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Mardi 24 février 2026, retrouvez Vincent Crouzet (Ancien agent de renseignement) dans PÉRIODE D'ESSAIS, une émission présentée par Cem Algul.
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00:08Bienvenue sur Période d'essai, l'émission qui donne la parole à celles et ceux qui écrivent le monde du
00:13travail.
00:14Aujourd'hui, je reçois Vincent Crouzet, ancien agent de la DGSE qui vient de publier le jour où je suis
00:20devenu espion.
00:21C'est publié aux éditions de l'Observatoire.
00:23Vincent, bonjour.
00:24Bonjour, j'aime.
00:25Est-ce que vous pouvez revenir rapidement sur votre parcours avant d'intégrer la DGSE ?
00:30Alors, je n'ai pas intégré la DGSE, j'ai travaillé au profit de la DGSE parce que justement, mon
00:34travail était hors toute connexion avec le service.
00:38Mais on en parlera plus tard.
00:41Et donc, moi, j'ai grandi dans une station de sport d'hiver, aux Arcs, en Savoie.
00:47Et je me prédestinais à être moniteur de ski, à travailler dans les métiers de montagne.
00:54Je n'avais pas envie de quitter ma vallée, qui est la Haute-Tarentaise, aux Arcs.
01:00Et puis, j'ai pris un chemin de traverse à un moment donné, à la fin des années 80.
01:07Alors, votre livre, il s'ouvre sur une question qui est simple et en même temps un peu partigineuse.
01:12Quel jour était-ce donc ?
01:14À quel moment est-ce que vous, vous situez le début de votre parcours d'espion ?
01:19Alors, à la fin des années 80, je termine mon service national sur la base aérienne de Villacoublet.
01:28Et là, j'ai un coup de fil qui m'invite à monter à Paris.
01:34Je suis revenu dans ma vallée en Haute-Tarentaise.
01:37Et là, je rencontre dans un bar du 8e arrondissement un officier traitant de la DGSE
01:44qui m'explique que je pourrais être habilité à rejoindre une unité qui s'appelle le service clandestin,
01:57qui traite des agents qui parcourent le monde, mais qui n'ont absolument aucune attache avec le service.
02:05Et est-ce qu'à ce moment-là, vous connaissiez un peu cet univers du renseignement ?
02:08Oui, je connaissais cet univers du renseignement, mais essentiellement à travers le biais de la fiction,
02:13puisque comme tous les jeunes garçons de mon âge, j'ai été nourri, biberonné, à la littérature d'espionnage,
02:20et puis à la filmographie déjà d'espionnage, et notamment la série des James Bond qui faisait un carton à
02:26cette époque-là.
02:27La rencontre que vous évoquiez à Saint-Philippe-du-Roule, avec celui que vous appelez Alex,
02:35quelle forme d'entretien d'embauche ça prend exactement ?
02:39Qu'est-ce qu'on peut vous dire ? Qu'est-ce qu'on ne peut pas vous dire à
02:41ce moment-là ?
02:42Ce n'est pas vraiment un entretien d'embauche.
02:45C'est quelqu'un qui se présente vraiment à S-Qualité, comme faisant partie du service,
02:51qui explique que j'ai des qualités à même de pouvoir être pris en compte par cette unité.
03:01Il me teste un peu, il me met des coups de pression un petit peu, pour essayer de me déstabiliser.
03:06Ça ne marche pas trop, parce que d'abord, moi je ne suis pas demandeur, ce n'est pas ma
03:10vocation.
03:11Ce sont eux qui sont demandeurs, mais très vite ça éveille, ça suscite mon intérêt, ma curiosité et mon envie
03:19surtout.
03:21Et cette envie, je décide très rapidement, quelques mètres en sortant de ce bistrot,
03:27qui s'appelle l'idéal, qui s'appelait l'idéal et qui s'appelle toujours l'idéal, à Saint-Philippe
03:31-du-Roule.
03:32En descendant les escaliers du métro, j'ai pris ma décision et donc je vais dire oui.
03:36Et les coups de pression que vous évoquez, c'est de quel type ?
03:40Par exemple, je lui explique que je parle allemand, donc il me parle en allemand de manière très fluide,
03:46parce que lui est bilingue et je suis incapable de lui répondre très distinctement ou avec beaucoup de fluidité.
03:53Et donc là, il rigole, il dit bon, on ne va pas vous envoyer sur un théâtre d'opération, vous
03:59devriez parler allemand.
04:01Oui, donc ne pas mentir sur son CV quand on postule au renseignement.
04:04Oui, enfin, pour le...
04:05C'est plus prudent.
04:06Il n'y avait pas de CV en l'occurrence, là.
04:09Alors, il y a un extrait, moi, qui m'a frappé, je me permets de le lire.
04:12Il ne suffit pas de l'insolence de sa jeunesse, d'être curieux de tout,
04:15de savoir déjà voyager avec une forte capacité d'adaptation
04:18et de porter des valeurs pour devenir, du jour au lendemain, un agent de renseignement.
04:22Il faut aussi avant tout apprendre.
04:24J'ai la chance d'être de cette époque où la formation s'effectuait sur le tas,
04:27des moyens sont dégagés pour ma rémunération,
04:29très confortables pour moi.
04:31On ne perd pas de temps sur la période d'apprentissage.
04:34Ce budget représente un effort considérable
04:35qui induit un retour rapide sur investissement
04:38et donc le plus rapidement possible, la réalisation des premiers objectifs.
04:42Vous insistez pas mal sur cette notion d'apprentissage intensif
04:45et la question du retour aussi sur investissement.
04:49En quoi est-ce que la formation d'un agent du renseignement,
04:53c'est à la fois une école de patience, mais aussi d'efficacité immédiate ?
04:57Alors là, je parle pour moi dans un cas très particulier,
05:01qui est une formation un petit peu expresse,
05:04inculquée par un homme qui inculque d'abord des règles de bon sens,
05:09pour d'abord se protéger lui-même en tant qu'officier traitant.
05:12C'est mon traitant, ça va être mon traitant plus tard.
05:15Donc la formation, elle est, la formation sur des règles de bon sens,
05:19elle est nécessaire pour ne pas mettre en difficulté ou en danger son officier traitant,
05:25donc la personne qui va être amenée à recueillir les informations auprès de moi très régulièrement,
05:29et puis à ne pas me mettre aussi en danger,
05:31notamment sur les itinéraires de déplacement,
05:33éventuellement ce qu'on appelle les itinéraires de secours, etc.
05:38Voilà, des choses très simples.
05:40Maintenant, je ne sais pas du tout exactement comment ça se passe,
05:43mais il y a des périodes d'évaluation qui sont très longues,
05:46notamment pour les agents qui vont devenir officiers traitants,
05:49donc qui, eux, vont être soumis,
05:51non pas à une période d'essai, pour reprendre le nom de votre émission,
05:54mais vont être soumis à un entraînement intense,
05:58justement pour s'astreindre à des règles de sécurité assez strictes,
06:02ce qui n'était pas nécessairement mon cas.
06:05En ce qui me concerne, j'ai très rapidement été projeté sur le terrain,
06:10mais en ce qui concerne les officiers traitants de la DGSE aujourd'hui,
06:15oui, ils doivent passer, non pas des épreuves,
06:21mais ils doivent passer à travers une formation extrêmement sévère.
06:25Alors, vous l'avez évoqué avec humour,
06:28est-ce qu'il y a une période d'essai dans les renseignements ?
06:30Est-ce qu'il y a ce genre de dispositif ?
06:32Il y a une période d'évaluation, oui,
06:34parce qu'il y a une période d'évaluation pour savoir d'abord
06:36si vous vous conformez aux règles de sécurité,
06:39notamment le besoin de discrétion et de confidentialité,
06:42et puis aussi sur la capacité à savoir voyager
06:49et à voyager de manière discrète.
06:54Alors, vous, vous avez donc intégré une unité clandestine
06:57qui n'est pas dans les organigrammes officiels.
07:00À l'époque, oui.
07:01Comment est-ce qu'on vit le fait d'appartenir à une structure
07:04qui n'existe pas publiquement, en tout cas,
07:09sans, du coup, j'imagine, reconnaissance formelle,
07:11sans beaucoup de traces administratives ?
07:14Comment on le vit de travailler pour ce type de structure ?
07:16Il faut avoir un peu d'audace, de culot,
07:18et avoir un petit peu le goût de l'informalité,
07:22ce qui devait être le cas à mon époque.
07:24En ce qui concerne la reconnaissance, de toute manière,
07:27les règles sont claires d'entrée,
07:29que ce soit pour les clandestins
07:30ou pour les agents à escalité du service.
07:36Il n'y a pas de reconnaissance officielle de la nation
07:38en ce qui concerne le travail du service de renseignement.
07:41Donc, il faut que les choses soient claires.
07:43Certains en pâtissent en quittant le service.
07:46D'autres, très rares comme moi, communiquent.
07:48C'est extrêmement rare.
07:50Mais la plupart d'entre eux restent dans les purs du secret.
07:53Et cette communication, comment elle est perçue ?
07:56Par les différents services ou dans l'absolu ?
07:59L'important, c'est que moi, je sois en accord avec le service.
08:02Que je sois pleinement en accord,
08:04que la publication soit en accord avec la DGSE.
08:10Après, certains acceptent mal le fait que d'autres communiquent.
08:15Mais ça, c'est la nature humaine.
08:17Les aigreurs et les jalousies sont des choses très humaines.
08:20Je reviens sur la figure du gros, donc votre formateur,
08:23qui est quand même assez centrale.
08:26Est-ce que vous pouvez revenir avec nous ?
08:28Vous avez évoqué quelques gestes simples du quotidien.
08:31Mais jusqu'où est-ce qu'on peut se préparer à des missions d'opération à l'extérieur ?
08:35Ce sont surtout des périodes de désinhibition,
08:39des exercices de désinhibition.
08:41Donc, vous savez, quand on a 25 ans, 26 ans, en général,
08:45on peut être un peu timide,
08:46on peut avoir des problèmes de lien avec les autres,
08:49ce qui n'était pas vraiment mon cas.
08:50Et donc, les premiers gestes, puisque vous avez parlé de premiers gestes,
08:53c'est de pouvoir prendre contact tout simplement avec quelqu'un très facilement,
08:59en fluidité, très naturellement.
09:02parce que le travail d'un agent de renseignement,
09:05c'est de recueillir du renseignement,
09:08souvent de vive voix, d'une personne à une autre,
09:10donc d'être amené à prendre un contact avec quelqu'un,
09:13une personne qu'on ne connaît pas,
09:15qui souvent est d'un pays, d'un milieu,
09:17très éloigné du sien,
09:20et ensuite de pouvoir restituer justement cette information.
09:23Donc déjà, la prise de contact est très importante.
09:27Savoir s'asseoir à côté de quelqu'un,
09:30lui proposer un verre, un café,
09:33voilà, ce sont des choses qui paraissent évidentes,
09:36mais dans la vraie vie,
09:38essayer de prendre contact avec un inconnu,
09:42très facilement, dans un bistrot,
09:43ce n'est pas si simple que ça.
09:45Donc voilà, il y a certaines règles de proximité,
09:49si j'ose dire, à acquérir,
09:51et ensuite à dupliquer sur le terrain.
09:54Alors, on le comprend, dans le renseignement,
09:56l'aspect relationnel, il est fondamental.
09:59Et là, est-ce qu'il y a des compétences particulières
10:02qu'il faut avoir, soit au préalable,
10:03soit qu'il faut rapidement acquérir ?
10:05Il y a cette question de la sociabilité, vous l'avez dit.
10:07Très important, de la bienveillance, de l'empathie, de la curiosité.
10:11Est-ce qu'il ne faut pas aussi, j'imagine,
10:13une capacité à pouvoir mentir, une bonne mémoire ?
10:16Est-ce que sur ce genre de détails, il y a des compétences ?
10:18Bon, le mensonge, nous le portons tous en nous,
10:20nous le mentons tous d'une manière ou d'une autre,
10:22chaque jour, des petits mensonges qui,
10:24arrangent, si j'ose dire, nous pouvons dissimuler des choses
10:27parce que ça nous arrange.
10:29Après, c'est une question d'organisation
10:30et de schizophrénie organisée, si j'ose dire.
10:33Et petit à petit, le cerveau s'adapte
10:35et s'habitue justement à dissimuler.
10:38Maintenant, pour les jeunes qui seraient tentés
10:40de rejoindre, si j'ose dire, la carrière,
10:42mais cette fois-ci, non pas comme moi,
10:45mais de manière très officielle,
10:46en envoyant leur CV, en passant des concours,
10:48de catégorie A, etc.
10:51Déjà, le bon apprentissage d'une ou deux,
10:54voire plusieurs langues étrangères,
10:56effectivement, c'est un plus.
10:58Avoir déjà acquis de l'expérience de voyage auparavant,
11:03donc montrer que, pas simplement du tourisme
11:06dans des endroits normaux,
11:08mais peut-être avoir traîné ses guettes
11:09dans des endroits un peu plus compliqués,
11:12ça c'est bien.
11:13Et puis, surtout, moi, ce qui me semble important,
11:18c'est d'accepter de pouvoir travailler,
11:21nous en parlions tout à l'heure,
11:22sans reconnaissance, ce qui n'est pas du tout évident,
11:24parce qu'aujourd'hui, tout est reconnaissance.
11:26On le voit à travers l'expression sur les réseaux sociaux,
11:29on recherche en permanence de la reconnaissance.
11:31On recherche du clic, on recherche des cœurs,
11:33on recherche des...
11:34Et là, non.
11:36Justement, on va devoir faire une croix là-dessus,
11:40et rentrer dans une certaine épure,
11:42finalement, de travail et de collaboration avec la DGSE.
11:46Je reviens sur un épisode, celui du conteneur en Afrique,
11:51vous vous retrouvez nu dans un conteneur,
11:54donc à un moment de vulnérabilité extrême.
11:57Est-ce que vous pouvez revenir sur cet épisode,
11:59et sur comment vous faites pour prendre des décisions
12:04dans un tel contexte ?
12:07Alors, je dois me rendre dans une capitale d'une province
12:11de la République démocratique du Congo,
12:13qui s'appelle Lubumbashi,
12:15et je suis arrêté, empêché, à un village frontière,
12:19avec la Zambie, puisque j'arrive par la route avec mon chauffeur,
12:23par la Zambie.
12:25Et là, je suis un petit peu sommairement jeté dans un conteneur,
12:28on me déshabille, un peu pour m'humilier,
12:31et pour me mettre à l'épreuve.
12:33On me laisse juste mon Walkman.
12:35Alors, les gens de moins de 50 ans ne savent pas ce que c'est
12:39qu'un Walkman.
12:40C'est un objet à travers lequel on écoutait de la musique
12:42avec des piles, et sur une cassette,
12:45avec une cassette.
12:47J'écoute beaucoup de musique baroque,
12:48donc j'ai écouté La Passion selon Saint-Mathieu,
12:51à ce moment-là.
12:53Et il se trouve que, la magie africaine opérant,
12:57les enfants du village sont venus voir le blanc tout nu dans le conteneur,
13:00parce que ça les amusait, c'était normal.
13:02Et finalement, ça m'a énormément détendu,
13:04et ça m'a permis justement de pouvoir réfléchir très rapidement
13:07à la manière dont je pouvais m'en sortir plus tard,
13:10quand on me poserait les premières questions,
13:12sur les raisons de ma visite, de mon voyage
13:16par la route vers Lubumbashi.
13:18Et j'avais lu dans le journal Zambien de la veille
13:22qu'il y avait un tournoi de foot organisé à Lubumbashi,
13:26malgré les guerres civiles.
13:28Et donc, j'ai raconté que j'étais agent de joueur de football.
13:30On était en août 98,
13:31nous venions de gagner la Coupe du Monde un mois auparavant.
13:36Donc, j'ai raconté que j'étais l'agent de Lillian Thuram.
13:38Finalement, c'est Lillian Thuram qui, quelque part,
13:40m'a un petit peu sauvé la mise.
13:42Donc, je remercie Lillian Thuram,
13:43parce qu'évidemment, pour les Africains,
13:45la musique, le foot, c'est super important,
13:47et c'est sacré.
13:49Donc, voilà, c'est des gens qui aiment le sport.
13:52Et donc, j'ai réussi à m'en sortir comme ça, honorablement.
13:54Et donc, vous travaillez sous légende ?
13:56C'était déjà un peu précipité ?
13:57Non, je travaille sous couverture,
14:00mais j'ai une couverture un petit peu légère,
14:02dans la mesure où c'est un peu précipité.
14:05Mon départ pour Lubumbashi,
14:06depuis Johannesburg, est un peu précipité.
14:08Donc, je n'ai pas trop le temps de préparer mon prétexte.
14:12On appelle ça un prétexte dans le milieu du renseignement.
14:15Et je suis doublement à poil
14:17quand je suis à la frontière de la RDC.
14:22Vous évoquez à plusieurs reprises
14:24la dimension très solitaire du métier.
14:28Comment est-ce qu'on concilie cette solitude
14:30avec une vie personnelle en plus,
14:33qui j'imagine est rendue compliquée ?
14:37Oui, la vie est rendue compliquée,
14:40mais elle est compliquée pour toute personne
14:42qui travaille de toute manière à l'étranger,
14:44qui passe beaucoup de temps,
14:45et qui voit peu son conjoint, sa conjointe.
14:49Ni plus ni moins.
14:50Après, il y a la dimension confidentialité
14:52qui vient par-dessus.
14:54Mais oui, l'aspect solitaire du C. Graham Greene,
14:56le grand auteur,
14:59le grand écrivain de renseignement britannique,
15:01qui disait que l'espionnage
15:02était le métier le plus solitaire au monde
15:04avec celui de l'écrivain.
15:05Ce qui est un peu vrai,
15:07l'écrivain peut avoir une reconnaissance publique.
15:09Ce qui n'est pas le cas de l'agent secret.
15:14C'est une vraie solitude,
15:15parce que le seul lien que j'ai me concernant,
15:18c'est avec mon officier traitant.
15:21Quand je viens lui délivrer, en fait,
15:23le résultat de mon travail,
15:25il n'y a qu'à ce moment-là
15:26que je peux être dans la sincérité.
15:30Alors, votre parcours,
15:31il traverse des zones de guerre,
15:33des zones de trafic,
15:35des jeux d'influence entre États.
15:36Avec le recul,
15:38qu'est-ce qui vous a le plus surpris
15:39dans la réalité de cet univers du renseignement
15:43par rapport aux représentations
15:44que vous pouviez avoir,
15:46qu'elles soient d'ordre fictionnel
15:47ou purement imaginaire ?
15:49D'abord, c'est important de se rendre sur le terrain,
15:51parce qu'on a une focale,
15:54on a un point de vue souvent fermé,
15:57informationnel fermé,
15:59depuis Paris ou ailleurs.
16:02Et le fait d'aller sur le terrain
16:03permet de relativiser,
16:04non pas d'amplifier souvent
16:06l'image qu'on a du théâtre des opérations,
16:09mais de le relativiser.
16:10Je pense que tous les reporters,
16:12les grands reporters,
16:13le savent très bien.
16:15Moi, ça m'a appris aussi
16:16que le monde n'était ni blanc,
16:18ni noir.
16:19Effectivement, il y a des zones
16:20où le mal rôde plus,
16:23où il y a des régimes,
16:24effectivement,
16:24qui sont épouvantables.
16:26Mais je crois beaucoup
16:27au déterminisme géographique,
16:29que l'on soit né à Tel Aviv ou à Gaza.
16:32Effectivement,
16:33votre perception du conflit
16:36va être tellement différente.
16:39Que vous soyez un jeune russe
16:42qui vit dans un village
16:44qui est dépourvu d'informations objectives,
16:47ou que vous soyez un jeune ukrainien,
16:49vous allez avoir une vision
16:50totalement différente.
16:51L'important, c'est de croire
16:53en ses valeurs et en ses convictions
16:54et de s'y tenir.
16:55Moi, je n'ai jamais été,
16:57je ne me suis jamais senti en porte-à-faux
16:59avec les objectifs de mon pays.
17:01C'est le plus important.
17:02À partir du moment où l'on doute,
17:04ou à partir du moment
17:05où sa perception du monde
17:09est différente de la perception
17:11qu'en a son pays,
17:12ou les valeurs de son pays,
17:14c'est très important.
17:15Et j'aime bien dire
17:18que les services de renseignement
17:21d'un pays en particulier,
17:22en particulier la France,
17:24reflètent souvent les valeurs
17:25de ce pays-là.
17:26Et c'est pour ça que je pense
17:28que s'engager demain
17:30à des GSE pour des jeunes,
17:32c'est aussi épouser
17:33les valeurs de son pays.
17:36Justement,
17:37alors le monde du renseignement
17:38a beaucoup évolué,
17:39s'est beaucoup restructuré,
17:41notamment après la guerre froide.
17:43Mais vous parlez
17:44de ces tensions internes
17:45entre les différentes directions,
17:48de rivalités bureaucratiques,
17:50de logiques d'institutions aussi.
17:52Est-ce que c'est un univers
17:54beaucoup plus politique
17:55que ce qu'on imagine
17:56le renseignement ?
17:56Non, après,
17:57il y a des différences culturelles,
17:59mais ça,
18:00vous pouvez les retrouver
18:00dans n'importe quelle direction
18:02administrative ou autre,
18:03dans un ministère.
18:05Non, il n'y a pas vraiment...
18:06Et surtout aujourd'hui,
18:07je veux dire,
18:08au sein de la DGSE,
18:09après la refonte
18:11d'il y a deux ans,
18:12il n'y a plus de guéguerre interne
18:16entre les directions
18:16du renseignement
18:17et des opérations.
18:18Maintenant,
18:18il y a une direction
18:19de la recherche
18:20et des opérations.
18:21Tout le monde travaille
18:22dans le même sens.
18:23Il n'y a plus du tout
18:25de querelle d'aquarium,
18:27si j'ose dire.
18:28Tout le monde travaille
18:29dans le même sens.
18:32Maintenant,
18:33comme dans toute organisation
18:35et structure humaine,
18:37il y a toujours
18:39quelques différences
18:42qui, à l'époque,
18:44pouvaient demeurer.
18:46Ils pouvaient demeurer
18:46et expliciter d'ailleurs
18:47la création d'un service clandestin
18:49au sein du service.
18:51Si on revient sur la fiction,
18:53vous avez connu
18:53un personnage
18:54qui a fait l'objet
18:55d'un film,
18:56donc Lord of War.
18:56Est-ce que vous pouvez
18:57revenir sur ce personnage ?
19:00Alors,
19:00Lord of War,
19:01qui a été popularisé
19:02par Nicolas Cage
19:02dans le film éponyme,
19:05s'appelle Victor Booth.
19:08Et Victor Booth
19:08faisait partie
19:09des marchands d'armes,
19:10des trafiquants d'armes
19:10que je fréquentais
19:11à Johannesburg
19:12à l'époque.
19:13donc j'étais
19:15un petit peu infiltré
19:17ou du moins je travaillais
19:19à leur côté
19:19parce qu'on avait besoin
19:21de connaître
19:22le volume d'armement
19:24qu'ils transportaient,
19:27la qualité de leur cargaison,
19:30comment ils transportaient,
19:30comment ils acheminaient
19:32l'armement,
19:33à qui ils le délivraient,
19:35etc.
19:36Victor Booth
19:36faisait partie
19:37d'un aéropage
19:38de marchands d'armes
19:40qui opérait depuis
19:41l'Afrique du Sud
19:42en grande partie,
19:43depuis le Zahir,
19:44c'était l'ancienne dénomination
19:45de la République démocratique
19:46du Congo,
19:47et ensuite beaucoup
19:48depuis Johannesburg.
19:50Voilà,
19:50donc j'ai été amené
19:51à le fréquenter
19:52mais comme d'autres.
19:53Je veux dire,
19:53c'était pas une super vedette.
19:56Il était à l'époque,
19:57ensuite il a été popularisé
19:58par ce film,
20:00mais à l'époque
20:01c'était un marchand d'armes
20:02comme les autres.
20:02Il dépassait les autres
20:03en termes de volume
20:04et surtout en termes
20:05de modus operandi
20:06dans la mesure
20:07où il délivrait à la fois
20:08aux forces gouvernementales
20:09et aux forces rebelles.
20:10Ce qui lui donnait
20:11une espèce d'assurance-vie
20:13quelque part,
20:13parce qu'il n'avait
20:14d'ennemis vraiment nulle part,
20:15alors qu'il était déjà
20:16à l'époque
20:18identifié comme un agent
20:19du renseignement militaire
20:20russe du groupe.
20:21Et vous avez parlé
20:23de cette question
20:24des valeurs.
20:26Est-ce que
20:27quand on effectue
20:28ce genre de mission
20:30à gros enjeux,
20:32est-ce qu'on n'a pas
20:33à un moment
20:34un questionnement
20:35sur le sens
20:36de ce qu'on fait
20:36ou sur le bien fondé
20:38de son action ?
20:39Est-ce que là aussi
20:39vous pouvez nous éclairer
20:40un peu sur ce qui se passe
20:42au moment
20:42d'effectuer une tâche ?
20:44Alors, gros enjeux,
20:45non.
20:46Moi, je n'ai jamais eu
20:46l'impression d'être
20:47sur de très gros enjeux.
20:50Je dirais que la répétition
20:52de l'exercice
20:53sur le terrain
20:54fait qu'on traite
20:55de la même manière
20:57finalement
20:57l'information
20:59que l'on recueille.
21:00Et après,
21:01c'est en interne
21:03au service
21:04que le service
21:06décide de diffuser
21:07ou pas
21:08telle ou telle
21:09information,
21:10tel ou tel renseignement.
21:11Après, on peut avoir
21:12un renseignement d'opportunité
21:13qui surgit
21:15et qui permet justement
21:16et qui devient
21:17un gros enjeu
21:18dans une conjoncture particulière.
21:21Mais on travaille
21:22de la même manière
21:22sur tous les sujets.
21:27Vous savez,
21:28quand vous partez en voyage,
21:28vous avez des orientations précises,
21:30vous avez une liste de questions
21:31qui vous sont posées
21:32auxquelles vous devez répondre.
21:34Après, vous débordez
21:35parce que vous avez la chance
21:36d'avoir des interlocuteurs
21:37qui vous disent
21:38d'autres choses, etc.
21:40Mais sur le volume
21:41des informations,
21:41il n'y a pas vraiment
21:42de hiérarchie.
21:43Après, on sait
21:44qu'il peut y avoir
21:44une certaine,
21:45comment dire,
21:46une actualité brûlante,
21:48donc une certaine urgence
21:49à traiter,
21:50à diffuser ces sujets.
21:52Et le fait
21:53de ne pas nécessairement
21:54connaître les suites
21:56ou alors le pourquoi
21:57du renseignement
21:59qu'on va chercher,
22:00ça, comment on le vit ?
22:01Non, on le vit bien.
22:03Moi, j'ai eu la chance
22:04de vivre une parenthèse
22:05de cabinet ministériel
22:06et de retrouver une note
22:09diffusée aux autorités ministérielles
22:12par la DGSE
22:13que j'avais produite
22:1415 jours ou 3 semaines plus tôt.
22:16Donc, ça avait été
22:18un bon moment
22:19de retrouver la note,
22:20évidemment,
22:20qui avait été corrigée,
22:22etc.
22:24mais c'était un bon moment
22:25de retrouver.
22:25Et je me suis dit,
22:26ah, ben finalement,
22:27dans mon petit coin,
22:29sur ce sujet-là,
22:30je sers à quelque chose.
22:32Donc, 25 ans
22:34à travailler
22:35avec la DGSE.
22:36Qu'est-ce qui se passe ?
22:37Comment on s'arrête ?
22:38Qu'est-ce qui change après ?
22:42C'est un peu comme
22:42une histoire amoureuse
22:43qui s'arrête
22:44parce que c'est une activité passion.
22:47Donc, comme toutes
22:48les activités passion,
22:49quand ça s'arrête,
22:51ça s'arrête toujours brutalement.
22:54C'est toujours un peu compliqué.
22:56Toujours un peu compliqué.
22:57D'abord,
22:58on arrête son travail
23:00et sa relation
23:01avec son officier traitant.
23:02C'est une relation humaine
23:03souvent sur du long terme,
23:05sur 2, 3, 4, 5 ans.
23:07On s'attache à cette personne.
23:09Donc, les rendez-vous
23:10avec cette personne
23:10manquent finalement.
23:12Pendant un certain temps,
23:13d'ailleurs,
23:13on n'a plus du tout
23:14le moindre contact
23:15avec cette personne.
23:16C'est interdit.
23:18Ce n'est pas nécessairement
23:20préconisé.
23:21Ce n'est pas interdit,
23:22mais ce n'est pas préconisé.
23:23Et puis, on ne le fait pas,
23:24tout simplement.
23:25N'empêchant pas,
23:27bien des années plus tard,
23:28de reprendre contact
23:28quand cette personne
23:29est sortie de la structure
23:31et devient un ami.
23:34Mais oui, évidemment,
23:36oui, ça crée un manque.
23:38Moi, je suis devenu romancier.
23:40J'écris une série
23:41sur le service d'action
23:42de la DGSE
23:43me permettant
23:44de compenser un peu tout ça,
23:45de repartir en voyage
23:46avec mes personnages
23:48et puis de monter moi-même
23:49mes opérations,
23:50ce qui est plutôt tripant,
23:51ce que je n'ai jamais fait
23:52dans ma vie,
23:52dans ma vraie vie.
23:54Mais oui, c'est un manque.
23:57Et je comprends
23:58que ça puisse manquer
24:00considérablement
24:00aux gens qui sortent
24:02de cette activité,
24:03de ce métier.
24:04qui est prévu
24:05ou un accompagnement ?
24:07Non.
24:07Alors peut-être
24:08qu'aujourd'hui,
24:08il y a un accompagnement,
24:09je ne sais pas.
24:10Mais à mon époque,
24:11aucunement.
24:13Vous avez évoqué
24:14quelques-uns de vos projets.
24:15On peut peut-être
24:15en profiter
24:16pour en parler,
24:17des projets de fiction,
24:18donc si j'ai bien compris.
24:20Je vais poursuivre
24:21ma série Service Action
24:24dans une autre maison d'édition,
24:25un nouveau label
24:26qui s'appelle L'Animal,
24:28que je vais reprendre
24:29sous mon nom
24:29parce qu'auparavant,
24:30je l'ai publié
24:30chez Robert Laffont
24:31sous le pseudo de Victor K.
24:34Puis voilà,
24:35j'ai un gros projet,
24:35après un peu ambitieux,
24:36mais non,
24:36je ne peux pas trop parler
24:37dans le même domaine.
24:39On n'aura pas
24:40le renseignement.
24:40Voilà,
24:41dans le même domaine.
24:42Alors,
24:42il y a une tradition
24:43dans l'émission.
24:44Quels sont les trois ouvrages
24:45que vous recommandez
24:46pour prolonger la réflexion
24:47sur le travail
24:48dans le renseignement ?
24:50Alors,
24:50le premier,
24:51qui à mon avis
24:51est l'un des plus beaux
24:52romans d'espionnage
24:53qui existent,
24:54qui est aussi un roman d'amour
24:55qui s'appelle
24:55Le facteur humain
24:56de Graham Greene,
24:58qui va retraverser
25:00l'Afrique australe
25:02de l'Apartheid,
25:03qui est un merveilleux roman
25:07au sein des renseignements britanniques.
25:11Il y a un roman de Le Carré
25:12que j'ai adoré
25:13qui s'appelle
25:13Le tailleur du Panama,
25:14qui a fait l'objet d'ailleurs
25:15d'une adaptation cinématographique
25:18qui montre
25:19que le renseignement
25:20on peut aller le chercher
25:21non pas auprès de gens
25:22qui seraient très haut placés,
25:24mais auprès de gens
25:25qui fréquentent
25:27les chefs d'État
25:27et qui sont dépositaires
25:29de leurs secrets,
25:34quelque part,
25:34et en l'occurrence
25:35là,
25:35c'est le tailleur
25:35du président
25:39du Panama.
25:41Et puis,
25:42je vais citer
25:44finalement le premier
25:45de la série
25:46de la série de James Bond,
25:47Casino Royale,
25:49parce que c'est le premier
25:49ouvrage de fiction
25:51sur l'enseignement
25:52que j'ai lu,
25:52et qui détermine bien
25:54la silhouette
25:54d'un agent de renseignement
25:56à travers
25:57la silhouette
25:58de l'agent double 07,
26:02et qui en donne une image
26:03qui n'est pas nécessairement
26:05glorieuse,
26:06une image assez sombre.
26:07James Bond,
26:08dans la littérature
26:09d'espionnage,
26:10vu par son créateur
26:12Ian Fleming,
26:12est un personnage
26:13assez sombre,
26:14assez transgressif,
26:16politiquement très incorrect,
26:17d'ailleurs,
26:18aujourd'hui,
26:19quand on le relit.
26:21mais néanmoins,
26:22c'est un beau roman,
26:24et c'est aussi
26:25un beau roman amoureux
26:26entre lui
26:27et sa première
26:27grande histoire d'amour
26:28avec Vesper.
26:29C'est vrai qu'on a
26:30une image du personnage
26:31qui est quand même
26:32plutôt positive,
26:33même si c'est un peu
26:34nuancé dans les nouveaux films.
26:36Daniel Gregg,
26:37oui,
26:37Daniel Gregg est un personnage
26:39un peu plus violent,
26:40un peu plus...
26:41qui ressemble plus
26:42au personnage originel,
26:43finalement,
26:44de Maischon Connery
26:45aussi l'été.
26:47Maischon Connery
26:48avec le côté,
26:49en plus,
26:49là,
26:49on est dans les années 60,
26:50donc il y a le côté
26:52machiste,
26:53misogyne,
26:53où on ne gommait pas
26:54cet aspect-là des choses.
26:57Vincent,
26:57merci beaucoup
26:57d'avoir répondu
26:58à mon invitation.
27:00Donc,
27:00le jour où je suis devenu espion,
27:03c'est disponible
27:03aux éditions de l'Observatoire.
27:05Quant à moi,
27:06je vous dis à très bientôt
27:06pour un nouvel épisode
27:07de Période d'essai.
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