00:04L'heure des universités d'été a sonné, et même s'il y a le mot « été » dans
00:08le titre, ça sonne très très rentré.
00:10D'ailleurs, d'un parti à l'autre, ça s'appelle les Amphis ou le Campus.
00:13Alors, à l'approche de la présidentielle, cette fin août est plus studieuse que d'habitude pour les militants.
00:18C'est à eux qu'on s'intéresse ce matin à comment se porte le militantisme en politique.
00:22Bonjour Rémi Lefebvre.
00:23Bonjour.
00:24Professeur de sciences politiques à l'Université de Lille et auteur du livre « Faire partie autrement ».
00:28Il y a un point d'interrogation qui paraît dans deux semaines.
00:32On a l'image, peut-être très liée aux années 70-80, des bataillons de militants qui se réunissent tous
00:38les quatre matins dans leur section locale,
00:39qui phosphorent, qui tractent et qui garnissent des congrès géants.
00:43Est-ce que ça, les partis de masse, c'est fini ou il en reste encore quelque chose ?
00:47Non, c'est terminé.
00:48Il n'y a déjà mis aussi peu de militants dans les partis politiques aujourd'hui.
00:51Je pense que globalement, il y a une fourchette de 500 000 adhérents dans les partis politiques.
00:56Attention, un adhérent, ce n'est pas forcément un militant actif.
00:59Ça fait à peu près 1% du corps électoral.
01:02Il y a 50 millions d'électeurs.
01:04On n'a jamais eu aussi peu d'adhérents et de militants actifs dans les partis politiques.
01:08Ça ne disparaît pas, les militants, mais il y en a de moins en moins, pour plein de raisons.
01:12Et en plus, il y a toute une granularité.
01:14C'est-à-dire que quand vous dites « adhérent », ce n'est pas forcément militant actif,
01:17parfois on s'inscrit, on donne juste une adresse e-mail et on est recensé comme adhérent.
01:20Voilà, c'est le cas par exemple à la France Insoumise.
01:22La France Insoumise revendique 400 000 insoumis, mais en fait un insoumis ne paye pas de cotisation.
01:28Il a simplement mis un mail sur une plateforme.
01:30Alors il y en a à peu près 100 000 qui peuvent être considérés comme des militants
01:34parce qu'ils sont rattachés à des groupes locaux.
01:36Mais c'était le cas aussi de La République En Marche qui, entre 2017 et 2022,
01:42avait adopté ce système d'adhésion gratuite.
01:44Donc parfois, un adhérent, ça peut être un simple sympathisant.
01:48Pour LFI, donc pas prendre parler d'adhérents, on ne paye pas pour s'inscrire.
01:53Si on regarde les autres ordres de grandeur, 110 000 environ au RN, 80 000 chez LR,
01:5840 000 OPS comme OPCF, 16 000 écologistes.
02:02Est-ce que ces chiffres sont contrôlés ou c'est plutôt les parties qui les donnent ?
02:06Ils ne sont pas du tout contrôlés.
02:07Je peux vous dire qu'en tant que chercheur, on n'a pas du tout,
02:09on est très très dépendant des statistiques des parties.
02:11Et ces statistiques, il faut les prendre avec beaucoup de pincettes
02:15parce qu'en général, en plus, on reste dans les fichiers des parties
02:18quand on n'a pas régularisé son adhésion pendant plusieurs mois.
02:21Donc en fait, on peut considérer en approximation
02:25que le bon score des chiffres des adhérents, c'est le vote aux élections internes.
02:30Par exemple, le PS, c'est 20 000.
02:33Le RN, on ne sait pas du tout.
02:34Le RN affiche 100 000, mais ce n'est pas du tout 100 000.
02:36Mais chez Les Républicains, par exemple, il y a eu une vague d'adhésions
02:39au moment d'élire le président, c'est-à-dire entre, en l'occurrence,
02:42Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau.
02:43Bruno Retailleau l'a emporté il y a un peu plus d'un an.
02:45Oui, mais par exemple, à LR, on prend sa cotisation pour voter, en fait.
02:49Et après, on ne va pas forcément militer.
02:51Donc en fait, c'est une espèce de don.
02:53De droit de vote.
02:54De don, voilà.
02:55Il faut préciser que c'est défiscalisé, d'ailleurs,
02:58les adhésions aux partis politiques.
02:59Donc c'est très difficile de mesurer l'intensité réelle du militantisme.
03:05En tout cas, c'est clair qu'il baisse.
03:06Mais il reste des militants.
03:08Alors, ils baissent, mais vous nous dites qu'il en reste, Rémi Lefebvre.
03:11Qu'est-ce qui les anime, ces militants ?
03:12Qu'est-ce qu'on sait de leurs aspirations quand ils prennent une carte,
03:15ou quand ils cotisent, ou quand ils adhèrent ?
03:16D'abord, il y a un militantisme familial.
03:18C'est-à-dire que globalement...
03:19Ça, ça existe encore ?
03:20Oui, au Parti communiste, au Parti socialiste, à LR.
03:24En général, quand on a baigné dans une famille militante,
03:27on va avoir tendance à reproduire les codes,
03:30à être plus facilement militant.
03:32Ensuite, il y a un militantisme professionnel.
03:34C'est-à-dire qu'en fait, la politique est devenue une affaire professionnelle.
03:36Beaucoup d'élus, beaucoup de collaborateurs d'élus,
03:39beaucoup de personnes qui travaillent autour de la politique.
03:43Donc, une des motivations des militants,
03:47c'est aussi de faire de la politique une carrière.
03:49Ça ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de convictions.
03:51Mais globalement, il y a un marché, aujourd'hui, politique professionnel.
03:55Et ça passe par les militants.
03:57Il faut être militant pour être collaborateur.
04:00Et puis après, il y a aussi, évidemment, la volonté de changer la société.
04:03Mais c'est vrai que les partis politiques ne sont pas très attractifs.
04:06Et notamment, les jeunes générations pensent qu'on change la société plus
04:09dans le militantisme associatif, dans le militantisme féministe,
04:12dans le militantisme antiraciste.
04:14C'est ça, il y a une forme de concurrence de cet engagement.
04:16Bien sûr, il y a plein d'autres types de militantisme politique.
04:19Et c'est vrai qu'aujourd'hui, malgré tout, le militantisme partisan,
04:23il a associé à une forme d'embrigadement.
04:25Les partis politiques ont très, très mauvaise presse.
04:27Très, très mauvaise presse.
04:29Ça s'est dégradé ?
04:30Oui, ça s'est dégradé.
04:31Aujourd'hui, quand on regarde les statistiques du Cevipov
04:35sur le degré de confiance des institutions,
04:37les partis politiques sont tout en bas, en fait.
04:38Les partis politiques sont associés aux pires dimensions de la politique,
04:43la politique politicienne, les luttes de pouvoir.
04:46Alors qu'ils sont absolument indispensables à la démocratie.
04:49Parce qu'il n'y a pas de parti politique sans démocratie représentative.
04:52Il faut sélectionner des candidats, il faut produire des idées,
04:55il faut aller au-devant des électeurs.
04:57Donc, c'est tout le paradoxe.
04:58C'est que les partis politiques sont à la fois un peu dévitalisés
05:01et en même temps, il faut les réinventer.
05:02Parce qu'on ne peut pas imaginer de démocratie sans parti.
05:06Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques.
05:07Est-ce qu'ils sont plus mouvants qu'autrefois, les militants ?
05:10Et on prenait sa carte l'un ou l'autre, on y restait toute sa vie dans l'idée.
05:13Aujourd'hui, est-ce qu'il y a du zapping ?
05:14Est-ce qu'il y a des militants qui s'absentent, qui reviennent ?
05:16Tout à fait.
05:17Aujourd'hui, on est face à un militantisme de plus en plus volatile, intermittent.
05:22Par exemple, si on prend le cas d'Elefi.
05:24L'Efi, c'est un parti qui se gonfle au moment des élections présidentielles.
05:29Là, dans les mois qui viennent, il y a énormément de gens qui vont venir participer à la campagne.
05:34Il y a une dynamique.
05:34Les applications numériques, il y a une dynamique.
05:36Parce qu'en plus, la présidentielle, c'est de l'effervescence.
05:39Et puis, ils ne vont pas rester ensuite.
05:41Ils ne vont pas rester parce que ça va les moins intéresser.
05:43Moi, ils vont intéresser ces militants quand les enjeux internes vont reprendre le pas.
05:47C'est des partis qui deviennent un peu accordéons.
05:50Et c'est vrai aussi que l'idée de fidélité pendant des années aux partis,
05:54en dépit des vicissitudes de leur vie interne, cette idée-là se perd.
05:58Il y a une forme de volatilité, un peu comme le comportement électoral,
06:04qui lui-même devient aussi volatile.
06:05Alors, les électeurs sont volatiles.
06:07Parfois, les partis changent d'avis sur des grands sujets.
06:10On va prendre la sortie de la zone euro pour le FN, devenu RN,
06:13la politique de l'offre pour le PS à l'époque de François Hollande,
06:16l'immigration pour la République en marche, devenu Renaissance.
06:19Est-ce que les militants suivent ces aléas de ligne ?
06:22Non, souvent, ils ne sont pas contents, surtout quand on ne leur demande pas vraiment leur avis,
06:26ce qui est dans le cas, par exemple, de partis qu'on peut juger personnels,
06:29comme la République en marche ou la France insoumise.
06:32Donc, le militantisme, c'est une activité aussi déceptive.
06:36C'est-à-dire que très, très souvent, les militants sont frustrés
06:39parce qu'on ne leur donne pas assez la parole,
06:41parce qu'effectivement, il y a des problèmes de démocratie,
06:43parce qu'il y a aussi beaucoup de conflits internes.
06:45Vous avez évoqué, il y a quelques minutes, ce qui se passe chez les écolos.
06:49C'est quand même très, très compliqué.
06:50C'est souvent une expérience, c'est enthousiasmant d'être militant,
06:54mais c'est aussi beaucoup, beaucoup de désillusions, beaucoup de fractures.
06:57C'est un univers aussi assez violent, l'univers politique.
07:00Là, il y a de la sociabilité, il y a les universités d'été,
07:03mais les partis politiques, c'est aussi des champs de lutte.
07:07On le voit avec le PS, où les luttes sont traditionnellement très...
07:11Les émotions, les congrès, effectivement, il y a pas mal d'histoires à raconter de ce côté-là.
07:15Est-ce que les partis ont un plan bien précis pour utiliser leurs militants,
07:18pour mettre à profit ce réseau ?
07:19Ou est-ce que parfois, il manque d'idées ou de structures ?
07:22En fait, la question aussi de la place des militants est posée.
07:25Les partis politiques ont besoin de militants,
07:27mais ils ont de moins en moins besoin de militants.
07:29Parce qu'aujourd'hui, concrètement, via les réseaux sociaux, via YouTube,
07:33on touche des centaines de milliers d'électeurs.
07:36Là où, en fait, par le tractage, le porte-à-porte, il faut beaucoup de main-d'œuvre.
07:40Donc, en fait, il y a une forme d'évaluation du militantisme.
07:43Les militants produisent des idées, mais bon, les idées sont surtout produites par les think tanks, par les experts.
07:49Donc, la question aujourd'hui de l'utilité des militants est posée.
07:53Je pense à une autre dimension.
07:55Les militants, ils servaient à financer les partis politiques via les cotisations.
07:59Aujourd'hui, les partis politiques sont essentiellement financés par des dotations publiques,
08:02qui sont indexées sur les résultats électoraux.
08:06Donc, en fait, en gros, à quoi ça sert d'avoir beaucoup, beaucoup de militants ?
08:10Il faut peut-être encore faire masse sur les réseaux sociaux.
08:12Oui, il faut faire masse sur les réseaux sociaux.
08:13Il faut évidemment montrer aux journalistes qu'il y a d'université d'été beaucoup de gens.
08:18Il faut aussi des militants pour les meetings.
08:21Il faut quand même des militants pour être présents sur le terrain.
08:24Mais c'est vrai que la politique aujourd'hui, on peut le déplorer d'ailleurs,
08:28ne se joue plus dans la mobilisation présentielle.
08:31Elle se joue plus dans les médias et dans les réseaux sociaux.
08:34Alors, même si sur les réseaux sociaux, il y a un nouveau militantisme.
08:37C'est-à-dire, aujourd'hui, être présent sur les réseaux sociaux,
08:40attaquer les adversaires, diffuser de l'information, influencer.
08:43Il y a des influenceurs.
08:45LFI est très, très fort, par exemple, sur les réseaux.
08:48Et donc, il y a des militants LFI qui ne sont pas vraiment encartés ou adhérés,
08:52qui adhèrent, mais qui font prospérer l'insoumission sur les réseaux sociaux.
08:58Tout ce que vous dites est parfaitement juste.
09:00D'autant plus que c'est assez ingrat, le porte-à-porte, le tractage sur les marchés.
09:05Est-ce que ça marche vraiment ? Est-ce que ça convainc des électeurs ?
09:07C'est compliqué.
09:08C'est un peu le rôle de base du militant.
09:09Oui, mais c'est quand même aussi important, notamment dans les quartiers populaires.
09:13On sait très bien, par exemple, que les milieux populaires dans les quartiers,
09:16la présence physique est importante.
09:18La France Insoumise, d'ailleurs, a beaucoup valorisé cette dimension ces dernières années.
09:22Mais ça demande un travail de fond.
09:23C'est-à-dire qu'il ne faut pas simplement aller voir les gens au moment des élections
09:26pour solliciter leur suffrage.
09:30Il faut un travail de longue haleine entre les élections,
09:33un travail de collecte aussi des doléances, etc.
09:36Et ça, ça demande beaucoup, beaucoup de militants.
09:38Ce n'est pas facile à faire.
09:39Et ce n'est pas facile à faire aussi pour les partis de gouvernement.
09:42Par exemple, aujourd'hui, vous imaginez les militants de Renaissance
09:45qui vont dans les quartiers faire du porte-à-porte.
09:48Ils ne vont pas forcément être très bien accueillis.
09:49Donc, je veux dire, ce n'est pas facile d'affronter le regard critique des électeurs en face-à-face.
09:55Et on va voir ce que ça donnera pour cette campagne présidentielle-là,
09:58avec donc ces amphis, ces campus, ces journées d'été qui ont commencé.
10:02Merci Rémi Lefebvre, invité de France Inter ce matin.
10:05Je donne donc le titre de votre nouveau livre.
10:07Ça s'appelle « Faire partie autrement ? »
10:10Une approche comparée de la France Insoumise et de la République en marche.
10:12Renaissance, ça paraît le 4 septembre aux éditions Raison d'agir.
10:16Bonne journée.