00:00L'invité éco, Fanny Guinochet.
00:04Bonsoir Laurence Boone, vous êtes économiste, ancienne ministre de l'Europe et aujourd'hui directrice de Santander France.
00:11Merci d'être avec nous ce soir.
00:13Merci à vous Fanny Guinochet.
00:14Alors Santander, c'est une banque espagnole qui est très vieille, 168 ans et qui ne cesse de grossir.
00:21Et ce que l'on ne sait pas toujours, c'est que c'est la plus grande banque européenne.
00:25200 millions de clients dans le monde.
00:27Alors on voit, ça fait presque 15 jours que la guerre en Iran a démarré.
00:31Le régime iranien promet de cibler les banques, les centres d'affaires.
00:36La première question qu'on a envie de vous poser, c'est est-ce que vous êtes inquiète ?
00:40Comme toutes les entreprises, qu'elles soient financières ou non, qui ont des équipes dans la région,
00:47évidemment on est inquiet, on suit la situation avec beaucoup d'attention.
00:52Plus particulièrement l'équipe que nous on a là-bas, elle travaille maintenant à distance.
00:56C'est-à-dire en télétravail ?
00:57Oui, elle s'occupe de ses clients comme ça et évidemment on suit quasiment en temps réel
01:01pour pouvoir adapter leurs conditions de travail.
01:03Et aussi la façon dont on accompagne les entreprises qui sont sur place.
01:07Alors justement, les entreprises, elles ont besoin de quoi ?
01:09Elles vous appellent, vous, les banques parce qu'avec la déstabilisation des échanges commerciaux,
01:17elles ont besoin par exemple d'un peu plus d'argent ?
01:19En fait, je pense que la première chose qu'il faut prendre en compte, c'est que ce n'est
01:22pas la première crise que traversent ces entreprises,
01:25puisque l'hiver 2022-2020, entre 2022 et 2024, on a déjà eu un choc énergétique avec l'agression de
01:33la Russie en Ukraine.
01:34Et ça, c'est venu juste quelques années après le Covid.
01:37Donc la plupart des entreprises, comme des institutions financières, ce n'est pas leur première crise.
01:44Donc elles sont prudentes, elles regardent comment les choses évoluent, elles évaluent en temps réel et elles ne se précipitent
01:50pas.
01:51Elles prennent le temps d'évaluer et de contrôler ce qui se passe,
01:54tant qu'on, puisqu'on a quand même beaucoup d'incertitude non seulement sur ce qui va se passer,
01:58mais aussi sur la durée de ce qui va se passer.
02:00La durée de ce qui va se passer, c'est essentiel ?
02:04Oui, c'est essentiel, parce que si c'est un choc très transitoire qui s'arrête, par exemple, le week
02:09-end prochain,
02:10même si ça ajoute à l'incertitude déjà ambiante qu'on connaît depuis maintenant un an sur les grandes incertitudes
02:17géopolitiques,
02:18ça restera quand même un choc transitoire et dont les effets passeront peut-être assez rapidement.
02:24En revanche, si ça dure plusieurs semaines, voire plusieurs mois,
02:27là, on rentre un petit peu dans un changement d'état d'esprit et il va falloir s'adapter.
02:32Et quand même, on voit que le cours du pétrole s'envole.
02:36Il est encore au-delà de 100 dollars le baril.
02:39Ça, c'est quand même quelque chose qu'on ne voit pas très souvent.
02:42On ne le voit pas très souvent, mais on oublie qu'on l'a vu plusieurs fois,
02:46un grand nombre de fois tout au long du siècle dernier,
02:49vraiment si on essaye de remonter dans le temps.
02:51Mais c'est vrai, et on sait ça particulièrement depuis la crise en Ukraine,
02:56l'énergie, c'est le socle de notre économie.
03:00C'est ce qui fait fonctionner aussi bien les individus avec leurs voitures
03:04que les entreprises qui ont besoin de pétrole ou de gaz pour avancer.
03:09Donc oui, c'est toujours une variable à laquelle tout le monde va prêter beaucoup d'attention
03:14et essayer de s'ajuster pour minimiser les effets sur son activité et sur les prix.
03:19Quand même, alors justement sur les prix, vous en parliez, est-ce qu'il faut s'attendre
03:23que les consommateurs, qu'en rayon, que les prix augmentent ?
03:29À court terme, probablement pas.
03:31Enfin, il n'y a pas de raison, ce n'est pas instantané,
03:34à part, et on le voit dans les stations essence, sur les prix du pétrole et de l'essence.
03:40Après, plus ça va durer, plus effectivement, chaque entreprise qui fait voyager ses biens
03:48va devoir faire un trajet plus long, puisqu'il va falloir contourner le détroit d'Ormousse,
03:52donc ça coûte plus cher.
03:53Donc effectivement, à terme, ça pèsera sur les prix.
03:56Et alors, est-ce que ça pèsera aussi sur les taux d'intérêt ?
04:00Parce qu'on voit qu'ils ont commencé à remonter un peu pour faire fonctionner l'économie,
04:07et vous êtes bien blasé pour le savoir, en étant à la tête d'une banque en France.
04:12Il faut souvent de l'investissement, donc des prêts, des crédits,
04:15que ce soit une entreprise ou des particuliers.
04:17Est-ce qu'il faut s'attendre à une hausse des taux d'intérêt ?
04:20Je pense qu'il faut regarder deux choses.
04:22La première, c'est que les taux d'intérêt dépendent à la fois de l'état de risque dans l
04:27'économie,
04:28donc de l'incertitude, en fait.
04:30Et là, elle augmente un peu, c'est clair, mais elle est aussi très volatile.
04:34Donc un jour, vous parliez des prix du pétrole, un jour ils augmentent,
04:37l'autre jour ils rebassent au gré des informations.
04:39Donc ça, ça rend les gens prudents, mais ça ne veut pas forcément dire qu'on augmente les taux.
04:44Et ensuite, il y a les prix, et ça, on vient d'en parler.
04:47Si ça dure longtemps, si ça dépasse les plusieurs semaines, voire les mois,
04:50à ce moment-là, ça a un effet sur les prix.
04:52Et effectivement, ça a un effet sur les taux, ultimement, puisque les prix augmentent.
04:57Et puisque les banques centrales vont regarder ça,
05:00et au début, de la même façon que les entreprises, elles vont être prudentes,
05:03elles vont évaluer les données, elles vont prendre le temps de voir si c'est temporaire ou pas,
05:07et effectivement, si ça s'installe un peu, elles aussi vont essayer de ralentir la hausse des prix.
05:13Et pour ça, comme vous le savez, elles augmentent un peu leurs taux.
05:16On sait que les Français sont de grands épargnants.
05:18Là aussi, côté épargne, dans le climat de confiance toute relative, ambiant,
05:25est-ce qu'il faut s'attendre à ce qu'il y ait encore plus de demandes du côté de
05:30l'épargne ?
05:32C'est-à-dire que les gens aient envie encore plus de mettre leur argent dans les banques
05:35pour laisser voir venir, consommer moins ?
05:39Dans les périodes d'incertitude, c'est vrai qu'on voit les taux d'épargne augmenter.
05:43Après, si on s'inscrit un peu dans la durée et qu'on voit des effets sur les prix,
05:50et donc sur le pouvoir d'achat, tout le monde ne peut pas épargner.
05:54Et il y a forcément une partie de la population qui, elle, commence à désépargner un petit peu
05:58pour essayer de maintenir son pouvoir d'achat, en tous les cas sur les produits de nécessité.
06:03– Alors, on voit quand même que les marchés financiers, même si vous nous dites
06:06« bon, tout le monde regarde ça avec sérénité, prudence, attentisme »,
06:12quand même, on voit un peu de fébrilité du côté des marchés financiers.
06:16On voit quand même qu'il y a des petits mouvements du côté de Wall Street,
06:19suite à cette flambée du pétrole.
06:22Wall Street qui a fini dans le rouge hier.
06:24Est-ce que quand même, il ne faut pas s'attendre à une déstabilisation des marchés financiers ?
06:30Et pourquoi pas un petit vent de panique, un krach ?
06:34– Je pense qu'on n'en est pas du tout là.
06:36À nouveau, on n'est pas…
06:40On est d'abord dans une phase, on était dans une phase de l'économie,
06:43puisqu'il faut quand même se remettre là-dessus, où les choses allaient plutôt bien.
06:47Même s'il y avait les incertitudes liées aux tarifs douaniers et aux échanges commerciaux,
06:52les entreprises étaient plutôt en bonne santé, l'économie fonctionnait plutôt bien.
06:56Donc, on a un socle de départ qui est plutôt porteur.
07:01Ensuite, comme on le disait, ce n'est pas la première crise en quelques années.
07:04Donc, les entreprises, et ça touche aussi les entreprises financières et les investisseurs,
07:09elles ont compris qu'il ne fallait pas mettre tous leurs œufs dans le même panier.
07:13Donc, elles vont investir dans différents pays, dans différents types de produits.
07:16– Ça, ça permet d'éviter…
07:17– C'est ça. Si on peut prendre un petit choc quelque part,
07:20on va être résilient parce qu'on est dans d'autres pays ou d'autres secteurs ailleurs.
07:24– Alors, vous êtes depuis presque deux ans à la tête de Santander France.
07:30Vous connaissez bien le milieu bancaire, puisque au cours de votre carrière,
07:33vous êtes passée par Bank of America, vous êtes passée par Barclays,
07:37vous êtes économiste de formation, diplômée d'un doctorat d'économie à la London Business School.
07:43Vous avez été aussi du côté de la politique, vous avez été conseillère de François Hollande,
07:47puis ministre de l'Europe au moment du déclenchement de la guerre, entre 2022 et 2024.
07:54Vous avez un parcours d'excellentes élèves et en même temps, vous avez circulé dans tous ces domaines.
08:00Comment vous êtes multicarte, en fait ?
08:02– Quand on n'est pas prédestinée, parce qu'on ne fait pas un parcours classique en France,
08:06on essaye de se rattraper en travaillant beaucoup ailleurs et dans des domaines différents.
08:11Et puis j'ai beaucoup aimé tout ce que j'ai fait et on apprend énormément de choses.
08:16Et aussi, je pense, avec mon grand âge maintenant, avoir un peu de recul quand ce type d'événement arrive
08:23et regarder à la fois avec les enseignements du passé et le calme que demandent toutes les réactions.
08:30– Vous avez vu plein de conflits, justement, et ce nouveau conflit, il rebat les cartes.
08:34On voit quand même que, par exemple, pour les places financières, le Moyen-Orient perd de sa superbe,
08:38on va dire, que ce soit Dubaï, les Émirats.
08:40Est-ce que du coup, l'Europe peut tirer profit ?
08:44– Oui, je pense. L'Europe, elle l'oublie souvent.
08:49C'est un marché de 450 millions de consommateurs.
08:51C'est plus grand, c'est 100 millions de plus que les États-Unis,
08:54avec un pouvoir d'achat qui est en relatif assez élevé, en moyenne.
08:59– Mais est-ce que vous avez déjà des mouvements financiers avec des investisseurs
09:02qui disent finalement qu'on va quitter le Moyen-Orient et plutôt se placer en Europe ou ailleurs ?
09:07– Alors ça, c'est un peu difficile à dire aujourd'hui.
09:09Ce qu'on peut dire, c'est qu'avec l'incertitude qui est là depuis à peu près janvier,
09:14depuis plus d'un an en gros, on commence à avoir effectivement des mouvements
09:18où les investisseurs comme les entreprises, comme les ménages se disent
09:21« je diversifie, donc je mets un peu plus d'investissements en Europe,
09:26je mets un peu plus d'investissements en Amérique latine et en fait, j'étalme mes risques. »
09:30– Et ça peut être une opportunité.
09:31– Oui.
09:32– Merci beaucoup Laurence Boune d'avoir été l'invité de France Info ce soir.
09:36Vous êtes directrice de S'entendeur en France.
09:38– Merci.