europe.
00:12On en parle tout de suite avec mon invité, Philippe Perchoc, directeur de l'IRSEM Europe.
00:18Philippe, bonjour.
00:18Bonjour.
00:19Alors on va parler ensemble des risques géopolitiques, mais avant toute chose, un mot sur l'IRSEM Europe.
00:25De quoi s'agit-il ?
00:26Alors l'IRSEM, c'est le centre de recherche du ministère des Armées et moi je dirige le campus bruxellois qui est tout nouveau et qui a deux ans.
00:35Alors on va revenir maintenant sur le risque géopolitique. Quelles sont les zones de tension géopolitiques en Europe ?
00:43En Europe, je dirais qu'il y a quelques foyers principaux. D'abord, il y a toute la frontière entre l'Union Européenne et la Russie aujourd'hui.
00:50On en entend toujours dans les médias presque quotidiennement. Je dirais qu'il ne faudrait pas oublier que dans les Balkans, il se passe beaucoup de choses récemment.
01:02Et qu'on est certes dans une dynamique d'élargissement de l'Union Européenne pour cette région, mais que c'est aussi une région encore aujourd'hui de tensions.
01:09Et puis je crois que ce qui est particulier aujourd'hui, c'est l'apparition de tensions un peu partout sur le continent européen.
01:15Et pas seulement à la frontière avec la Russie. On l'a vu particulièrement en mer Baltique, la flotte fantôme, les drones qui ont paralysé des aéroports.
01:22Et toutes sortes d'opérations qui peuvent avoir lieu, pas seulement à la frontière avec la Russie, mais jusque chez nous.
01:27Alors au-delà de l'Europe, il y a aussi tout le contexte international avec une guerre commerciale accrue menée par les Etats-Unis.
01:35Ça a aussi une influence sur les risques géopolitiques en Europe ?
01:39Alors je pense qu'en fait, pendant et après la Seconde Guerre mondiale et surtout après la chute du mur, il y a eu un grand moment de dépolitisation, notamment du commerce.
01:49Et aujourd'hui, on revient dans une dynamique de politisation de tout.
01:53Les Anglais diraient « weaponization of everything », c'est-à-dire l'arsenalisation globale.
01:57Et tout ce qui peut être utilisé pour faire mal aux concurrents ou à l'adversaire est utilisé.
02:02Alors bien entendu, le commerce, là-dedans, joue un rôle prépondérant.
02:06Alors ici, on s'intéresse à l'association des juristes d'entreprise, donc on s'intéresse particulièrement aux entreprises.
02:13Et quelles sont les conséquences de ces tensions géopolitiques sur la vie des entreprises et sur leur stratégie particulièrement ?
02:20Alors moi, je ne viens pas du monde des entreprises, mais je pense que très clairement, on vivait dans un monde et pendant la guerre froide et après la guerre froide qui était prévisible.
02:28Aujourd'hui, il l'est beaucoup moins. Il est beaucoup moins pour les entreprises parce qu'on l'a vu avec la guerre commerciale, la guerre des droits de douane récemment.
02:35Elles font face à des changements qui sont des changements immédiats, avec lesquels, bien sûr, elles doivent faire et elles ne sont pas concertées avant que ces choix arrivent.
02:45Et globalement, on a aussi une sorte de reflux du cadre global, c'est-à-dire l'OMC ne joue plus le rôle qu'elle jouait avant.
02:51On est dans des deals qui sont plutôt des deals entre blocs ou entre pays.
02:54Et donc, pour les entreprises, c'est difficile à naviguer.
02:58Donc, tout ça, ça nécessite de comprendre l'environnement en temps réel dans lequel on est.
03:02Mais aussi, les entreprises peuvent être parfois partie de la stratégie vis-à-vis des adversaires, que ce soit les entreprises étrangères vers nous ou parfois, bien sûr, nos entreprises aussi, vis-à-vis de nos concurrents, voire même de nos adversaires.
03:17Et donc là, ça les met dans une situation encore plus délicate.
03:21Et on comprend que c'est difficile d'anticiper dans ces conditions ce que vont être les conflits, quelles vont être les conséquences.
03:28Alors, je pense que même pour les diplomates aujourd'hui, c'est une crise inimaginable par an, que ce soit la guerre en Ukraine, ce qui se passe aujourd'hui au Moyen-Orient, etc.
03:38Donc, au ministère des Armées, on appelle ça les surprises stratégiques.
03:43Et maintenant, la surprise est devenue le quotidien, en fait, je pense, de nos diplomates et de nos militaires.
03:48Et bien entendu, pour les entreprises, c'est exactement la même chose.
03:50Ils sont peut-être même en deuxième ligne, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas l'information en temps réel, mais quelques secondes après le temps réel, il faut pouvoir faire avec.
03:59Alors, si on se place maintenant au niveau de l'Union européenne, est-ce que vous pensez que l'Union européenne est armée pour, justement, faire face à ces chocs géopolitiques ?
04:10Alors, d'abord, aujourd'hui, l'Union européenne, elle offre pour les entreprises françaises le seul cadre qui soit prévisible.
04:17Et ça, je pense qu'il ne faut pas l'oublier.
04:19Mais ça reste, les Européens ont longtemps pensé qu'ils étaient une avant-garde de ce qui allait se passer dans le monde.
04:24Aujourd'hui, ils sont plutôt une exception.
04:27Et le seul endroit pour les entreprises françaises dans lesquelles on fait du commerce, et on est à peu près sûr, non seulement des règles dans lesquelles ce commerce se fait,
04:35et des moyens d'aller au contentieux si jamais on a du contentieux, ça reste l'échelle européenne.
04:40Donc, ça reste un îlot quand même de stabilité, de prévisibilité avec 500 millions de consommateurs potentiels.
04:45Après, est-ce que l'Union européenne est capable d'exporter ça vers l'extérieur ?
04:51On le voit aujourd'hui, c'est-à-dire qu'elle se tourne vers des acteurs qui n'étaient pas les acteurs habituels,
04:56c'est-à-dire les États-Unis, ça devient compliqué, donc on explore peut-être avec l'Inde.
05:00Donc, voilà, dans un monde dans lequel le bilatéral jouera un rôle de plus en plus important,
05:06l'Union européenne, c'est la bonne échelle, puisque pour parler avec la Chine, avec l'Inde, avec le continent africain,
05:11il vaut mieux le faire à 27 et en représentant 500 millions de consommateurs que,
05:17j'allais dire pour le Luxembourg, c'est évident, mais l'ancien Premier ministre belge, Paul-Henri Spack,
05:22disait qu'il y a deux catégories de petits pays en Europe, ceux qui le savent et ceux qui vont l'apprendre.
05:26C'est une belle formule. On a évoqué ensemble la guerre économique, les conflits armés, la guerre en Ukraine, au Proche-Orient.
05:34Est-ce qu'il y a de nouveaux types de conflits ?
05:37Alors, clairement, je pense qu'aujourd'hui, les conflits ont lieu dans tous les espaces.
05:43Donc, ça va être des conflits sous-marins. Aujourd'hui, je pense qu'on ne les détecte pas bien,
05:47mais ils vont jouer un rôle fondamental. C'est aussi dans le cyberespace, c'est aussi dans les espaces financiers,
05:53dans les espaces informationnels. Donc, en fait, ce mouvement d'arsenalisation globale,
05:58il a tendance à coloniser tous les espaces, y compris l'espace extra-atmosphérique.
06:04C'est difficile à dire. Donc, en fait, on n'aura plus un seul espace qui soit exempt de ces rivalités mondiales.
06:10Alors, ici, on est au Grenelle du droit. J'ai envie de dire, et le droit dans tout ça, quelle est sa place ?
06:15Alors, comme je le disais, à l'échelle européenne, elle reste absolument fondamentale pour ce qui reste du droit international,
06:22à la fois droit international humanitaire. Aujourd'hui, on voit que c'est compliqué.
06:25Droit international du commerce avec l'OMC qui est totalement bloqué, c'est compliqué aussi.
06:30Néanmoins, ce droit, il faut continuer à le porter et il est nécessaire puisqu'il apporte un tout petit peu de prévisibilité dans le système.
06:38Alors, pour terminer, on a l'impression qu'on est crise sur crise. C'est ce que vous évoquiez au début de cet entretien.
06:46Est-ce que vous pensez qu'on va finir par sortir de ce contexte où on a une succession de crises ?
06:52Je pense qu'on a été mal habitués. Je pense que les 40 dernières années, c'était plutôt une exception dans l'histoire globale.
06:58Et aujourd'hui, on revient à ce qui est plutôt la normalité des relations internationales,
07:03c'est-à-dire des relations qui sont conflictuelles, qui sont empreintes de rivalité.
07:05Et donc, voilà. Moi, je ne pense pas qu'on va revenir au monde d'il y a 20 ans dans les 20 ans.
07:13Il va falloir s'y habituer.
07:14Il va peut-être falloir s'y habituer.
07:16On va terminer là-dessus. Merci Philippe Perchoc.
07:18Merci beaucoup.
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