00:01700 salariés sur le carreau, un outil industriel aux enchères et une région meurtrie.
00:05Voilà ce qui reste du dossier Brandt.
00:06Est-ce que c'était la bonne décision à prendre, la liquidation, Eonel Lechypre ?
00:10Non, ce n'était pas la bonne décision.
00:13Je suis fatigué de ce fatalisme qu'affiche le tribunal de commerce,
00:18comme s'il n'y avait rien à faire pour sauver Brandt.
00:19Ce n'est pas vrai.
00:20Le problème de Brandt, ce n'était pas un problème structurel,
00:24c'était un problème de stratégie.
00:25Je veux dire, il n'y avait pas de fatalité à ce que cette entreprise fasse faillite.
00:28Alors oui, c'est une entreprise dont la stratégie a failli,
00:32sous investissement chronique, positionnement flou.
00:35C'est vrai que c'était une espèce de milieu de gamme
00:37qui est aujourd'hui plus du tout possible à faire.
00:41Mais ça ne marche pas, quoi.
00:41Oui, ce n'est pas possible à faire en Europe.
00:43Il y avait quand même une belle marque qui n'était pas exploitée.
00:47Et puis au final, pour le consommateur, c'est vrai,
00:49on disait pourquoi il faut acheter Brandt.
00:50Mais il y avait beaucoup à faire pour redresser cette stratégie.
00:54Et d'ailleurs, il y a, je rappelle quand même, des entreprises en France
00:58qui produisent de l'électroménager de façon extrêmement compétitive,
01:01de façon extrêmement française.
01:03Seb réussit très bien.
01:05Donc il y avait une espèce de sébisation à faire avec Brandt.
01:08Alors on n'allait pas faire de Brandt le Tesla de la machine à laver,
01:11vous voyez, mais il y avait quand même des choses à faire
01:13pour monter en gamme, pour se spécialiser peut-être sur certains produits,
01:16pour mieux intégrer, par exemple,
01:19les dispositifs d'aide publique à la stratégie de la boîte,
01:23tout ce qui concerne les bonus réparations, les achats publics, etc.
01:27Donc oui, moi je pense qu'avec une stratégie pertinente,
01:32une stratégie nouvelle, Brandt aurait tout à fait pu résister en France.
01:36Face à vous, Raphaël Legendre ?
01:37Avec de bonnes marges, avec un marché en croissance,
01:40avec moins de prélèvements aussi,
01:42c'est sûr que Brandt aurait été formidable.
01:43Une bonne stratégie et tout ce qu'il faut,
01:46Brandt aurait certainement cartonné,
01:47sauf qu'il n'y avait pas tout ça dans Brandt.
01:49Brandt, c'est 250 millions d'euros de chiffre d'affaires l'année dernière,
01:53c'est ce que fait son concurrent chinois ailleurs en deux jours.
01:56En deux jours, pas en un an, en deux jours.
01:59Ça fait des années que la boîte est en déficit.
02:02L'actionnaire unique a mis 420 millions au pot pour redresser Brandt.
02:06Ils n'ont jamais été capables de remonter la pente,
02:08donc il y a un moment un peu de sérieux.
02:10Et le tribunal judiciaire a eu tout à fait raison de dire
02:13« Mais on ne va pas rajouter en plus,
02:15on ne va pas prendre 1000 euros à chaque salarié de Brandt
02:19pour aller dans une scope qui sera tenue
02:21par un industriel qui fait de la viande végétale
02:25qui n'y connaît absolument rien à l'électro-ménager. »
02:29« Il a cru de Tupperware. »
02:30« Et dans le… »
02:31« Bah oui, Tupperware Brandt,
02:33t'as fait la même chose,
02:34les frigos et les Tupperware. »
02:35« L'un va dans l'autre. »
02:36« Mais ça ne veut pas dire que c'est la même stratégie industrielle. »
02:40« Et par ailleurs, dans le principal financement,
02:44reposait quand même sur une cagnotte litchi. »
02:46« Il y a un moment, c'est un peu de sérieux. »
02:48« Après Brandt, vous l'avez très bien dit, Emmanuel,
02:50c'est le symbole de l'industrie française. »
02:53« Ça raconte l'histoire économique française. »
02:55« Mais tellement ! »
02:56« C'est du moyen de gamme qu'on vend beaucoup trop cher. »
02:58« C'est pas possible. »
02:59« On produit de l'espagnol qu'on vend à prix allemand. »
03:02« Dans le monde moderne, dans la concurrence mondiale internationale,
03:05ça ne fonctionne pas. »
03:07« Et c'est certainement pas avec le déluge d'impôts qu'on vient de voter
03:10cette année et l'année dernière
03:11qu'on va réussir à aider nos entreprises et nos grands groupes industrielles. »
03:14« Parce qu'Emmanuel, les politiques et Bercy, d'ailleurs, accusent les banques
03:17en disant qu'ils auraient pu mettre les 5 millions qui restent. »
03:19« C'est scandaleux. »
03:20« Les banques, leur taf, c'est le risque. »
03:21« Non, mais je ne dis pas qu'effectivement,
03:24les banques devaient financer à fonds perdus.
03:27Mais encore une fois, moi, ce qui m'importe,
03:29c'est de montrer qu'il y a quand même des voies possibles,
03:34y compris pour des marques
03:36qu'on considère comme des marques has-been, dépassées, moyenne gamme, etc. »
03:39« Mais elle peut être achetée, la marque, maintenant. »
03:41« Encore une fois, ça fait partie des possibilités. »
03:44« Mais encore une fois, il y a une sortie possible vers le haut de gamme,
03:48il y a une sortie possible vers l'innovation,
03:50il y a une sortie possible vers les marges,
03:53peut-être pas avec autant de salariés
03:54et sur des gammes peut-être plus spécialisées, plus restrictives. »
03:59« Personne n'a fait d'offre, à part les salariés et la Scope. Personne. »
04:04« Personne n'a fait d'offre, effectivement. »
04:06« Personne n'a fait d'offre, effectivement. »
04:07« Mais encore une fois, il y a des marques qui réussissent. »
04:10« Est-ce qu'il fallait que Seb rachète la marque ? »
04:12« J'en sais rien. »
04:13« Mais vous y croyez, la réindustrialisation ? »
04:16Parce qu'à la fin, c'est sale, quand même, le sujet.
04:17« Non, mais c'est sale, le sujet. »
04:18Il y a deux choses.
04:19Alors, si vous me demandez si je crois à une réindustrialisation massive,
04:23la réponse est non, pour une raison simple,
04:24c'est que jamais dans l'histoire, aucun pays qui s'est désindustrialisé
04:27n'a réussi à se réindustrialiser.
04:30Mais ça ne veut pas dire, pour autant, qu'il n'y a pas de marge de manœuvre.
04:33Regardez, moi je suis désolé, quand même,
04:34regardez ce qui se passe en France,
04:36entre 2015 et 2022,
04:39on a quand même, à partir de la moitié,
04:41du mandat de François Hollande
04:42et puis le premier mandat d'Emmanuel Macron.
04:44Vous avez quand même, on ne peut pas nier,
04:46des politiques qui sont plutôt pro-entreprise, pro-compétitivité.
04:49Et ces politiques, elles produisent quand même quelques résultats.
04:52Ce n'est pas un hasard total
04:53si on recommence à créer des emplois industriels
04:57à partir de la fin des années 2010.
05:00Ce n'est pas un hasard
05:01si on ouvre plus d'usines qu'on enferme
05:03pendant trois ans.
05:06Donc, ce n'est pas un hasard non plus
05:08si le chômage diminue.
05:11Donc, voilà, ça marche.
05:13Et donc, il n'y a pas de fatalité.
05:15Non, mais très clairement, il n'y a pas de fatalité.
05:18Il faut juste arrêter de faire n'importe quoi.
05:20Charles Péguy disait, il faut dire ce que l'on voit,
05:22c'est-à-dire nommer la réalité telle qu'elle est.
05:24La réalité, c'est qu'on fait n'importe quoi
05:27aujourd'hui en France.
05:28Il ne faut pas s'étonner qu'on ferme
05:29qu'on ait 165 sites industriels
05:32menacés de fermeture
05:34quand on voit l'environnement
05:36réglementaire, législatif, fiscal, social
05:39qu'on est en train de mettre en place.
05:40Il y a trois couches.
05:41Il y a la couche mondiale
05:42qui fait qu'aujourd'hui,
05:44franchement, quand vous voyez
05:45ce qui se passe aux Etats-Unis,
05:47donc un marché qui a tendance à se fermer,
05:49ce qui pousse les Chinois
05:50à faire déferler des produits
05:5230% moins chers
05:54et aussi bons que les nôtres
05:55sur nos marchés en Europe,
05:56c'est une chose.
05:56Il y a la couche européenne
05:58quand vous voyez
05:59qu'effectivement,
06:00on est dans une Europe
06:01qui plutôt affaiblit ses champions
06:03plutôt que les renforcer,
06:05qui ouvre ses marchés
06:06à tous les vents
06:07plutôt que les protéger.
06:08Et puis, quand vous rajoutez à ça
06:10la couche française
06:11qui est la couche, effectivement,
06:14du bazar auquel on assiste,
06:15regardez l'enquête du Miti.
06:17La France qui décroche
06:18dans une Europe qui décroche.
06:19Hier, qui nous dit quand même
06:2080% des entreprises
06:22veulent aller à l'étranger.
06:23Mais évidemment.
06:24Quand on est mauvais, voilà.
06:25Vous êtes d'accord ?
06:26C'était la bonne décision ?
06:27Oui, mais ça ne veut pas dire
06:29qu'il y a deux fatalités,
06:31encore une fois,
06:31de la désindustrialisation
06:32de certains produits.
06:34Et puis, non, je ne suis pas d'accord.
06:37Il y a une voie pour la réindustrialisation.
06:38Oui, il y a une voie.
06:39Il n'est pas d'accord,
06:39mais il est un peu d'accord quand même.
06:40Non, mais...