00:00Nous recevons avec Annalisa Capellini, Isabelle Méjean, économiste, professeure à Sciences Po,
00:05directrice du programme Trade and Regional Economics du Centre for Economic and Policy Research, le CEPR.
00:11Bonjour, merci d'être avec nous sur ce plateau.
00:14On va concrètement voir comment cette situation dans le Détroit a désorganisé le commerce mondial.
00:21Mais ce qui frappe avant tout, c'est ces changements permanents,
00:24toutes les demi-journées, des blocages, des navires qui passent, d'autres navires qui ne passent pas,
00:30des violences sur le Détroit d'Hormuz.
00:32Bref, tout cela immobilise concrètement depuis 50 jours le commerce mondial, Isabelle Méjean.
00:38Oui, effectivement, il y a vraiment une grande incertitude sur les évolutions à venir
00:42et donc ça commence à devenir assez inquiétant pour un grand nombre de filières.
00:48Concrètement, on a quel délai devant nous ?
00:51Je veux dire, si aujourd'hui, le Détroit était durablement rouvert,
00:56ça remettrait combien de temps à revenir à la normale du point de vue de l'économie et du commerce
01:00international ?
01:01Alors, le FMI a fait des prévisions récemment.
01:04Ils estiment que pour les pays producteurs de pétrole, ça mettra deux ans à se remettre
01:10parce que là, la production est à l'arrêt dans certains pays et sites pétroliers.
01:15Donc, ça peut avoir des conséquences un peu longues.
01:18Et après, il y a aussi pas mal d'incertitudes sur tout ce qui concerne les dérivés du pétrole
01:24ou les produits chimiques qui, aujourd'hui, sont en tension,
01:28mais qui sont des produits pour lesquels il y a plus de stocks.
01:31Donc, c'est un peu plus facile de faire face à un mois, deux mois, trois mois de pénurie,
01:35avec évidemment les conséquences si on arrive au bout des stocks
01:38et puis les difficultés à reconstituer tous ces stocks.
01:43Annalisa ?
01:43Justement, quels sont les produits qui sont le plus impactés par la fermeture du détroit d'Hormuz,
01:47à part, évidemment, le pétrole ?
01:50Aujourd'hui, on parle beaucoup des produits chimiques
01:53qui sont souvent produits directement en lien avec le pétrole.
01:58Donc, par exemple, le soufre, l'hélium,
02:00qui sont des produits qui interviennent beaucoup dans la production chimique
02:04et donc, ensuite, qui peuvent avoir des conséquences sur les industries en aval de ces industries.
02:12Donc, tout ce qui concerne les engrais, les dérivés pétrochimiques.
02:16Ce que vous disiez tout à l'heure, c'est très intéressant de parler des stocks.
02:19Maud Bréjvon disait qu'on pouvait taper, évidemment, dans les stocks stratégiques,
02:22par exemple, de kérosène, que pour le moment, on n'était pas en pénurie
02:26ou que ça n'allait pas trop déstabiliser le secteur de l'aérien.
02:29Mais c'est là-dessus, finalement, que dépend la résilience des économies européennes,
02:36américaines, asiatiques.
02:37C'est la constitution des stocks ?
02:39Oui, c'est toujours un peu cette espèce d'équilibre qu'on a dans les chaînes de valeur mondiales
02:45parce que c'est des modes de production qui sont généralement assez fragiles,
02:49qui peuvent être assez peu résilients à des chocs un peu localisés.
02:53Et donc, dans ce cas-là, il y a un peu deux situations.
02:55Il y a des chaînes de valeur dans lesquelles on produit beaucoup à flux tendu
03:01parce que soit les stocks sont très coûteux, c'est des produits qui sont volumineux
03:06ou bien qui sont assez sensibles, assez fragiles.
03:09Donc, par exemple, sur les semi-conducteurs, on savait qu'à l'époque du Covid,
03:13il y avait moins de stocks.
03:15Et puis après, il y a d'autres secteurs ou types de produits
03:18pour lesquels il va y avoir plus facilement du stockage,
03:20simplement soit parce qu'il y a la constitution de stocks stratégiques
03:25dans un certain nombre de points des chaînes de valeur,
03:27soit simplement parce que sur certains éléments,
03:30c'est beaucoup moins coûteux de garder en stock
03:33une partie importante de la consommation annuelle.
03:37Annalisa ?
03:37Nous, on parle beaucoup du détroit d'Hormuz,
03:39mais on voit qu'il y a des tensions sur d'autres détroits.
03:42Je pense à Malacca, par exemple.
03:43C'est par là que passe 40 % du commerce mondial.
03:45Je pense à Bab el-Bandeb avec les outils ces derniers mois.
03:48Est-ce qu'on peut dire que ça se grippe plus globalement ?
03:56Globalement, le trafic maritime, c'est une logistique
04:00qui est assez concentrée dans l'espace
04:01parce qu'il y a des routes de commerce
04:04qui passent par des détroits un peu stratégiques.
04:07Et donc, chacun de ces points de passage importants
04:11sont des points de vulnérabilité potentiels.
04:15Après, peut-être ce qui est un peu nouveau dans la période récente,
04:17c'est vraiment que la montée des tensions géopolitiques
04:21rend ces points de concentration de l'activité économique
04:27des points possibles stratégiques et de coercition.
04:31Et donc, notamment en Asie du Sud,
04:35il y a beaucoup d'incertitudes géopolitiques.
04:38Et donc, ça rend ces points de concentration du commerce mondial
04:43des points qui peuvent potentiellement devenir
04:45des grosses sources d'incertitudes stratégiques et géopolitiques.
04:49Mais les crises, quoi qu'il arrive,
04:50les crises géopolitiques, les crises internationales,
04:53les crises internationales se multiplient.
04:54Je veux dire, il y en a très régulièrement.
04:56Quel bloc, quelle partie du monde a le plus les capacités,
05:01aujourd'hui, de finalement être moins dépendante de ces crises,
05:05de se repenser, de pouvoir peut-être avancer,
05:08innover pour trouver d'autres solutions, être plus résiliente ?
05:13L'organisation globale du commerce,
05:18elle reste, excusez-moi, la structure du commerce mondial,
05:23ça reste des blocs très régionaux.
05:26En gros, le bloc nord-américain,
05:29le bloc asiatique autour de la Chine
05:32et le bloc européen, il y a évidemment des liens
05:35entre ces blocs, on ne les voit pas bien,
05:38c'est ce dont on discute aujourd'hui,
05:39mais c'est important de garder en tête
05:41que la plupart des échanges se font en intra-bloc.
05:44Pour l'Europe, par exemple, c'est 60% de nos échanges
05:46qui se font uniquement à l'intérieur de l'Union européenne.
05:50Donc, ça veut dire que ces points de vulnérabilité
05:54dont on parle beaucoup restent quand même assez marginaux.
05:58Après, il y a l'Europe,
06:00comme les autres parties du monde,
06:02souffrent de dépendances très importantes
06:04sur certains points très spécifiques
06:06et c'est vraiment sur ces points qu'il faut travailler
06:09pour garder la résilience du système dans son ensemble.
06:14Annalisa ?
06:14Ce qu'on remarque surtout avec Hormuz,
06:16c'est que quand un pays décide de bloquer un détroit,
06:19il n'y a aucune force qui peut vraiment l'empêcher,
06:22surtout dans le cas de l'Iran, par exemple,
06:23avec des moyens relativement limités.
06:25Est-ce que vous pensez que ça peut se reproduire ailleurs ?
06:29Je pense qu'aujourd'hui, il y a un risque important autour de Taïwan.
06:33Évidemment, c'est un peu les inquiétudes des politistes.
06:37Évidemment, ce n'est pas trop mon métier,
06:39donc je ne peux pas trop me prononcer.
06:40Mais effectivement, ce qu'on voit aujourd'hui,
06:42c'est qu'il y a des risques très importants
06:44autour de la Chine et de Taïwan.
06:46Si la Chine, par exemple, bloquait Taïwan,
06:49c'est un cinquième du trafic mondial qui serait concerné.
06:53C'est 60% de la production mondiale de semi-conducteurs.
06:56Donc évidemment, c'est des risques qui sont très importants.
06:59Et je pense que juste pour continuer sur ce que vous disiez tout à l'heure,
07:02ce qui est peut-être un peu nouveau,
07:04c'est qu'on a pris l'habitude d'un monde
07:06où il y avait un bloc hégémonique,
07:08une puissance hégémonique principale,
07:10qui étaient les États-Unis,
07:11qui ont fait tenir le système international
07:13depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
07:15Et la montée de la Chine
07:17et la remise en cause de l'hégémonie américaine
07:20rendent cette situation très instable.
07:23Et donc la question aujourd'hui, pour l'Europe,
07:25c'est vraiment de réussir à imposer une voie intermédiaire
07:32entre ces deux puissances
07:34qui se disputent un peu l'hégémonie mondiale.
07:37L'Europe pourrait être la solution.
07:38Merci beaucoup, Isabelle Méjean.
07:40Économiste, professeure à Sciences Po,
07:42directrice du programme Trade and Regional Economics
07:46du CEPR.
07:46Merci d'avoir été dans la matinale de l'économie.
Commentaires