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  • il y a 8 minutes
En 2022, des étudiants de l'école AgroParisTech ont pris la parole au moment de la remise des diplômes pour inviter leurs camarades à refuser de "servir" l'agro-industrie. Lola Keraron était l'une de ces jeunes diplômés ingénieurs agronomes "déserteur.euses".

Retrouvez la « Terre au carré » sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre

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Transcription
00:08Musique
00:18L'invité au carré, aujourd'hui, Lola Kéraron, journaliste et agrodéserteuse.
00:34La scène se déroule le 10 mai 2022, lors de la cérémonie de remise des diplômes de l'école AgroParisTech.
00:40Un groupe de jeunes ingénieurs décide de briser le protocole pour lancer un cri de radiment
00:45qui allait marquer durablement les esprits, l'appel à la désertion,
00:49refusant de mettre leurs compétences au service d'un système agro-industriel qu'il qualifie de monstre à bout de
00:54souffle.
00:55Ses diplômés ont choisi de bifurquer radicalement.
00:58Ce mouvement porté par le collectif naissant des agros qui bifurquent
01:01ne s'est pas arrêté au mot prononcé ce jour-là sur l'estrade.
01:05Conscient que ce choix de vie était jalonné de peur profonde,
01:08celle d'être jugée par ses parents, celle de la solitude vertigineuse
01:11où l'angoisse de ne pas savoir quoi faire de ses mains loin des cadres établis,
01:15il et elle décident de transformer leur révolte intérieure en une action collective, concrète et territoriale.
01:22Dès le 21 mai suivant, sont invitées toutes celles et ceux qui se sentaient remuées par leur message,
01:27déjà engagées ou encore hésitants, à quitter leurs écrans pour se retrouver physiquement
01:31devant les mairies de leur ville respective.
01:34Revers de la médaille, des propos très critiques se sont répandus dans le même temps
01:38comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux.
01:40Pour ces jeunes, pourtant, la bifurcation n'est pas une simple fuite ou un retrait du monde,
01:44mais une reconquête active de la liberté à travers la création de fermes, d'ateliers, d'espaces communs.
01:50Ils ont voulu prouver que c'est par l'ancrage dans le réel
01:53que l'on peut enfin reprendre le contrôle sur son existence,
01:56protéger ce qui reste de la beauté du monde
01:58et inventer de nouvelles manières de produire et de vivre loin des trajectoires
02:03toutes tracées par leurs études ou la pression sociale.
02:06Quatre ans plus tard, que sont-ils et elles devenues ?
02:09Eh bien, c'est ce que nous allons voir avec notre invitée.
02:17Bonjour Lola Carréron.
02:18Bonjour.
02:19Agri, agro, bifurqueuse, c'est ça comme on vous présente aujourd'hui ?
02:24Comme vous, vous présentez vous-même d'ailleurs ?
02:26Oui, journaliste et en effet, je fais partie du groupe d'agro-déserteurs et déserteuses.
02:31On va revenir évidemment sur cette date du 10 mai 2022.
02:35Il s'est passé beaucoup de choses dans votre jeune vie depuis 4 ans, depuis cette date justement ?
02:41Oui, globalement, après le discours, j'ai passé un peu de temps à la rencontre de fermes
02:49ou de lieux collectifs en milieu rural et dans des luttes écologiques et paysannes.
02:53Et je suis devenue journaliste et j'ai documenté les alternatives et les luttes, notamment paysannes, pendant 3 ans et
03:00demi pour la revue Silence.
03:01Donc 4 années bien pleines.
03:02Vous ne regrettez pas la bifurcation justement ?
03:06Je ne regrette absolument pas mon choix et je suis très heureuse de ma vie aujourd'hui.
03:10C'est l'occasion de découvrir votre parcours, vous qui publiez et coordonnez Terres Partagées, des fermes collectives pour sortir
03:17de l'agro-industrie.
03:18C'est aux éditions du Passager Clandestin.
03:20On va faire connaissance avec vous, Lola Carraron.
03:23De quel milieu social est-ce que vous venez ? D'où et comment l'écologie est-elle entrée dans
03:28votre vie au départ ?
03:31Eh bien, moi je viens d'un milieu social assez aisé, très clairement.
03:35Mes deux parents étaient ingénieurs, donc j'ai grandi en milieu périurbain à côté de Nantes.
03:43Et je dirais que l'intérêt pour l'écologie est venu assez tard.
03:46Moi petite, quand je me rappelle de mon enfant, c'était plutôt les questions sociales qui me touchaient.
03:53Je pense aussi d'avoir grandi avec des parents de gauche qui parlaient quand même beaucoup politique à table, ça
03:58a joué.
03:59Mais c'est vrai que l'écologie, ce n'était pas tellement un sujet dans ma famille.
04:04Et c'était plutôt, enfin, mais voilà, en tant que femme, j'ai quand même aussi été confrontée assez vite
04:10aux violences du patriarcat.
04:12Donc c'était cette forme de domination que j'ai pu subir directement ou voir mes copines subir.
04:18Et puis les questions sociales, voyant mes amis qui ont un milieu moins privilégié que moi, avec plus de galères
04:27dans la vie, ça m'a toujours révoltée.
04:29Et j'ai toujours trouvé ça très injuste.
04:31Et l'écologie s'est venue plutôt pendant le début de mes études à AgroParisTech.
04:36Au fur et à mesure que je me formais, je me suis aussi politisée.
04:40J'ai pris conscience à la fois des ravages écologiques et sociaux en cours,
04:43mais aussi de comment ils étaient liés à des rapports de domination beaucoup plus structurels
04:47et qui étaient en fait la source des problèmes et des ravages écologiques actuels.
04:53Et cette école, AgroParisTech, comment vous avez fait le choix de l'intégrer au départ ?
04:57Eh bien, moi je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire après le lycée,
05:03comme je pense plein de jeunes aujourd'hui.
05:06Et petite, c'est vrai que je voulais plutôt devenir journaliste
05:08et documenter les fronts de guerre et les horreurs
05:11qui peuvent se trouver pour dénoncer et visibiliser ces choses-là.
05:16Et du coup, assez éloignée d'un métier d'ingénieur.
05:19Et je pense que j'ai simplement été sous l'influence notamment de mes parents
05:25qui avaient envie que je fasse des études scientifiques longues.
05:27On salue votre mère qui est derrière la vitre, d'ailleurs,
05:28parce qu'elle assiste à l'émission en régie.
05:32Mais il y avait aussi un début d'intérêt pour l'écologie
05:34et j'avais la croyance en intégrant AgroParisTech
05:37que je pourrais trouver un métier qui contribuerait à améliorer
05:41la situation actuelle de nos milieux de vie.
05:44Donc ça veut dire quoi ?
05:44En choisissant cette école, vous aviez déjà une petite réserve un peu derrière la tête ou pas ?
05:51Je pense pas vraiment. J'étais encore assez naïve.
05:55On m'avait un peu présenté le métier d'ingénieur
05:57comme personne qui trouve des solutions à des problèmes.
05:59Ça, c'est un peu la définition qu'on entend souvent.
06:02J'ai compris après coup qu'en fait, on est plutôt du côté des problèmes que des solutions.
06:09Mais voilà, je pensais intégrer des masters en écologie,
06:13éventuellement faire de la recherche ou travailler dans des collectivités.
06:16Et c'est vraiment pendant mes études que j'ai été désillusionnée
06:19sur ce que c'était vraiment être cadre ingénieur
06:26et comment en fait tous les métiers qu'on nous présentait,
06:28qui étaient souvent repeints de verre,
06:29on parle pas de bosser les métiers dans l'agro-industrie,
06:32on parle de plein de métiers qui sont colorés dans des bureaux d'études,
06:37enfin des études d'impact pour préserver soi-disant les milieux.
06:39En fait, c'est des manières encore de maintenir les ravages
06:46juste en repeignant en verre.
06:47Donc il y avait déjà des petites dissonances un petit peu quand même qui s'affirmaient ?
06:52Moi je pense que oui, dès que je suis arrivée à Agro-Paris Tech,
06:54les dissonances étaient flagrantes.
06:56Entre le discours de l'école, qui a quand même pour slogan
06:59« Talent d'une planète soutenable ».
07:02Alors évidemment déjà le mot « talent » est extrêmement problématique,
07:05mais il y a tout ce discours très très élitiste
07:07où on nous fait croire qu'on serait les talents de la nation.
07:11Mais voilà, « Planète soutenable », évidemment c'est tout l'opposé,
07:16puisque Agro-Paris Tech, mais comme toutes les écoles d'ingénieurs,
07:19ont été fondées pour répondre à des besoins capitalistes et industriels.
07:23Et donc naturellement, c'est à ça qu'elles répondent.
07:26Et donc naturellement, il y a aussi tout un tas de proximités avec l'agro-industrie,
07:33les banques aussi, la finance.
07:34Et moi, dès le premier jour, en arrivant sur le campus,
07:37on voit la Société Générale qui essaye de nous acheter,
07:40en nous incitant à ouvrir des comptes chez elles pour les futurs cadres
07:44qui gagneront beaucoup d'argent, soit déjà au sein de la Société Générale.
07:49L'Actalis qui nous fait des amphi-coctels le midi.
07:52Donc étudiants, on adore manger des choses gratuites le midi
07:57pour, pareil, encore une fois, nous faire sa promotion.
08:00Des cours pour faire des OGM, des TP, des travaux pratiques à l'école dès la première année.
08:06Voilà, c'est tout ça qui est l'opposé.
08:07Donc il y a plein de partenariats, en fait, des partenariats,
08:10des présences aussi au conseil administratif qui sont problématiques pour vous à ce moment-là ?
08:14Mais en tout cas, oui, je prends conscience de tous ces partenariats,
08:18de la présence hyper forte de l'agro-industrie qui se traduit par plein de manières,
08:24autant par le conseil d'administration que par le financement de chaires,
08:27donc de cours ou de recherches à l'agro-paritech,
08:31ou par le financement de la vie étudiante.
08:34Enfin, il y a vraiment plein de manières.
08:35Vous vous dites quoi, Lola Carraron ?
08:36Je vais quand même rester et essayer de faire en sorte de devenir ingénieur in fine à la sortie.
08:42où vous dites, oh là là, ça va me poser des problèmes
08:44et il va falloir rapidement que je trouve une voie de sortie.
08:48Eh bien, oui, étonnamment, je ne me suis pas dit que j'allais arrêter en cours.
08:52Je pense que j'ai pris conscience assez tard, en fait,
08:55je ne deviendrai jamais ingénieur parce qu'au fur et à mesure,
08:58voilà, au début je pensais faire de la recherche,
09:00ensuite je me suis dit que je travaillerais peut-être en association.
09:03C'est assez minoritaire, mais c'est aussi possible après nos études,
09:06association de promotion de l'agriculture paysanne.
09:10Et en fait, plus mes années avançaient, plus je me suis éloignée
09:16et j'ai voulu plutôt servir les luttes écologiques et sociales en cours
09:20et construire notre autonomie matérielle et politique.
09:23Et c'est ce que j'essaye de faire aujourd'hui.
09:25Mais au bout du compte, vous êtes restée combien de temps à Gros Paris Tech ?
09:27Jusqu'à la remise du diplôme quand même ?
09:29Oui, tout le cursus, trois ans de formation.
09:31Voilà. Et vous l'avez vécu comment, alors, personnellement ?
09:35Eh bien, je pense que ce qui m'a fait aussi rester,
09:37c'est aussi toute la stimulation politique que j'avais en dehors de l'école
09:42et des camarades que j'ai rencontrés là-bas,
09:44qui sont aussi très minoritaires dans l'école,
09:46puisqu'on est plutôt sélectionnés pour se soumettre à l'ordre établi,
09:50avec les classes préparatoires.
09:52Et parce qu'encore plus à Paris,
09:54beaucoup de personnes venaient de milieux encore plus privilégiés que moi.
09:58Donc, on était peu, mais j'ai quand même,
10:01en parallèle de ces études, aussi découvert les mouvements sociaux.
10:05Et moi, le gros moment d'accélération, ça a été 2018-2019,
10:09avec à la fois le début du mouvement climat en France,
10:13le mouvement des Gilets jaunes.
10:14Et là, voilà, découvert à la fois du fait...
10:21Enfin, j'ai appris que c'est possible de sortir de l'impuissance,
10:23ce sentiment qui est assez horrible
10:25et que je pense que tellement de gens ressentent aujourd'hui,
10:28de ne pas savoir.
10:29On est abreuvés au quotidien de mauvaises nouvelles complètement déprimantes,
10:34mais c'est hyper dur de savoir comment se saisir de ça,
10:36d'avoir la prise sur ce réel.
10:38Et en fait, moi, ma porte d'entrée, ça a été, oui, les luttes écologiques.
10:42Et quand j'ai redécouvert la puissance de l'action collective
10:44et qu'en fait, collectivement, on pouvait bloquer,
10:47on pouvait, par des actions concrètes, directes,
10:50avoir un impact sur les ravages en cours
10:54et ces actions amènent réellement à des victoires,
10:59ça a été hyper enthousiasmant.
11:03Donc ça a été un vrai déclencheur pour vous
11:04et ça a été aussi, vous le disiez,
11:06le début finalement de votre politisation aussi des sujets ?
11:10Oui, eh bien, voilà, comme je disais,
11:14ma porte d'entrée, ça a été les luttes écologiques.
11:15Mais en fait, assez vite, on prend conscience
11:18qu'elles ne peuvent pas être dissociées des questions sociales
11:20et plus largement que ça, des questions aussi décoloniales.
11:24Et donc, moi, j'ai eu, voilà, je me souviens
11:26des premiers blocages d'extinction-rébellion à Paris
11:29où très vite, on a été rencontrés,
11:31il y avait eu des frappes aériennes du Rojava,
11:34donc de cette révolution écologique et féministe
11:37qui a lieu dans le nord-est de la Syrie.
11:39Et donc, j'ai découvert, moi, j'ignorais complètement
11:41le fait que cette région entière s'auto-administre.
11:45C'est quand même une révolution qui est extrêmement inspirante aujourd'hui
11:49et qui est là encore attaquée récemment.
11:52Donc, j'ai aussi, voilà, découvert toutes les luttes internationalistes
11:55qui existaient en France aujourd'hui.
11:59et ça, c'était aussi extrêmement inspirant.
12:02Restons encore un petit peu sur l'école
12:04parce que c'est intéressant aussi, vous,
12:05dans ce parcours d'ingénieur que vous imaginez,
12:08en tout cas pour vous,
12:09vous racontez que vous réalisez aussi à ce moment-là
12:11que beaucoup de connaissances étaient absentes de votre formation.
12:14Donc, quels sont précisément, dans ce type d'école,
12:16les sujets cruciaux quand on fait de l'agro,
12:20précisément, qui étaient passés sous silence
12:22pendant ces trois années d'études-là ?
12:26Eh bien, il y a tellement de sujets passés sous silence
12:28que ce serait compliqué d'en faire une liste exhaustive.
12:32Mais c'est une école qui a vocation à former les agriculteurs au départ ou pas du tout ?
12:36Alors, absolument pas.
12:37Pour le coup, ce n'est pas sa vocation.
12:38Elle cherche à former des cadres agronomes.
12:42Donc, c'est un peu cette absurdité.
12:45Donc, c'est des gens qui vont donner des conseils aux agriculteurs
12:48ou aux agricultrices sans savoir souvent soi-même cultiver
12:52ou faire de l'élevage ou prendre soin d'animaux.
12:54Donc, il y a déjà cet énorme sentiment d'illégitimité
12:57partagé par plein de camarades pour le coup de mon école
12:59quand on sort de ses études.
13:01Et ensuite, il faut aussi savoir qu'à AgroParisTech,
13:03on parle d'école d'agro, mais en fait, il y a quatre grands domaines
13:06et ça touche autant à la santé,
13:09autant à l'agriculture que la santé,
13:11que l'agroalimentaire et que l'écologie.
13:13Donc, moi, j'ai déjà fait un cursus plutôt tourné sur l'environnement et l'écologie.
13:17Mais en effet, mon premier stage à Basta m'a fait un peu enquêter, étudier tout un tas de sujets.
13:26Donc, le média Basta.
13:27Le média indépendant en Basta qui m'a fait travailler sur les questions de santé environnementale et de pesticides.
13:33En fait, ça, c'est des exemples de sujets qui sont complètement invisibilisés à AgroParisTech.
13:40J'ai appris comment on peut se passer de glyphosate et d'herbicide.
13:44On a rencontré des agriculteurs.
13:46C'est quoi, en fait, les vrais effets sur la santé à la fois des paysans, des paysannes,
13:51mais aussi des riverains, mais aussi de la population générale.
13:54Ça, c'est des sujets, évidemment, qui sont complètement ignorés aussi à AgroParisTech.
14:00J'ai découvert qu'il y avait encore des nouveaux OGM en France,
14:03chose que j'avais encore une fois jamais entendue.
14:08et sans parler, évidemment, des questions décoloniales,
14:12qui sont des questions comment l'agro-industrie est encore dans un rapport ultra-néocolonial au monde.
14:19C'était encore moins un sujet, que ce soit le chlordécone,
14:23que ce soit comment on exporte des pesticides interdits aujourd'hui en Europe, au Brésil et dans d'autres coins
14:28du monde,
14:30qui vont complètement empoisonner les populations entières.
14:34C'est une forme, des gens appellent ça du colonialisme chimique,
14:37mais tous ces sujets-là, c'était même pas imaginable d'en entendre parler.
14:42Et rien que des choses plus basiques de où en est l'état du monde aujourd'hui, d'un point
14:46de vue écologique,
14:48c'était des cours extrêmement, extrêmement rares,
14:51alors qu'on est censé être des talents d'une planète soutenable.
14:55Lola Carraron, on va voir dans un instant, on va revenir sur cet épisode qui a marqué quand même un
14:58peu les esprits.
14:59C'était donc en mai 2022, l'appel a déserté, le jour de la remise de vos diplômes,
15:05avec certains de vos camarades d'Agro-ParisTech.
15:08Et c'est à l'occasion également de la sortie de ce livre « Terre partagée »,
15:11c'est aux éditions « Le passager clandestin ».
15:13A tout de suite.
17:09« Le passager »
17:28David Walters, à l'instant !
17:34France Inter
17:37Mathieu Vidard, la terre au carré
17:42Bonjour à tous et à toutes.
17:44Agro-ParisTech forme chaque année des centaines d'élèves à travailler pour l'industrie de diverses manières.
17:49Nous avons rencontré des personnes qui luttaient et nous les avons suivies sur leur terrain de lutte.
17:53Ils nous ont fait voir l'envers des projets que nous aurions pu mener en tant qu'ingénieurs.
17:56Et nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d'être fière et méritante d'obtenir ce diplôme à
18:00l'issue d'une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours.
18:05J'habite depuis deux ans à la Z de Notre-Dame-des-Landes où je fais de l'agriculture collective
18:09et vivrière, entre autres choses.
18:11Nous ne croyons ni au développement durable, ni à la croissance verte.
18:14A vous de trouver vos manières de bifurquer.
18:1810 mai 2022, cet appel a déserté à l'occasion de la remise des diplômes d'Agro-ParisTech.
18:24On entendait votre voix, Lola Kéraron.
18:26Vous faisiez partie des étudiants présents sur scène.
18:29Vous êtes notre invitée cet après-midi.
18:31J'aimerais bien que vous nous racontiez dans quel état d'esprit d'abord vous avez pensé ce fameux discours
18:36et puis comment ensuite vous l'avez vécu.
18:38Quand vous réentendez cette archive, et vous avez dû l'entendre quand même pas mal parce qu'elle a beaucoup
18:42circulé sur les réseaux sociaux,
18:44qu'est-ce que vous ressentez encore aujourd'hui ?
18:49Je crois que là, ça me rappelait le trac que j'ai eu en parlant devant cette salle où on
18:55mettait quand même le doigt sur quelque chose
18:57qui à la fois était un sentiment assez partagé mais quand même un non-dit assez gros.
19:02On avait, même avec notre camarade de promo, on parlait assez peu politique finalement pendant toutes ces années.
19:08Et puis devant tous les parents d'élèves qui sont hyper fiers de voir leurs étudiants.
19:12Les profs ?
19:12Et les profs.
19:13Les cadres administratifs ?
19:17Donc c'est le trac qui revient pour vous ?
19:19C'est le trac, c'est le fait que, en tout cas je me sens toujours autant alignée avec ce
19:23qu'on a dit à l'époque,
19:24quatre ans plus tôt, et je pense que c'est partagé par mes camarades.
19:28Comment vous l'avez mûri alors, ce discours ? Comment est née l'idée justement de faire ça, cette déclaration,
19:33le jour de la remise des diplômes ?
19:35Parce qu'il fallait quand même oser le faire, quoi.
19:37C'était, j'imagine aussi pour vous, une certaine prise de risque, ou pas ?
19:43Je pense pas tant, à part plutôt humainement, je pense comment ça a été perçu de nos proches, de notre
19:50famille,
19:51c'est plutôt ça pour moi qui a été le plus stressant, le plus risqué.
19:56Vous en aviez parlé à vos proches ou pas ?
19:58Oui, à certaines, à ma mère, mais pas tout le monde, à assez peu de personnes.
20:04Et non, je pense que c'est venu ce discours, on était plusieurs camarades de promotion,
20:11à s'être retrouvés tout au long de nos années d'études sur des luttes, sur des manifs, sur des
20:15attes, sur des blocages,
20:16et on savait qu'on était minoritaires au sein de notre école, mais qu'on partageait un certain socle politique,
20:24et moi j'avais en tout cas accumulé un tas de frustrations pendant toutes ces années.
20:29On avait essayé un peu naïvement, aujourd'hui je pense, avec quelques camarades,
20:34de changer de l'intérieur notre école, de dénoncer la présence de l'agro-industrie dans l'administration,
20:40de changer la cantine pour que Casino parte et qu'on n'ait plus d'agro-alimentaires qui nous nourrissent
20:47tous les jours.
20:48Mais en fait, on déployait une énergie énorme pour des résultats vraiment minimes, voire dérisoires.
20:55Et là, je pense que ce discours, on était arrivé à un moment où on est pris conscience que cette
21:01école,
21:01elle sert la classe dominante, elle a été faite par la classe dominante pour servir la classe dominante,
21:06qu'on n'avait pas envie, on n'avait pas d'espoir dans le fait de la changer.
21:12Et nous, l'objectif, c'était vraiment de s'adresser à des camarades de promotion qui,
21:18alors certes, pour une bonne partie, viennent de milieux privilégiés,
21:21mais qui sont encore à une phase de leur vie où c'est encore plus facile de changer de voie,
21:26où beaucoup d'entre eux, je pense, d'entre elles, doutent et se retrouvent dans des jobs
21:32parce que la pression familiale, l'école, la société les encourage dans cette voie,
21:37mais sans être convaincue et même en étant assez réaliste sur le fait que ce n'est pas de cette
21:43manière-là
21:43qu'ils vont changer les choses, arrêter les ravages et qu'ils ne savent pas comment retrouver prise sur le
21:48monde.
21:49Et nous, on avait vraiment envie de s'adresser à ces personnes-là.
21:51On sait bien qu'il y a des personnes qui n'allaient pas changer,
21:53mais en fait, une grande majorité d'étudiants, je pense, aimeraient bien vivre autrement,
21:58mais ne savent pas forcément aussi.
21:59Et donc là, vous formez un petit groupe, c'est ça ?
22:01Vous êtes combien, en fait, à décider de présenter ce discours-là ?
22:05On était huit.
22:06Huit ?
22:07On était huit.
22:08Combien de temps à l'avance, vous avez réfléchi à ce que vous alliez dire ?
22:11J'ai un peu oublié, j'aurais dit un mois.
22:13Ce que je sais, c'est qu'on a...
22:15C'était assez rapide pour l'écrire à distance,
22:17qu'on était tous au quartier de la France et toutes,
22:20et qu'on a jusqu'au dernier moment, à la dernière minute,
22:23avant de la salle de remise de diplôme,
22:25continuer d'écrire la fin du discours.
22:27Donc vous montez les huit sur scène à ce moment-là ?
22:29Oui.
22:30Comment ça se passe, ça ?
22:31Vous étiez...
22:32C'était déjà prévu que vous montiez ensemble sur scène ?
22:36Vous avez pris un peu la scène par surprise.
22:39Alors, on avait eu l'autorisation, c'était prévu qu'on prenne la parole,
22:43mais évidemment, le contenu du discours n'était pas connu.
22:46En fait, il se trouve que c'est une association étudiante qui organise la remise de diplômes
22:50et c'est prévu des temps pour que des personnes racontent leur parcours,
22:55témoignent un peu de leur trajectoire personnelle.
22:57On a demandé à le faire en groupe et on avait été un peu évasifs sur le contenu de notre
23:02discours.
23:04Combien de temps il faisait le discours ?
23:05Parce qu'on a entendu une partie résumée.
23:07Sept minutes, je crois.
23:08Sept minutes, oui.
23:10Et vous aviez le cœur qui battait très très vite à ce moment-là ?
23:12Oui.
23:12Devant les micros ?
23:14Oui, je pense que j'ai bafouillé plusieurs fois.
23:17Comment vous avez senti la salle par rapport à vos mots, par rapport à votre message aussi
23:22et par rapport à cette invitation aussi à la désertion ?
23:28Est-ce que c'était plutôt bienveillant à votre égard ?
23:31Est-ce qu'il y avait la défiance de l'hostilité ?
23:34Moi, je me souviens qu'on a été énormément applaudis,
23:37mais qu'il y avait quelque chose d'un peu étrange là-dedans.
23:40Parce que, à la fois, je pense que de la part de nos étudiants,
23:44il y en avait beaucoup qui étaient sincèrement d'accord avec nous,
23:46même s'ils ne sont pas dans les luttes aujourd'hui.
23:50Mais en même temps, on ne voulait pas tirer de la fierté là-dessus.
23:55Pour nous, on a partagé des choses qui nous mettent en colère
23:58ou des choses qui nous donnaient de l'espoir,
24:00mais il y avait quelque chose d'un peu dissonant dans cette salle d'applaudissements,
24:04alors qu'on se doutait qu'une bonne partie des gens qui nous applaudissaient
24:07à aller continuer dans la voie qu'on dénonçait.
24:12Donc, c'était ça qui était un petit peu étrange.
24:14Et en même temps, il faut aussi du temps.
24:15Et c'est normal, chacun, de prendre le temps de trouver sa manière désertée.
24:19Comment s'est passée la sortie de scène, alors ?
24:21Avec vos enseignants, avec vos profs ?
24:23Là encore, avec la direction d'Agro-ParisTech ?
24:26Comment ça se passe ?
24:28Tout le monde vous tombe dessus ?
24:29C'est assez gênant de petits fours.
24:32Vous êtes allés au cocktail de fin, quand même ?
24:34On y est allés et on a mis un infocliosque de brochures militantes.
24:39Donc ça, ça nous a fait plaisir.
24:41Donc de brochures sur plein de sujets de lutte qui nous tenaient à cœur.
24:46Et on distribuait aussi le texte de notre discours là-bas.
24:50Et voilà, on n'a pas eu beaucoup d'échanges avec les profs à ce moment-là.
24:53En tout cas, moi personnellement.
24:55Donc il y avait quand même un gros froid général ou pas ?
24:59C'est un peu difficile à décrire.
25:02Mais non, moi j'ai quand même le souvenir de beaucoup, en tout cas d'étudiants,
25:06qui venaient nous féliciter et nous dire merci.
25:07Parce que je pense qu'on a touché quand même beaucoup de gens.
25:11Et par les exemples assez très précis qu'on donnait, ça a fait écho en fait à plein de gens.
25:16La vidéo évidemment de ce moment-là a circulé sur les réseaux sociaux atteignant des millions de vues
25:23alors que l'école demandait la suppression de certains contenus, d'ailleurs pour des raisons de droit.
25:28Comment ça s'est passé ça aussi ?
25:30Est-ce que vous avez été surpris par l'écho que ça a pris ensuite ?
25:32Parce que ça a dépassé largement les murs d'AgroParisTech.
25:37Oui, en fait la vidéo on l'a postée quelques semaines plus tard.
25:42Et moi personnellement je ne m'attendais vraiment pas du tout à un tel emballement médiatique.
25:49On s'est retrouvés un peu démunis face à ce buzz, à toutes les sollicitations qui nous ont tombées dessus.
25:57Mais en même temps énormément, alors oui sur les réseaux évidemment avec un discours politique
26:02qui dénonce les intérêts de la classe dominante, forcément on a énormément de critiques
26:07mais aussi tellement de personnes qui nous ont dit avoir pleuré devant le discours.
26:10Enfin moi ça m'a touché profondément, des paysans, paysannes.
26:14Je me souviens de Notre-Dame-des-Landes qui me témoignent qu'ils ne trouvaient plus trop de sens dans
26:19ce qu'ils faisaient
26:19et de nous entendre ça les a renforcés.
26:21En fait je pense aussi que plein de gens qui ont fait ce choix de déserter, même sans l'appeler
26:25comme ça,
26:25se sont sentis aussi encouragés, soutenus d'entendre des jeunes qui l'expriment.
26:32Laura Cararon, d'ailleurs ce terme de désertion ça veut dire quoi, vraiment au fond ?
26:36Vous vous invitez à quoi ?
26:37Oui, c'est sûr, désertion à la base c'est plutôt la désertion de la guerre militaire.
26:42Nous on l'a appris sous l'angle de déserter une guerre qui est menée par notre système capitaliste,
26:47colonial, patriarcal, contre le milieu vivant et humain compris évidemment.
26:54Aujourd'hui on pourrait aussi beaucoup plus développer le fait que l'ingénierie et les techniques servent aussi la guerre
27:00militaire
27:01et on est en plein là-dedans aujourd'hui.
27:03Mais le message qu'on voulait faire passer, ce qu'on voulait dire derrière déserté,
27:08c'était de refuser d'être complice en fait, de refuser de servir la classe dominante,
27:15ce qu'on nous encourageait à faire à travers nos postes de cadre d'ingénieurs agronomes
27:19et de retrouver une puissance d'agir.
27:23Souvent la désertion ça a été beaucoup déformé,
27:26y compris sous une idée de fuite,
27:30comme si on allait se marginaliser, se renfermer sur nous-mêmes, entre nous.
27:35D'ailleurs certains vous leur reprochez de quitter l'école dans ces conditions-là en fait.
27:39Oui, ça a été les critiques assez classiques.
27:43Moi je pense qu'on avait plutôt fait le constat qu'en fait il n'y avait trop d'inertie
27:51pour changer les choses de l'intérieur aujourd'hui sans un énorme mouvement social
27:54et qu'il manquait de force à cet endroit-là en fait.
27:59Alors c'est super d'avoir des alliés de l'intérieur,
28:01mais nous ce n'était pas un abandon,
28:03c'était vraiment justement retrouver tout notre temps pour le mettre au service.
28:08ça peut prendre plein de manières la désertion,
28:10on ne dit pas une seule manière de déserter,
28:12on va parler probablement beaucoup de fermes collectives,
28:14je ne veux pas du tout dire que c'est la seule manière de déserter.
28:17Et je pense qu'on a beaucoup insisté sur l'artisanat, la paysannerie,
28:21mais c'est important pour moi de souligner que derrière désertion,
28:25il y a aussi le fait de participer activement aux luttes sociales, écologiques, décoloniales, féministes en cours.
28:32Et que pour moi c'est vraiment les deux à la fois,
28:35c'est les deux facettes de la désertion.
28:36Et du coup la désertion, ça peut être retrouver une activité qui permet de prendre soin,
28:42qui permet de prendre soin des gens, du vivant, par l'éducation, la paysannerie, l'artisanat,
28:51mais aussi l'éducation populaire, le fait de changer les imaginaires.
28:54Il y a mille et une façons de le faire.
28:56Mais en tout cas, c'était refuser cette allégeance,
29:01et ne pas servir à l'administration du désastre pour faire des choses.
29:05Encore deux questions avant de passer ensuite au thème qui vous intéresse aujourd'hui,
29:10celui des fermes collectives, le lac Araron.
29:13Est-ce que d'abord vous aviez réfléchi à la suite, déjà, en quittant AgroParisTech ?
29:18Est-ce que vous aviez déjà un plan quasiment écrit de ce que vous alliez faire,
29:24dans votre bifurcation vous personnelle ?
29:26Et comment vous avez vécu aussi les critiques qui vous étaient adressées,
29:28qui ont été très dures aussi, très virulentes ?
29:30On a beaucoup lu, par exemple, que c'étaient ces jeunes ingénieurs d'AgroParisTech,
29:37de familles et de milieux aisés, qui tout d'un coup prenaient la parole comme ça,
29:41et on s'est aussi moqués de vous, pas mal.
29:43Comment vous avez vécu, vous, cet aspect-là des choses ?
29:49Eh bien, oui, oui.
29:51Je pense que je me souviens un peu du stress qu'il y a pu avoir derrière des articles,
29:56qui n'ont pas eu tellement, mais certains qui me visaient en plus individuellement, personnellement.
30:02Ma famille aussi, qui était assez inquiète, notamment ma grande sœur.
30:05Je me souviens, pour moi, quand une journaliste m'a un peu harcelée par téléphone
30:11pour me forcer à répondre à ses questions, et qui a fait un article horrible derrière.
30:18Mais en fait, assez vite, ça a été quand même très vite compensé
30:21par toute la vague de soutien qu'on avait.
30:24Et on a juste, je pense, assez rapidement ignoré ces critiques-là.
30:28Donc, après la remise de diplôme, qu'est-ce que vous avez fait ?
30:31Eh bien, moi, après la remise de diplôme, c'était une période de transition.
30:35J'ai assez vite fini un service civique.
30:38Donc, j'ai souhaité prendre le temps de me former
30:44pour me réapproprier des savoirs paysans,
30:47des savoirs qui sont à la base de l'écologie, finalement.
30:50Combler les lacunes dont vous nous parliez tout à l'heure.
30:52Eh bien, oui, complètement.
30:54Après des longues années, quand même, très tournées sur la théorie,
31:01les savoirs, voilà, très théoriques,
31:03je me sentais complètement incapable de faire quoi que ce soit de mes mains,
31:06et même d'un point de vue agricole.
31:08Donc, j'ai passé du temps dans des lieux à la fois politiques et paysans,
31:14notamment à moi, Notre-Dame-des-Landes, qui m'a beaucoup bousculée,
31:18beaucoup inspirée comme manière de vivre, d'associer l'engagement politique
31:22à le fait de prendre soin de son milieu de vie très concrètement,
31:28et où j'ai appris plein de choses, que ce soit du maraîchage,
31:30que ce soit la cueillette de plantes médicinales,
31:33ou d'un point de vue plutôt artisanal, la taille de pierre.
31:37Et tout ça, aussi, l'associant à des luttes,
31:41et en participant, c'était une période aussi des premiers mois
31:45des soulèvements de la terre,
31:46qui lutte contre l'accaparement des terres
31:48et la bétonisation des terres.
31:50Donc, voilà, j'ai passé le temps de m'investir
31:54après le diplôme de l'école.
31:57C'est beaucoup plus intéressant.
31:59Le Lac-Aaron va parler de cet ouvrage qui sort au Passage éclandessin,
32:02ça s'appelle « Terre partagée » autour de fermes collectives
32:05avec une ambition, celle de sortir de l'agro-industrie.
32:08A tout de suite.
32:09Sous-titrage Société Radio-Canada
32:36Sous-titrage Société Radio-Canada
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