00:007h44 sur BFM Business et sur RMC Live. Ce matin, notre invité c'est Jean-Marc Germain.
00:04Bonjour, vous êtes le PDG de Constellium qui fabrique des produits en aluminium.
00:08Vous êtes l'un des plus gros fournisseurs mondiaux de produits alu pour l'aéronautique, pour l'automobile, pour l'emballage.
00:14C'est un groupe qui fait un peu plus de 7 milliards de dollars de chiffre d'affaires.
00:18Ce matin, on va faire la démonstration qu'en Europe, souvent, l'enfer est pavé de bonnes intentions.
00:23On va parler très largement de l'afflux de produits chinois en Europe.
00:26On cherche des moyens de se protéger et un des moyens mis en place, c'est la taxe carbone aux frontières.
00:31Ça s'appelle mécanisme d'ajustement carbone, MACF.
00:35Ça va être mis en place à partir de janvier 2026.
00:39Ça ne va pas vous protéger.
00:40Vous considérez que la taxe carbone aux frontières de l'Europe, ça va carrément vous mettre à mal l'ensemble de l'industrie.
00:47Le remède est pire que le mal.
00:49Oui, alors c'est un remède, effectivement, dont l'intention semble louable.
00:54On veut décarboner. On a un plan, d'ailleurs, nous-mêmes, Constellium, de décarbonation.
00:58L'ensemble de l'industrie de l'aluminium en Europe est complètement engagé dans un schéma de décarbonation.
01:03Après, la question, c'est qu'est-ce qui peut nous aider ? Qu'est-ce qui peut nous handicaper ?
01:07Le premier élément à comprendre, c'est qu'un des gros challenges que l'on a en Europe,
01:12et c'est au-delà du secteur de l'aluminium, c'est les prix de l'électricité qui sont extrêmement élevés.
01:16Ils sont deux à trois fois plus élevés de l'énergie en général, gaz, etc.
01:19Ils sont deux à trois fois plus élevés que nos grands concurrents internationaux en Chine, aux Etats-Unis et ailleurs.
01:25La taxe carbone, c'est le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières,
01:29c'est l'idée de se dire qu'on va pénaliser les importations de produits
01:34qui contiendraient et qui auraient une mauvaise empreinte carbone en établissant une taxe sur eux.
01:40Le problème de cela, dans le secteur de l'aluminium, c'est que l'aluminium est une commodité,
01:44le métal primaire est une commodité et il est vendu en Europe avec une prime géographique
01:50au-delà du coût sur le London Metal Exchange et cette prime géographique va refléter le coût de cette taxe carbone.
02:00Donc tous les producteurs européens vont se retrouver à payer cette taxe carbone.
02:05Pourquoi pas ?
02:06Pour qu'on comprenne bien, c'est lié au mécanisme de construction du prix de l'aluminium,
02:12il est coté et il y a en plus une sorte de surprime qui est liée à la distance géographique
02:18parcourue par l'aluminium et ce prix, il est lié à celui qui est le plus loin en fait.
02:22Absolument, il est lié à ça et aux droits de douane et toutes les taxes locales dans une géographie donnée.
02:27Ce qui veut dire que ça augmente forcément le prix.
02:28Ça augmente le prix de l'aluminium en Europe.
02:30Et donc ça, ça a déjà un premier effet qui est l'industrie de l'aluminium,
02:35dans la mesure où elle exporte en dehors de l'Europe,
02:38les producteurs européens vont être moins compétitifs.
02:41Nos produits à l'export vont être plus chers.
02:44Alors ce n'est pas seulement nos produits, c'est aussi les produits de nos clients.
02:47Quand je vends une tôle pour faire des canettes en aluminium
02:50ou pour faire, comme vous le disiez, un avion ou une voiture,
02:53si cette voiture, cet avion, cette canette ou n'importe quel autre produit
02:57est destiné à l'export, il sera plus cher.
03:00Parce que le contenu en aluminium sera plus cher.
03:02Même si, et c'est l'ironie de la chose,
03:05on regarde l'industrie de l'aluminium en Europe,
03:07on a une empreinte carbone qui est trois fois plus faible
03:10que celle de l'industrie chinoise.
03:13Trois fois plus faible.
03:14Alors ça, c'est le premier problème.
03:15Ce n'est pas le bon mécanisme.
03:16Ce n'est pas ce qu'il faut pour pouvoir vous protéger.
03:18Ce n'est pas le bon mécanisme pour permettre aux producteurs européens d'exporter.
03:22Et après, même sur notre marché interne,
03:24au sein de la communauté européenne,
03:25le problème, c'est que vous avez des phénomènes de...
03:30On peut dire que c'est un système comme un gruyère
03:33où il y a une passoire pleine de trous
03:35et il y a des possibilités de contournement
03:38ou alors d'exemption.
03:40Si par exemple, une entreprise hors du marché européen va dire
03:45« Écoutez, moi, évidemment, il y a plein de centrales en charbon dans mon pays,
03:49mais l'aluminium que je fabrique est fait avec de l'énergie hydroélectrique »
03:53ou alors c'est fait avec beaucoup d'aluminium recyclé,
03:56ça va rentrer en Europe sans payer la taxe carbone.
03:58Et là, moins cher que celui que vous allez produire, vous ?
04:00Ça va être moins cher que celui que je vais produire, moi, domestiquement.
04:05Et donc là, on marche effectivement sur la tête.
04:07On se retrouve dans une situation
04:09où on favorise par ce mécanisme les importateurs en Europe
04:14et on décourage les exportateurs européens sur les marchés internationaux.
04:18Donc, ce n'est clairement pas un mécanisme
04:20qui permet de renforcer la compétitivité européenne.
04:24Et à côté de ça, ce n'est pas un mécanisme
04:25qui permet de réduire les émissions au niveau global
04:28puisque tout ce qui se passe, c'est de l'attribution de quotas
04:31à un flux plutôt qu'à un autre.
04:35Ça ne fait investir personne dans la décarbonation en plus ?
04:38Quand vous payez plus et que vous avez plus de coûts,
04:41vous avez moins d'argent pour investir.
04:43C'est quoi le bon mécanisme ?
04:44Est-ce que c'est imposer du contenu local,
04:46comme on cherche à le faire
04:47et comme on le promeut, nous, Français, à la Commission européenne,
04:50en disant pour les voitures,
04:51on va essayer de mettre 70% de contenu local ?
04:53Le premier mécanisme, c'est déjà,
04:55comme dans le serment d'hypocrite,
04:57d'abord ne pas faire de mal.
04:58Donc, je crois que suspendre la mise en œuvre
05:01de cette mesure qui doit arriver au 1er janvier 2026
05:05et dont les détails ne sont pas clairs.
05:07Aujourd'hui, si vous me demandez combien ça va vous coûter,
05:10je ne sais pas.
05:11Ça va coûter 100 euros, 200 euros, 300 euros la tonne.
05:13On n'a pas de mécanisme qui permet de savoir
05:16combien ça a coûté.
05:18La deuxième chose, c'est de se dire,
05:20c'est quoi le vrai problème ?
05:21Le vrai problème qu'on a, comme je le disais au début,
05:23c'est un prix de l'énergie qui est trop élevé.
05:26Et le rapport Draghi le dit,
05:28il y a des mécanismes pour travailler là-dessus.
05:29Donc, réduisez le prix de l'énergie,
05:32rendez à l'Europe une compétitivité énergétique.
05:36Le troisième problème,
05:37c'est une concurrence massive et déloyale de la Chine.
05:40Il y a un rapport de l'OCDE qui est sorti en 2018, je crois,
05:45qui est documenté sur cinq années
05:4670 milliards de dollars
05:50de subventions du gouvernement chinois
05:53à son industrie de l'aluminium
05:55illégale au sens de l'OMC,
05:58de l'Organisation Mondiale du Commerce.
06:00Alors, 70 milliards, ça paraît un gros chiffre, c'est abstrait.
06:03Non, avec ce prix-là,
06:05on rebâtit toute l'industrie de l'aluminium européenne.
06:08Donc, il faut, je crois, comprendre contre quoi on se bat,
06:11quels sont les vrais facteurs de compétitivité,
06:14les traiter,
06:15et après,
06:16on ira beaucoup mieux.
06:18Il n'y a pas une solution miracle, malheureusement.
06:20Mais si je comprends bien les solutions, quand même, on les connaît.
06:22C'est le prix de l'énergie,
06:24c'est la réglementation,
06:25ça ne sert à rien de rajouter des cadres spécifiques autour.
06:29Est-ce que vous,
06:30qui êtes un groupe mondial,
06:31vous avez 25-6, je crois, différents dans le monde,
06:33vous réfléchissez à aller vous installer ailleurs,
06:36à mettre le curseur un peu dans d'autres pays ?
06:38Alors, je crois que c'est,
06:40il faut regarder là, vraiment,
06:41on est dans une industrie de long terme.
06:43Nos usines, la plupart, ont 50 ans d'âge,
06:45elles tournent très bien,
06:46et j'espère bien qu'elles seront là toujours dans 50 ans.
06:48Mais ce qui est sûr,
06:49c'est que quand vous avez un environnement,
06:51où vous avez des marchés qui sont à tonnes,
06:53et où vous avez des coûts qui augmentent,
06:55dans la durée,
06:56les futurs investissements vont se porter ailleurs.
06:58Aujourd'hui, j'ai un marché américain
07:00qui est beaucoup plus dynamique que le marché européen.
07:03Et donc...
07:04Malgré les doigts de douane, malgré...
07:06Oui.
07:06Et donc, ça entraîne, évidemment,
07:09dans les décisions d'investissement,
07:10on va investir un peu plus pour la croissance en Amérique
07:13qu'on va faire en Europe.
07:15Et ces décisions que l'on prend année après année,
07:19au bout de 10 ans,
07:20ça porte beaucoup de poids
07:23et ça entraîne des conséquences.
07:24Vous disiez,
07:25la filière est engagée dans la décarbonation,
07:27on a vu aujourd'hui des projets qui ne se font pas.
07:30Par exemple, chez ArcelorMittal,
07:31qui avait fait des promesses de décarbonation des fours
07:35avec des investissements d'un milliard
07:36qui ne voient pas le jour,
07:37qui sont revus à la baisse.
07:38Par exemple, chez vous,
07:39ça représente quelle taille en termes d'investissement ?
07:42Alors, nous, on continue d'investir en France,
07:44je tiens à le dire.
07:45On a ouvert tout récemment
07:46un centre de recyclage d'aluminium
07:48où on a investi 150 millions d'euros,
07:51tout compris,
07:52pour développer le recyclage
07:54des canettes d'aluminium,
07:56des produits automobiles, etc.,
07:59à notre usine en Alsace.
08:01Donc, on continue de faire des investissements en Europe.
08:03Ce qui me désole,
08:04c'est de nous voir prendre des mesures
08:07qui, en fait,
08:08alourdissent la charge pour les entreprises
08:11et qui ne résolvent pas le problème.
08:14Si encore,
08:14on était sûrs
08:16qu'en mettant en place
08:17ce système d'ajustement aux frontières de carbone,
08:20on allait réduire les émissions pour la planète,
08:23pourquoi pas ?
08:23Ce sera un sacrifice à faire.
08:25On se dirait,
08:25on va avoir un peu moins de croissance,
08:27on va avoir un peu moins d'investissement,
08:28mais on réduit les émissions.
08:30Ce n'est pas le cas.
08:30Vous dites parfois,
08:31les investissements en décarbonation
08:32ne servent à rien, en fait.
08:33Je dis juste
08:34que les investissements en décarbonation
08:36doivent avoir un rendement économique
08:39ou au moins ne pas amener
08:40une réduction des profits
08:44parce que sinon,
08:45vous vous retrouvez
08:46à mal flécher vos dépenses.
08:49Vous êtes entendu
08:50par les autorités européennes ?
08:53C'est dit sur certains sujets,
08:55oui,
08:55sur celui-là,
08:56clairement pas.
08:56Ça avait trois ans
08:57qu'on avertit la commission.
08:58Encore une fois,
08:58c'était même dans le rapport Draghi
09:00où Mario Draghi le dit,
09:04il faut être très vigilant,
09:05ce n'est pas du tout sûr
09:06que ça va marcher.
09:07Il faut envisager
09:09de ne pas réduire les ETS
09:10qui sont des crédits
09:12qui réduisent la note électrique
09:14pour les entreprises.
09:16Il n'est pas entendu,
09:17on n'est pas entendu
09:18et donc j'espère quand même
09:20que dans les semaines qui viennent
09:21et l'année qui vient,
09:22on pourra corriger le parcours.
09:257h53,
09:25on fait ce qu'on peut
09:26sur BFM Business.
09:26Merci d'être venu,
09:27Jean-Marc Germain,
09:28ce matin dans la matinale
09:29de l'économie.
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