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Lundi 1 juin 2026, retrouvez Morgan Poggioli (Chercheur en histoire contemporaine) dans PÉRIODE D'ESSAIS, une émission présentée par Cem Algul.
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00:08Vous regardez Période d'essai, l'émission qui donne la parole à celles et ceux qui écrivent le monde de
00:13la recherche.
00:13Et j'ai le plaisir de recevoir Morgan Podjoli, qui est chercheur en histoire contemporaine.
00:18Il est l'auteur de l'affaire Müller, Politiser les corps brisés.
00:22C'est publié aux éditions de l'Atelier. Morgan, bonjour.
00:25Bonjour.
00:25Alors, est-ce que vous pouvez nous rappeler les grandes lignes de l'affaire Müller et ensuite nous dire ce
00:30qui vous a donné envie de vous y plonger ?
00:33Alors, l'affaire Müller, c'est une histoire initialement criminelle.
00:36C'est un fait divers d'un jeune ouvrier mutilé du travail qui, le 14 février 1922, abat le chef
00:43du contentieux de son entreprise,
00:45qui était la compagnie générale d'électricité, suite à l'arrêt de son demi-salaire, ce qui était l'équivalent
00:52de ce qu'on appellerait aujourd'hui son arrêt de travail.
00:56Et de son basculement vers une rente d'invalidité extrêmement faible, l'équivalent de 1 700 euros actuels à l
01:04'année.
01:05Et donc, ce fait divers fait la une de tous les journaux parce que, déjà, c'est un mutilé, il
01:11y a un côté un peu sensationnel.
01:15Et va basculer assez rapidement dans une question, on va dire, à dimension plus sociale sur la question de la
01:23place et de la condition des mutilés du travail dans la France de l'entre-deux-guerres.
01:27Et qu'est-ce qui, vous, vous a donné envie de vous plonger dans cette affaire Müller ?
01:30Alors, initialement, c'est par hasard que je suis tombé dessus, c'est en faisant d'autres recherches où je
01:35travaillais sur les brochures syndicales de l'entre-deux-guerres,
01:39où je suis tombé sur une brochure qui s'appelait justement « À propos de l'affaire Müller ».
01:42Et c'est parce qu'elle n'était pas datée que j'ai voulu essayer de savoir à quelle affaire
01:46Müller elle se référait et que je suis tombé sur, après moult recherches quand même,
01:51sur un article, je crois que ça appelait « Le crime du manchour ».
01:55Et quand j'ai réussi à trouver le nom de Marcel Müller et que j'ai refait ma recherche à
02:01partir de Marcel Müller et que j'ai vu qu'il y avait encore des centaines d'articles,
02:04que je me suis dit qu'il y avait apparemment une grosse affaire.
02:07Et vu que ça mêlait aussi la question sociale, puisque je suis un historien du social au départ, ça a
02:15matché en quelque sorte.
02:16Et alors, l'affaire Müller, elle est quand même relativement peu connue aujourd'hui, sauf si je me trompe, mais
02:22qu'est-ce qui peut expliquer cet oubli ?
02:24Alors cet oubli, je pense qu'il est dû principalement, alors je ne veux pas tout dévoiler du livre,
02:30mais il est dû à la fin dramatique de Marcel Müller qui fait que sa mémoire a été ostracisée en
02:38quelque sorte à la suite d'un deuxième événement dramatique.
02:42Alors l'ouvrage, il replace ce fait divers énorme dans un contexte social, économique et politique bien précis.
02:50Est-ce qu'on peut rappeler ce contexte rapidement ?
02:52La France de 1922, c'est d'abord une France qui est meurtrie par le bilan humain de la Première
02:58Guerre mondiale.
02:59Évidemment, donc 1,4 million de morts, 3,5 millions de blessés, dont plus d'un million de mutilés et
03:07d'invalides de guerre.
03:10Et ce bilan humain, et en particulier sur les invalides de guerre, va changer, va modifier en tout cas le
03:15regard de la société plus globalement sur celle du handicap,
03:18ce qui va bénéficier en quelque sorte au mutilé du travail et donc à la fermulaire.
03:23C'est aussi une France qui est en plein développement économique, après sa reconversion de l'économie de guerre à
03:28une économie, on va dire, normale.
03:29C'est d'ailleurs une des croissances économiques européennes qui est la plus rapide jusqu'en 1929.
03:37Et puis c'est aussi une France qui est un peu chahutée, entre guillemets, par les nouvelles idéologies,
03:45que ce soit le fascisme en Italie, le communisme en Union soviétique.
03:49Et puis aussi une France qui, suite au gouvernement d'Union sacrée, dans le cadre d'une économie de guerre
03:55dirigée,
03:56et qui avait mis en place les premières conventions collectives, etc.
04:00C'est une France qui est aussi en demande de protection et d'intervention de l'État,
04:04qui fait que ces différents aspects vont se conjuguer en quelque sorte pour faire de la fermulaire
04:12une affaire un peu symbolique ou symptomatique de cette France de l'immédiate après-guerre.
04:17Alors vous nous dites qu'on a appréhendé ces soldats qui étaient mutilés et que ça a bénéficié au mutilé
04:24du travail.
04:25Est-ce que c'est parce qu'on considérait que l'être soldat, c'était un travail ?
04:30Ou alors c'est vraiment l'aspect mutilation qu'il y a ?
04:33Alors non, ce qu'il faut dire c'est que les mutilés de guerre ont obtenu très rapidement
04:39des rentes, sans être mirobolantes, mais en tout cas on va dire plus favorables
04:43que celles qui étaient attribuées aux mutilés du travail,
04:46qui ont obtenu des emplois réservés, des écoles de rééducation professionnelle.
04:54Donc il y a eu tout un traitement de la nation reconnaissante envers ces soldats.
04:57Et le mouvement ouvrier globalement va en quelque sorte orienter ce qu'on pourrait appeler
05:06les devoirs de la nation envers ses défenseurs, de la dette nationale en quelque sorte,
05:14à la dette sociale.
05:14C'est-à-dire que les mutilés du travail qui participent à la production nationale
05:19devraient eux aussi avoir droit à des formes de protection de la part de l'État
05:24comme les poilus de 14-18 en ont eu après-guerre.
05:29Alors si je reviens sur l'affaire Morgan, à quel moment est-ce qu'on bascule du simple
05:35fait divers à une affaire qui prend une dimension publique et politique ?
05:40Assez rapidement en réalité.
05:42En moins d'une semaine, c'est-à-dire que les deux, trois premiers jours,
05:46c'est clairement l'aspect un peu sensationnel du fait divers, un manchot
05:51qui tue son responsable, mais qui blesse également en plus de policiers
05:56lors de son arrestation.
05:57Donc on a vraiment quelque chose d'un peu de spectaculaire,
06:00avec un profil de criminel totalement atypique.
06:04Donc les deux, trois premiers jours, c'est vraiment le côté sensationnel de l'affaire
06:09qui fait d'elle un fait divers national.
06:12Et puis à partir de 4-5 jours, il y a la dimension sociale qui commence à apparaître.
06:18On le retrouve d'ailleurs dans l'un des éditos de Clément Vautel,
06:24qui est un grand journaliste et qui fait un édito dans le journal,
06:29qui est un des, ce qu'on appelle les quatre millionnaires.
06:31C'était les journaux qui tiraient à plus d'un million d'exemplaires
06:34et qui, dans son édito du 18, commence à s'inquiéter de recevoir des courriers de lecteurs
06:38et qui disent qu'au vu de la pension qui était attribuée à Marcel Muller,
06:45il avait plus ou moins bien fait de se venger.
06:47Et alors lui, il s'en offusque, mais on voit bien que là, déjà,
06:51et on est le 18, c'est-à-dire 4 jours après le fait divers,
06:54que la question sociale apparaît.
06:56On retrouve d'autres traces dans le peuple aussi, dans le journal des lecteurs,
06:59d'un mutilé du travail qui explique derrière le côté un peu, encore une fois, sensationnel,
07:07se cache des réalités sociales extrêmement compliquées pour les mutilés du travail
07:11et qui bénéficient de rentes, on pourrait dire, indigentes, clairement.
07:15Donc finalement, ce ne sont pas les médias qui ont souligné cette dimension-là,
07:20ce sont plus les lecteurs et le public.
07:23Alors, on va dire que la presse de grand tirage s'intéresse très très peu à la question sociale.
07:28C'est plutôt les journaux militants du mouvement ouvrier,
07:33qu'ils soient politiques ou syndicales.
07:34On a l'Humanité qui fait toute une série d'articles,
07:38très rapidement derrière, sur la condition des mutilés du travail.
07:41On a Le Peuple, le journal de la CGT, qui met le surlendemain en une
07:47l'interview de la maire de Marcel Muller, qui explique que son fils a agi en désespéré,
07:52que c'est plus un geste de désespoir.
07:54C'est une vengeance, mais c'est aussi un geste de désespoir.
07:58On a Le Populaire, on a La Lanterne, le journal du Parti Radical.
08:03Donc on va dire que, mais c'est de la presse militante
08:05qui tire à quelques dizaines de milliers d'exemplaires,
08:07face, encore une fois, aux grands journaux de la presse quotidienne,
08:11qui, eux, tirent à plusieurs centaines de milliers, voire un million.
08:17Et donc c'est à la fois, effectivement, les lecteurs,
08:22enfin, oui, les Français,
08:24mais il y a quand même une partie de la presse
08:27qui soulève ces questions sociales à travers la fermulaire.
08:30Et qu'ils ont saisi rapidement.
08:32Il y a un extrait du livre que je me permets de lire, Morgan.
08:34Donc, Luigi Mangione, âgé de 26 ans,
08:38est soupçonné d'avoir abattu le 4 décembre 2024 au petit matin,
08:41en plein centre de Manhattan,
08:43Brian Thompson, PDG de United Healthcare,
08:46la plus importante compagnie privée d'assurance américaine,
08:49avec 51 millions d'assurés
08:51et 550 milliards de dollars en valorisation boursière.
08:55Certes, ici, ce n'est pas la loi française,
08:57mais le système de santé américain qui est en cause.
08:59Pourtant, à un siècle d'intervalle
09:02et un océan atlantique de distance,
09:04de nombreux rapprochements peuvent être faits
09:06entre l'affaire Mangione et l'affaire Muller.
09:08Donc, vous établissez un parallèle assez clair
09:12entre deux affaires qui sont très éloignées
09:14dans le temps comme dans l'espace.
09:17Qu'est-ce qui rend cette comparaison pertinente
09:20malgré cet éloignement ?
09:22Alors, pour tout dire,
09:23quand l'affaire Mangione éclate en décembre 2024,
09:27je n'ai pas fini d'écrire le livre.
09:29Et d'ailleurs, je n'ai pas de conclusion encore.
09:32Et quand l'affaire Mangione éclate
09:36et que je m'intéresse à cette affaire,
09:38c'est là que je me dis
09:39qu'il y a quand même beaucoup de choses
09:40qui sont assez frappantes.
09:44Alors, effectivement, on est à un siècle d'écart,
09:46mais ce qu'il faut rappeler,
09:47c'est qu'en 1922,
09:49il n'y a pas de sécurité sociale encore en France
09:51et que le système assurantiel,
09:53pour ce qui relève des mutilés du travail,
09:56relève du domaine privé.
09:58C'est-à-dire que c'est des assurances privées
09:59qui gèrent les pensions des mutilés du travail.
10:04Or, Marcel Muller est victime,
10:07en quelque sorte,
10:08d'une procédure de contentieux
10:09visant à réduire son indemnisation,
10:13c'est-à-dire d'arrêter son demi-salaire
10:18alors même que l'opération suite à son amputation
10:23n'est toujours pas cicatrisée,
10:25pour lui verser une rampe d'invalidité
10:27beaucoup plus modeste.
10:29Et Mangione, lui,
10:32a priori, on va attendre quand même
10:35que les deux procès, d'ailleurs, aient lieu
10:37avant de pouvoir...
10:38Mais critique, en tout cas,
10:43le système libéral américain
10:46et dénonce les fameux 3D
10:48« delay, deny, defend »,
10:50« retarder, dénier et défendre »
10:53et qui sont finalement les procédures
10:56un peu en cours dans le système américain
11:00pour que les assurances privées
11:02réduisent elles aussi leur remboursement.
11:06Et finalement, Marcel Muller est victime
11:07des mêmes procédures un siècle plus tôt.
11:10Il y a aussi le fait que les deux inculpés
11:14soient plutôt jeunes,
11:15qu'ils aient des profils assez atypiques
11:17pour des criminels,
11:18entre un jeune mutilé du travail,
11:21Luigi Mangione est plutôt un...
11:25quelqu'un de bonne éducation
11:27et de bonne famille,
11:28donc on a des profils un peu atypiques.
11:30Et puis, la chose qui m'a vraiment marqué,
11:35c'est leur...
11:36Alors, la lettre de revendication
11:38de Marcel Muller qui dit
11:40« mon patron l'a voulu, il l'a mérité »
11:44et dans le pseudo-manifeste
11:47qu'on aurait retrouvé chez Mangione,
11:50il y a « ces parasites l'ont bien mérité ».
11:53Et là, ces deux phrases,
11:55quand j'ai vu dans un article sur Mangione,
12:00là, j'ai tout de suite percuté,
12:01j'ai dit « là, vraiment les... »
12:03Enfin bref, il y a vraiment
12:04beaucoup de points communs.
12:05Et alors, si on revient un peu
12:06sur le processus d'écriture,
12:08c'est très intéressant.
12:08Vous nous dites que le livre
12:09était quasiment fini,
12:11ou en tout cas, on passe d'être fini.
12:14Comment est-ce qu'on procède
12:15d'un point de vue méthodologique ?
12:16Est-ce qu'on revoit tout l'ouvrage ?
12:18Est-ce que ça modifie
12:19toute l'architecture, finalement ?
12:20Non. Là, ça m'a surtout permis
12:23d'avoir une ouverture pour la conclusion
12:25qui résonne avec l'actualité,
12:27ce qui ne m'était jusqu'à présent
12:29jamais arrivé.
12:31Donc, non, non,
12:33ça n'a pas du tout remis en cause
12:35l'affaire Müller.
12:37Ça lui a juste donné une ouverture
12:39sur une dimension plus actuelle,
12:42même si elle n'est pas française,
12:43mais américaine.
12:44On en a tellement entendu parler en France
12:46que je me suis dit que ça pouvait être
12:49une sorte de sortie et d'ouverture
12:52sur le présent.
12:53Dans les deux cas,
12:55on a affaire à des figures
12:56qui s'attaquent à des représentants
12:57d'un système, on l'a bien vu.
12:59Est-ce que ces affaires,
13:00elles traduisent une forme
13:01de violence politique
13:03alors qu'elle n'est pas vraiment
13:05revendiquée comme telle ?
13:06On a quand même l'impression
13:07que ça part d'une affaire
13:08très personnelle au début.
13:10Alors, c'est d'ailleurs
13:10ce qui différencie fondamentalement
13:12les deux affaires.
13:14c'est que Marcel Müller, lui,
13:16c'est initialement une vengeance personnelle.
13:20Il ne comprend pas,
13:22il n'accepte pas cette décision
13:23de lui retirer son demi-salaire.
13:26Ce qu'il faut rappeler,
13:27c'est qu'il est aussi chargé de famille,
13:28enfin soutien de famille.
13:29C'est-à-dire que sa mère et sa sœur
13:31vivaient déjà sur ce demi-salaire
13:33et qu'à partir du moment
13:33où on lui coupe,
13:35c'est une condamnation à la mort sociale.
13:38C'est synonyme de mort sociale
13:39pour lui et sa famille.
13:40Donc, c'est ça qui le met vraiment en colère
13:44au point d'aller jusqu'à tuer
13:47le chef du contentieux.
13:49Mais c'est vrai qu'initialement,
13:51il n'y a pas du tout
13:51une revendication politique
13:53derrière son geste.
13:53C'est juste une vengeance personnelle.
13:55C'est son procès qui va lui donner
13:57une dimension politique
13:58puisque le mouvement ouvrier
13:59va déjà faire campagne,
14:02en quelque sorte, en sa faveur
14:03et pour dénoncer la loi de 1898
14:06sur les accidents du travail
14:07et faire de ce procès
14:09un procès politique.
14:10Alors qu'effectivement,
14:11chez Luigi Mangione,
14:12la dimension politique
14:14paraît être à l'initiative,
14:18en tout cas la raison principale
14:21de son geste.
14:23Qu'est-ce qui est dénoncé
14:24dans cette loi de 1899
14:25que vous évoquez ?
14:26Alors, la loi de 1898,
14:29ce qui est dénoncé,
14:31ce n'est pas la loi en tant que telle
14:32sur le principe,
14:33c'est principalement
14:35les rentes qui sont attribuées.
14:38son principal défaut en 1922,
14:41c'est que sa base de calcul
14:46s'appuie sur un salaire de référence,
14:50si je ne dis pas de bêtises,
14:51de 2400 francs annuels à l'époque.
14:54Or, entre la fin du 19e siècle
14:57et 1922,
14:59les salaires ont triplé.
15:03Juste pendant les quatre années de guerre,
15:05l'inflation variait entre 15
15:08et presque 40 % par année.
15:10Ce qui fait que,
15:13après la Première Guerre mondiale,
15:15les calculs des rentes
15:17sont absolument obsolètes
15:19pour les invalides du travail.
15:21Mais, demeure la règle.
15:23Et, ce qui, effectivement,
15:26produit pour un ouvrier
15:28comme Marcel Muller
15:28de se retrouver avec une rente
15:30de, voilà,
15:31l'équivalent de 150 euros par mois,
15:32ce qui est évidemment
15:33absolument invivable.
15:35Et donc, ce sont les milieux ouvriers
15:36qui vont,
15:37en défense de Muller,
15:40se saisir de ce dossier.
15:41Comment est-ce que ça va se passer ?
15:43Est-ce que, voilà,
15:44au sein du mouvement ouvrier,
15:45est-ce que tout le monde
15:46était unifié autour de cette cause ?
15:48Eh bien, paradoxalement,
15:50alors qu'on est en pleine période
15:51de scission,
15:52il y a eu la scission en 1920
15:54entre la SFIO,
15:56donc le Parti Socialiste,
15:57et la SFIC,
15:58le tout nouveau Parti Communiste,
16:00on a la même scission
16:01qui se produit un an plus tard
16:03entre la CGT et la CGTU.
16:05Donc, on a un mouvement ouvrier
16:06qui est absolument divisé
16:08au sortir de la Première Guerre mondiale.
16:11Et pourtant,
16:12dans le cadre de l'affaire Muller,
16:14ils vont, en quelque sorte,
16:16collaborer,
16:16en particulier au moment du procès
16:19où on a des hommes politiques,
16:23des avocats,
16:25qui sont des syndicalistes,
16:27des médecins du travail
16:28qui sont mobilisés
16:31pour témoigner,
16:33à la fois en faveur de Marcel Muller,
16:35mais plus généralement
16:36pour dénoncer la loi de 1898.
16:39Et là, il y a une forme
16:40d'union sacrée retrouvée
16:41autour de cette affaire.
16:43Alors, cette union sacrée,
16:44elle va juste durer
16:45le temps de l'affaire.
16:47Les divisions vont reprendre derrière.
16:49Mais là, à ce moment-là,
16:50on a une unité
16:52qui se reforme
16:53pour défendre Marcel Muller
16:54et dénoncer la loi de 1898.
16:57On va parler du rôle
16:58de la justice
16:59et de la presse.
17:01Si on commence par la justice,
17:03comment est-ce qu'elle a
17:04interprété l'affaire ?
17:05Comment l'affaire a été
17:05traitée par la justice ?
17:07Elle se déroule en deux étapes.
17:10La procédure de justice,
17:11parce que suite au crime,
17:13on a toute la période d'enquête
17:15et d'instruction qui se met en place.
17:17Et parallèlement à ça,
17:19on a une procédure
17:21devant le tribunal des conciliations
17:23pour casser ce qu'on appelle
17:25la consolidation,
17:26c'est-à-dire le passage
17:27du demi-salaire
17:29à la ronde d'invalidité.
17:31Et elle est cassée
17:33un mois et demi plus tard
17:34après le meurtre.
17:38La consolidation est validée
17:41sur des critères économiques
17:44et non pas sur des critères médicaux.
17:46Et c'est au nom
17:47de ces critères économiques
17:49qu'il n'aurait pas dû rentrer en compte
17:50dans la consolidation,
17:51que la consolidation est cassée
17:53et que le demi-salaire
17:55est remis en place.
17:56Alors, pas à Marcel Muller
17:57puisqu'il est en prison,
17:58mais il est redonné à sa mère,
17:59il est reversé à sa mère.
18:01Ensuite, la deuxième étape,
18:02c'est le procès en assise
18:03qui, encore une fois,
18:05va très rapidement basculer
18:07du procès d'assise
18:08au procès politique.
18:09Mais ça, c'est une volonté
18:10de la Défense
18:11qui est d'ailleurs pilotée
18:11par deux avocats communistes
18:14de faire du procès
18:16de Marcel Muller
18:16le procès de la loi de 1898
18:18sur les accidents du travail.
18:20Et alors,
18:20cette décision qui est cassée
18:22relative à la pension,
18:24j'imagine qu'elle intervient
18:25avant le procès Muller.
18:27Est-ce que ça a une influence
18:29sur les débats
18:30et à quel point ?
18:31Là, ça va rejoindre
18:32la question de la presse.
18:34C'est-à-dire que
18:35pendant toute l'instruction,
18:38les journaux,
18:39y compris ceux de la grande presse,
18:40vont suivre les différentes étapes
18:42de l'enquête policière.
18:43Et il s'avère que
18:44tout au long de l'enquête,
18:46tout au long de l'enquête,
18:49les informations sur Marcel Muller
18:51sont plutôt de bonnes informations,
18:54enfin, donnent plutôt une bonne image.
18:56Donc, du criminel,
18:58l'image, en quelque sorte,
19:00va être un peu,
19:01va se modifier.
19:02Le fait que la justice lui donne raison
19:05sur le côté du contentieux,
19:08là aussi,
19:10va mettre en cause,
19:11va permettre de comprendre aussi
19:13pourquoi Marcel Muller
19:17avait basculé dans le crime.
19:19Et tout ça va,
19:21en quelque sorte,
19:23transformer l'image du criminel,
19:26non pas pour en faire une victime,
19:29mais en tout cas,
19:30qui va montrer que la situation
19:33est beaucoup plus complexe
19:34qu'elle n'avait pu paraître
19:36lors des premiers jours
19:37du fait divers.
19:38Et est-ce que ça va évoluer ensuite
19:40au fur et à mesure du procès,
19:42au moment de la décision ?
19:44Alors, au moment du procès,
19:45toute la défense est axée
19:46sur la dénonciation
19:49de la loi de 1898,
19:53sur les pratiques des assurances privées,
19:56sur les pratiques également
19:57des employeurs.
20:02Et enfin, ça, c'est évidemment
20:03la partie de la défense
20:05qui va s'appuyer.
20:06Et donc, toute la défense
20:08est axée là-dessus
20:09en essayant de disculper
20:13en quelque sorte
20:14Marcel Muller
20:15et de le faire passer
20:16pour une victime
20:18au même titre
20:19que sa propre victime.
20:20Et est-ce qu'il y aura
20:21des suites ?
20:22Alors, on ne va pas
20:22tout dévoiler, évidemment,
20:24de l'ouvrage,
20:25mais en termes institutionnels,
20:28on peut penser à la loi,
20:29par exemple,
20:30ou alors à la perception
20:31de ces situations.
20:33Qu'est-ce qui change
20:34après l'affaire Muller ?
20:35Ou alors,
20:36qu'est-ce qui ne change pas ?
20:36Alors, la première chose
20:38qui change,
20:38et même avant même
20:40le procès,
20:41c'est la loi.
20:42La loi, elle est révisée
20:43en juillet,
20:44c'est-à-dire en plein milieu
20:46de l'instruction publique,
20:47enfin de l'instruction judiciaire,
20:48pardon,
20:49et clairement,
20:51c'est la pression médiatique
20:52et l'opinion publique
20:53qui accélèrent le processus
20:55en vue d'améliorer,
20:56justement,
20:57la rente,
20:57enfin, les rentes
20:58pour les invalés du travail.
20:59Et ça, c'est la première conséquence,
21:01j'allais dire,
21:02immédiate.
21:03La deuxième,
21:04c'est que l'affaire Muller
21:05va devenir une référence
21:08pour toutes les organisations
21:09de défense
21:11des mutilés du travail
21:12durant quasiment
21:13tout l'entre-deux-guerres.
21:15C'est-à-dire qu'à chaque fois
21:17qu'il y a une actualité
21:18autour des mutilés du travail
21:20ou que la loi est modifiée,
21:21elle le sera à plusieurs reprises
21:23durant l'entre-deux-guerres,
21:24on fait référence
21:25à l'affaire Muller
21:26en disant à chaque fois
21:29une nouvelle étape
21:30dans l'amélioration
21:32ou dans la couverture
21:34des mutilés du travail.
21:36Rappelez-vous,
21:37c'est la ferme Muller
21:38qu'il y a 5 ans,
21:39il y a 10 ans,
21:40il y a 15 ans,
21:41avait en quelque sorte
21:42éveillé la société
21:43sur la dure condition
21:44des mutilés du travail.
21:45Donc, ça va vraiment devenir
21:48une figure
21:50des mutilés
21:51et d'une meilleure protection
21:53et d'une meilleure prise en compte
21:54de leurs conditions.
21:55À travers la ferme,
21:56Muller,
21:57on l'a bien vu,
21:57on interroge la question
21:58des accidents aussi
22:00du travail,
22:02sujet sur lequel la France
22:03affiche un triste record européen,
22:05vous reviendrez peut-être dessus.
22:08Où est-ce qu'on en est en France
22:09concrètement
22:09en termes de sécurité au travail ?
22:12Alors, la sécurité au travail,
22:14elle en est...
22:16Disons que oui,
22:17déjà,
22:17on n'est pas bon du tout.
22:18Clairement,
22:19on est les champions d'Europe
22:20aussi bien
22:21en accidents du travail,
22:23enfin non,
22:23on est deuxième
22:24en nombre d'accidents du travail
22:27derrière l'Allemagne,
22:28mais l'Allemagne
22:29a beaucoup plus de travailleurs
22:31que nous.
22:32Et si on prend
22:33en termes de proportion,
22:36en Europe,
22:37les accidents du travail mortels,
22:40l'indice,
22:41il est de 1,6
22:42par 100 000 travailleurs
22:44en moyenne.
22:46La France,
22:47on est à 3,6,
22:49c'est-à-dire qu'on est à plus du double
22:51quand l'Allemagne est à 0,7.
22:53C'est-à-dire que l'Allemagne
22:54fait à 5 fois moins
22:55de morts au travail
22:57que la France.
22:58Les Pays-Bas,
22:59ils sont à 0,38,
23:01je crois,
23:01donc c'est quasiment
23:0210 fois moins que nous.
23:03Donc la France,
23:04clairement,
23:04elle n'est pas du tout
23:06en tête
23:08en termes de protection
23:09et de santé au travail.
23:12C'est dû
23:13à la fois
23:14à une longue histoire,
23:16c'est-à-dire que la sécurité
23:17au travail,
23:18en tout cas en France,
23:19n'a jamais été une priorité
23:21ni même pour les organisations
23:22syndicales.
23:25Les choses ont changé,
23:26évidemment,
23:26mais si on prend
23:27l'histoire longue,
23:29les syndicats français
23:30n'ont jamais été
23:31à la pointe du combat
23:32sur la question
23:33de la protection
23:34des travailleurs.
23:35Ils étaient plus
23:36sur la question
23:36de la réparation
23:37mais moins sur
23:38la prévention
23:39en quelque sorte.
23:40Je pourrais donner
23:41un exemple,
23:42en 1905,
23:42il y a un congrès
23:44des ouvriers du livre
23:46qui,
23:46donc on est au début
23:47du XXe siècle
23:48et il y a un rapporteur
23:50qui vient à la tribune
23:52exposer un rapport
23:54sur la condition
23:55et sur l'hygiène au travail.
23:57Et il commence
23:57son intervention
23:58en disant
23:58« Il peut paraître
24:00un peu inapproprié
24:02de parler d'hygiène
24:03dans un congrès ouvrier. »
24:06Alors qu'aujourd'hui,
24:07on trouverait ça
24:08on trouverait ça
24:09absolument normal
24:10et que ça fait partie
24:11des conditions
24:12du rôle
24:12des organisations syndicales.
24:14Là, on voit bien
24:14que l'hygiène
24:16et la sécurité
24:17au travail,
24:18ça n'a jamais été
24:18une priorité.
24:19Les choses ont évidemment
24:20changé après 1945,
24:23après le scandale
24:23de l'amiante,
24:24etc.
24:25Mais il n'en demeure
24:26pas moins que
24:26les résultats parlent
24:28d'eux-mêmes,
24:28les chiffres parlent
24:29d'eux-mêmes.
24:29La France n'est vraiment
24:30pas bonne sur ce sujet.
24:32On a toujours
24:34une dualité
24:34entre protection
24:37et production.
24:39On a des dynamiques
24:41qui s'opposent
24:42et la productivité
24:43a tendance plutôt
24:44à l'emporter
24:44sur la question
24:45de la sécurité.
24:47Il faut dire aussi
24:48que c'est des frais
24:48en plus,
24:49c'est parfois
24:49de la productivité
24:51en moins,
24:51toutes ces mesures
24:52de sécurité.
24:53Et puis,
24:53il y a quelque chose
24:54qui est paradoxalement
24:55assez partagé aussi
24:56en France,
24:57aussi bien chez les employés
24:58que chez les employeurs,
24:59c'est le fait
25:00d'avoir en quelque sorte
25:02intégré
25:03ce qu'on appelle
25:04les risques du métier.
25:05Dire que
25:06le risque professionnel,
25:07l'accident
25:08fait partie du métier,
25:10c'est quelque chose
25:10qui est malheureusement,
25:12je pense,
25:13un peu intégré
25:13dans les cultures
25:14et qui fait que
25:15oui,
25:16ça n'est pas forcément
25:17toujours la priorité,
25:18même si du côté syndical,
25:20les choses ont changé
25:21et heureusement,
25:23mais côté patronal,
25:25il y a aussi
25:25cette dimension-là
25:26entre protection,
25:29productivité
25:30et puis voilà,
25:32il n'existe pas
25:33de risque zéro
25:33au travail.
25:34Et donc,
25:34oui,
25:34c'est vrai qu'il y a
25:35ce point de difficulté
25:36aussi qui fait
25:36que cette responsabilité,
25:38elle repose
25:38et sur les employeurs
25:39et sur les employés,
25:41mais que les employés
25:42aussi doivent se saisir
25:43de ce sujet
25:44et être sensibilisés
25:45finalement.
25:46Alors,
25:46les employés
25:47le sont de plus en plus,
25:49les syndicats
25:50le sont également
25:54aussi,
25:55mais il ne faut pas aussi
25:56oublier le rôle
25:57de l'État.
25:58Et en ce domaine,
25:59on ne peut pas dire
26:00que l'État
26:01soit,
26:01on va dire,
26:03un bon élève
26:04non plus.
26:05La disparition
26:06des CHSCT
26:07depuis 2020
26:07ne va pas
26:09dans le sens
26:11d'une priorisation
26:13de cette question-là.
26:14Si on regarde
26:15le nombre
26:15d'inspecteurs
26:16du travail
26:16et d'agents,
26:18de contrôleurs,
26:20d'inspecteurs
26:20et de contrôleurs
26:21du travail,
26:22on est à 1850,
26:23je pense,
26:24pour un peu plus
26:25de 28 millions
26:26de salariés,
26:27ce qui nous fait
26:28à peu près
26:28un inspecteur
26:29pour 15 000 travailleurs,
26:30ce qui est quand même
26:31relativement
26:32très très faible.
26:35Oui,
26:35il y a une sorte
26:37d'accumulation
26:39de facteurs
26:40qui font que
26:40les trois acteurs
26:41principaux
26:44ne mettent pas
26:45cette question
26:46de la sécurité
26:47au travail
26:48au même niveau
26:49de priorité.
26:50Et puis,
26:50il y a aussi
26:50le traitement
26:51qui est fait
26:51au niveau des médias.
26:52Si on prend
26:53le nombre d'homicides,
26:54on est à peu près
26:55à 1 200 homicides
26:57par an en France,
26:58on est à peu près
26:59au même taux
27:00de mort du travail
27:00entre les accidents
27:01du travail
27:02et les maladies
27:03professionnelles.
27:04Il est clair
27:05que le traitement
27:05médiatique
27:06entre la question
27:07de l'insécurité,
27:09de la délinquance,
27:09etc.
27:10et de la question
27:11d'homicides
27:12ne prend absolument
27:13pas la même place
27:14dans les médias
27:15que les accidents
27:16du travail
27:16qui sont à 20 près
27:18aussi nombreux
27:19que celui
27:20des homicides.
27:21On espère en tout cas
27:22que cet épisode
27:23poussera
27:24les trois parties
27:25finalement
27:26à se saisir
27:26de cette question.
27:27Pour conclure,
27:29Morgan,
27:29est-ce que vous avez
27:30trois ouvrages
27:31à nous conseiller
27:31pour prolonger
27:32cette réflexion ?
27:33Alors,
27:34j'en aurais même plus.
27:37Alors,
27:37on va,
27:38par deux priorités,
27:39les travaux
27:40de Catherine Omnes
27:41sur la santé
27:42au travail,
27:44les mains inutiles
27:45par exemple,
27:49Frassin et Rechman
27:50sur
27:53l'empire du traumatisme
27:54et la condition
27:55de victime
27:56et puis,
27:57quelque chose
27:57de plus récent
27:58justement
27:58sur,
28:00on va dire,
28:01sur le système social
28:01et de protection
28:02des travailleurs,
28:04l'ouvrage
28:04de Léo Rossel
28:05sur la sécurité sociale,
28:07une ambition perdue.
28:08Encore merci beaucoup
28:09d'avoir répondu
28:11à mon invitation.
28:11Eh bien,
28:12c'était avec plaisir.
28:13Donc,
28:14l'affaire Muller
28:15Politiser les corps brisés,
28:16c'est disponible
28:17aux éditions de l'atelier.
28:19Quant à moi,
28:20je vous dis à très bientôt
28:20pour un nouvel épisode
28:21de Période d'essai.
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